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Les vestiges de l’hôpital Jeffery Hale

Les Immeubles Jeffrey Hale qui appartiennent à la société Immeuble populaire de Québec inc. (1977) sur le boulevard René-Lévesque sont les deux plus anciens pavillons qui restent de l’hôpital Jeffery Hale.

Le Répertoire du patrimoine culturel décrit ainsi les bâtiments  qui portent les numéros civiques 250 et 300:

« Le pavillon principal [250] est érigé en 1900 et 1901. Il s’agit d’un édifice en brique rouge, de plan en « T » à deux étages et demi, coiffé d’un toit à croupes. Sa façade antérieure comprend un avant-corps central coiffé d’un toit en pavillon, doté d’une imposante lucarne et flanqué de tours légèrement en saillie à toit pyramidal. Construit de 1904 à 1906, le McKenzie Memorial Building [300] est un édifice en brique rouge, de plan en « L » à trois étages, coiffé d’un toit plat et d’un dôme central. L’avant-corps central de la façade antérieure est couronné d’un fronton flanqué de tours coiffées d’un petit dôme et est doté d’un porche semi-circulaire ». (http://www.patrimoine-culturel.gouv.qc.ca/rpcq/detail.do?methode=consulter&id=92959&type=bien#.VG-uP2d0yM8)

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Ancien hôpital Jeffery-Hale, 250, boul. René-Lévesque est. Photo Christian Lemire 2007, © Ministère de la Culture et des Communications.

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McKenzie Memorial Building de l’ancien hôpital Jeffery-Hale, 300, boul. René-Lévesque est. Photo Christian Lemire 2007, © Ministère de la Culture et des Communications

Le Répertoire du patrimoine culturel fournit aussi des indications sur les architectes et le style des bâtiments :

« Les deux bâtiments ont été érigés d’après les plans des architectes montréalais Alfred Arthur Cox (1860-1944) et Louis-Auguste Amos (1869-1948). Ils témoignent de l’influence de courants architecturaux en vogue au début du XXe siècle. En effet, le pavillon principal et le McKenzie Memorial Building, dont l’organisation est conçue dans l’esprit Beaux-arts, présentent un volume fonctionnel et une ornementation puisant dans différents styles. Élevé en 1900 et 1901, le pavillon principal illustre l’influence néo-Queen Anne, entre autres par l’usage décoratif de la brique, le jeu des couleurs, les lucarnes à la hollandaise et les tours à toit pyramidal. Le McKenzie Memorial Building, construit de 1904 à 1906, ajoute une note néo-baroque, notamment par son imposant dôme ainsi que par son avant-corps central couronné d’un fronton et flanqué de tours coiffées d’un petit dôme. Les deux pavillons, grâce à leur implantation et à leurs similitudes de volume, de composition et de matériaux, forment un ensemble monumental remarquable. Avec l’ancienne résidence des infirmières, ils sont aujourd’hui intégrés à un complexe résidentiel qui dénote un effort d’intégration des immeubles récents. Ils constituent encore un élément fort du paysage urbain ». (http://www.patrimoine-culturel.gouv.qc.ca/rpcq/detail.do?methode=consulter&id=92959&type=bien#.VHJ7VWd0yM)

Les origines du « Jeff »

(Les informations qui suivent sont essentiellement tirées de l’ouvrage d’Alain Gelly, Centre hospitalier Jeffery Hale’s Hospital Centre, 1865-1990, Québec, 1990, 188 p., ill.)

L’hôpital québécois désigné communément sous le nom de « Jeff » est fondé en 1865 et reçoit son premier patient en 1867. Il était alors situé sur la rue Saint-Olivier, à l’angle de Des Glacis et avait été nommé en l’honneur d’un important marchand de Québec, Jeffery Hale (sur Hale, voir le Dictionnaire biographique du Canada en ligne http://www.biographi.ca/en/bio.php?id_nbr=4474)


Un nouvel emplacement

En 1895, désireux de donner plus d’envergure à l’établissement, le Bureau des gouverneurs achète un vaste terrain situé dans le quadrilatère formé par les rues Saint-Cyrille (auj. René-Lévesque), Notre-Dame du Précieux-Sang (Turnbull), Lockwell et Claire-Fontaine. La propriété comprend des bâtiments de ferme ainsi que l’une des tours Martello construite entre 1805 et 1810.

« Le choix de ce terrain est dû en grande partie à la décision des autorités du Jeffery Hale’s Hospital de construire un hôpital de type pavillonnaire, c’est-à-dire un hôpital où les bâtiments sont isolés les uns des autres afin « de limiter le transport des germes, bactéries et [améliorer] les conditions antiseptiques » […]. (Gelly, p. 42)

« Les contraintes monétaires feront que ces bâtiments seront construits à plusieurs années d’intervalle et sans véritable plan directeur. Cette situation explique, en grande partie, pourquoi les bâtiments sont disposés de manière asymétrique et sans aucune uniformité architecturale. Malgré tout, les administrateurs réussiront à allouer une fonction spécifique à chaque bâtiment et à les isoler les uns des autres. Cette persévérance dotera Québec de son seul hôpital de type pavillonnaire ». (Gelly, p. 68)

Le bâtiment principal

Le bâtiment principal, le premier construit, est celui qui se trouve toujours sur le coin Turnbull-René-Lévesque (numéro civique 250). Il doit regrouper « tous les cas généraux et les bureaux de l’administration ». La construction débute en 1900 et l’inauguration a lieu le 12 juin 1901. De part et d’autre de la porte principale, des cartouches indiquent le début la construction : « Anno domine » et « MDCCCC » (1900).

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Le bâtiment principal de l’hôpital Jeffery Hale et la tour Martello no 3. BANQ-Québec, P546,D3,P31, photo Fred C. Würtele, août 1904. Pour une description, voir Quebec Chronicle, 13 juin 1901, p. 4.

Le « pavillon des contagieux »

L’année suivante, on commence la construction du « pavillon d’isolation afin de permettre la mise en quarantaine des personnes atteintes de la fièvre scarlatine et de la diphtérie ». Le « pavillon des contagieux » aurait été terminé en 1903. Il était érigé au coin de Turnbull et Lockwell. C’est le site de l’actuel Centre d’hébergement Le Faubourg, 925, avenue Turnbull.

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Le « quartier des infections », ou « pavillon des contagieux », de l’hôpital Jeffery Hale à l’angle de l’avenue Turnbull et de la rue Lockwell. BANQ, P546,D3,P32, photo Fred C. Würtele, août 1904.

Le pavillon Mackenzie

Ces pavillons sont à peine occupés que Mme Elizabeth MacKenzie-Turnbull lègue 75 000$ pour la construction d’un nouveau pavillon en posant comme condition que ce bâtiment porte le nom de ses parents, comme l’indique une inscription au fronton central : « Erected and endowed in memory of her beloved parents by Mrs J.F. Turnbull » (Érigé et doté en mémoire de ses parents bienaimés par madame J. F. Turnbull).

JHale-1910c-03Q_P546D3P58Le MacKenzie Memorial Building, à droite, et le bâtiment principal. BANQ, P546,D3,P58, photo Fred C. Würtele, vers 1910). Pour une description, voir Quebec Chronicle, 25 septembre 1906, p. 4.

La construction débute en 1904 et l’inauguration a lieu le 24 septembre 1906. Le bâtiment comprend une maternité une salle pour les incurables et des logements pour les infirmières. Il s’agit de l’édifice qui porte aujourd’hui le numéro civique 300, boul. René-Lévesque.

La tour Martello a été démolie à cette époque comme le démontre une photo prise en 1904.

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Démolition de la tour Martello no 3 en 1904. BANQ-Québec, Fonds Fred C. Würtele, P546,D5,P29.

Le pavillon Douglas et la centrale d’énergie

Au printemps 1915, la construction d’un nouveau bâtiment débute à la suite d’une vaste campagne de souscription publique pour doter les anglophones d’un hôpital pour les tuberculeux et surtout grâce à un don exceptionnel du Dr James Douglas. La guerre retarde cependant les travaux, Le « James Douglas Tuberculosis Wards », nommé en l’honneur du généreux donateur, n’ouvre ses portes au public que le 11 février 1918. Conçu par l’architecte Thomas Reid Peacock (voir à son sujet le texte de J.-F. Caron dans Québecensia, novembre 2013), il est situé dans la partie est du quadrilatère, environ à mi-chemin entre Saint-Cyrille (René-Lévesque) et Lockwell, là où se trouve aujourd’hui un complexe immobilier géré par l’OMHQ (920, Claire-Fontaine, construit en 1986).

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Les bâtiments du Jeffery Hale en 1923. BANQ, 3851855_030.

Construite simultanément, une centrale (« central heating plant » ou « Power House ») pouvant répondre aux besoins de l’hôpital commence à fonctionner durant l’hiver 1917-1918. Elle se trouvait dans la partie sud du quadrilatère, là où se dresse aujourd’hui un autre immeuble à logements géré par l’OMHQ (385, Lockwell, construit en 1982).

La résidence des infirmières

Après l’ouverture du « James Douglas Tuberculosis Wards », le développement de l’institution fait une pause. En 1927, une chapelle est inaugurée pour les infirmières résidantes et dédiée à Saint-Barnabé, leur saint patron. Mais, elles ont surtout besoin d’espace pour leur école ouverte en 1901 (la première à Québec).

Encore une fois, c’est un mécène, Frank W. Ross, qui offre 50 000$ pour doter l’hôpital d’une école et d’un lieu de résidence pour les infirmières. Les travaux débutent en 1931 et le bâtiment est inauguré officiellement lors de la cérémonie de collation des diplômes des infirmières le 6 octobre 1932 . Il est toujours debout, au centre du vaste quadrilatère, actuellement propriété de la Coopérative d’habitation Claire-Fontaine (945, Turnbull).

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Le Jeffery Hale vers 1950. Archives de la ville de Québec, no 9815. Copie tirée d’un imprimé.

Ce sera la dernière construction pour l’hôpital Jeffery Hale dans ce quadrilatère. Au lieu d’essayer de rénover les plus anciens bâtiments, les gouverneurs décideront de repartir en neuf, sur un nouvel emplacement (1250, chemin Sainte-Foy) où le « Jeff » qu’on connaît aujourd’hui est ouvert en 1956.

Acquisition de l’hôpital par le gouvernement et destin des bâtiments

Le 2 février 1956, le gouvernement prend possession des anciens bâtiments (Voir la carte de 1957). Après des travaux de rénovation, le bâtiment principal et le pavillon MacKenzie sont occupés par la Sûreté du Québec, jusqu’au milieu des années 1970 puis achetés en 1980 par la Société d’habitation du Québec afin d’être transformés en logements sociaux.

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Le quadrilatère du Jeffery Hale au moment de l’acquisition par le gouvernement. BANQ, carte de 1957, 03Q_P600S6D1P0032.

Le pavillon Douglas sera utilisé par la Cour du Bien-être social puis par divers organismes. Ravagé par un incendie au début des années 1980, il est démoli pour permettre la construction d’un édifice à logement, tel que mentionné ci-dessus, au 920, Claire-Fontaine (sur ce sujet voir la revue Continuité, hiver 1983, été 1984 et été 1985).

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Vue aérienne récente du quadrilatère (Google Maps).

Une chanson de guerre québécoise… composée par un Breton!

La commémoration de la Première Guerre mondiale permettra peut-être de mettre en valeur l’armée canadienne et ses glorieux combattants mais elle ravivera aussi le souvenir de la crise de la conscription, des émeutes qu’elle a provoquées à Québec et de tensions raciales que le Canada a connues par la suite, obligeant les « bonententistes » à se mobiliser pour raccommoder le tissu social.

Déjà, plusieurs ouvrages sont annoncés dont la réédition d’un livre-pionnier, Québec sous la Loi des mesures de guerre de Jean Provencher (Lux Éditeur). Il y aura aussi, cet automne, La Grande guerre de Paul Caron (par Béatrice Richard, aux PUL) et Le Québec dans la Grande Guerre (de Courtois et Veyssière au Septentrion).

Y aura-t-il quelqu’un pour s’intéresser aux chansons de guerre de cette époque? Probablement pas, et c’est dommage.

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Le petit conscrit

L’ouvrage de Provencher (Montréal, Boréal Express, 1971, p. 28-29) reproduit les paroles d’une de ces chansons, Le petit conscrit, qui a connu beaucoup de popularité et dont l’origine est restée longtemps nébuleuse.

À l’époque (1971), Provencher l’avait trouvée, chantée par un homme du Bas-du-fleuve, parmi les enregistrements sur ruban magnétique des Archives de folklore de l’Université Laval. Deux variantes étaient connues : l’une de Valleyfield, l’autre de la région de Varennes, ce qui permettait de croire que Le petit conscrit avait été chanté dans plusieurs régions du Québec. En fait, elle avait franchi nos frontières puisqu’on la retrouve chez les Franco-américains (http://cdi.uvm.edu/collections/getItem.xql?pid=vfc1998-0007_ms2008-3095-025_026_027_028&view=transcript) et chez les Franco-ontariens (http://bv.cdeacf.ca/bvdoc.php?no=114658&col=RA&format=htm).

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En 1987, Le petit conscrit est interprété par Eudore Belzile (l’informateur des Archives de folklore?) dans le film La Guerre oubliée (http://elephant.canoe.ca/films/guerre-oubliee_40047/); le générique mentionne alors que l’auteur est inconnu. Dix ans, plus tard, Pierre Fournier l’insère dans son recueil de chansons engagées, De lutte en turlutte (Septentrion, 1998), sous une version abrégée, toujours anonyme, avec quelques lignes différentes et un couplet nouveau.

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Jusque-là, plusieurs indices portent à croire qu’il s’agit d’une chanson folklorique dont l’origine se perd dans la nuit des temps et que tout un chacun modifie à son gré. Pourtant, elle a une origine précise.

Les bibliothèques nationales du Québec (DIS-78/00872) et du Canada (No Amicus 31386757) possèdent un enregistrement sur disque Berliner de cette chanson interprétée par Hector Pellerin, probablement en novembre 1918.

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Le petit conscrit est une « Parodie sur l’air « Sous les ponts de Paris » », la célèbre mélodie que Scotto et Rodor ont composée en 1914. Le nom du parolier, « Loie », est orthographié différemment sur la version papier conservée à la BANQ (789.1599 P4891 1918 MUS) : le document imprimé aux éditions Alfred Nohcor (Rochon) à la même époque donne plutôt « Loïc », et l’éditeur a fourni la même information pour breveter cette œuvre, le 29 juin 1918, tel qu’il apparaît dans les publications officielles (Canadian Patent Office Record et Canada Gazette, 1918, p. 36).

Qui est donc ce « Loïc »?

La clef de l’énigme se trouve dans la chronique de théâtre du Pays le 16 novembre 1918. On y annonce qu’une nouvelle revue musicale, Envoye! Envoye!, prend l’affiche à Montréal, que son auteur, Paul Gury, est inconnu du public comme « revuiste » mais que « tout le monde connaît son talent de chansonnier puisqu’il est l’auteur de la chanson Le petit conscrit et de bien d’autres qui sont devenues si populaires dans toute la province ».

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Paul Gury s’appelle en fait Loïc Le Gouriadec. Né à Vannes (Bretagne), en 1888, il s’établit à Montréal en 1909 où il s’adonne à divers métiers. Inscrit au tout récent Conservatoire d’art dramatique, il entreprend une carrière d’acteur mais le déclenchement de la guerre le ramène en France. Réformé, il revient à Montréal et se fait connaître comme parolier avec Le petit conscrit, La charge des Canadiens et Il est revenu mon soldat, cette dernière éditée à Lowell sous son vrai nom, Loïc Le Gouriadec. Son Petit conscrit aurait été joué dans une revue musicale et dans les salles de cinéma, pendant les « changements de bobines » (http://www.shrn.org/fr/chroniques-historiques/chroniques-shrn/article/le-cinema-a-saint-jerome).

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En 1918, Gury devient directeur du Théâtre National. De 1922 à 1937, il séjourne en Europe. À son retour au Québec, il connaît une carrière prolifique comme metteur en scène, auteur de radio-romans (dont Rue Principale, Leprocès du fils de l’homme, La fiancée du commando et Vie de femmes) et réalisateur des premiers films tournés au Québec dont Le curé du village et Un homme et son péché (1949). Gury est décédé à Montréal en 1974. Il était l’époux d’Yvette Brind’Amour.

A défaut de pouvoir entendre l’interprétation de Pellerin (son disque n’est pas numérisé), voici les paroles originales éditées, probablement en 1918, par Alfred Rochon. On peut écouter la version de Pierre Fournier et de son groupe Break syndical sur Youtube (http://www.youtube.com/watch?v=VvtnoxV7clw). 

LE PETIT CONSCRIT

(Air : Sous les ponts de Paris)

1
À la famille entière,
Le fils fait ses adieux,
Mais pourquoi tant d’misère,
D’angoisse dans les yeux;
Sa vieill’ maman
Longtemps, longtemps,
Le regard’ les yeux pleins de larmes.
Où va-t-il donc,
Le pauvre garçon,
Que son départ caus’ tant d’alarmes?

Refrain 1

C’est un petit conscrit
Qu’on prend à son pays
Parce qu’il faut sur un’ terre lointaine
Encor’ du sang à la guerre inhumaine!
C’est un bien triste sort
D’aller risquer la mort
Si loin des siens, si loin de son pays!
Plaignez le p’tit conscrit!


2
Pensif et solitaire,
Habillé de kaki,
Couché sur de la terre,
La main sur son fusil,
Le jeun’ soldat
Redit tout bas
Un nom de femme, avec tendresse.
Mais, dans ses yeux,
Quel doute affreux
Met tout-à-coup quelle détresse?

Refrain 2

C’est un petit conscrit
Sans nouvell’s du pays.
Il la revoit sa douce Canadienne
Qu’il a quittée voilà deux mois à peine.
Quand on est loin, si loin,
Le doute vous étreint.
N’oubliez pas, fillette, écrivez-lui,
Pensez au p’tit conscrit!

3
Dans la tranchée profonde,
On s’prépare l’assaut.
Ça fait pâlir tout l’monde,
Anglais ou coloniaux.
Le jeun’ soldat
Du Canada
Rest’ ferm’ et sourit d’vant l’orage
Il n’a qu’vingt ans
À pein’, pourtant!
D’où lui vient donc tout ce courage?

Refrain 3

C’est un petit conscrit
Qui, bravement, s’est dit :
« S’il faut mourir, j’veux un’ mort héroïque,
Afin d’montrer à tous ces « Britanniques »
Qu’les Canadiens Français,
S’ils sont d’mauvais sujets,
Ne tremblent pas devant les ennemis
Ils sont de fiers conscrits!


4
Il fut trop téméraire,
Une ball’ l’a touché.
Sur la terre étrangère,
La mort va le faucher.
Adieu, amis,
Adieu, pays,
Adieu beau fleuv’, neiges sereines!
Il dit: « maman »
Et tendrement
Murmur’ le nom d’sa Canadienne.

Refrain 4

Et le petit conscrit
Meurt loin de son pays
Sans bien savoir pourquoi là-bas il tombe,
Aucun ami ne fleurira sa tombe.
Pour remplacer les fleurs,
Gardez dans votre cœur
Le souvenir de tous les p’tits conscrits
Qui meur’nt loin du pays

PS:  il en existe une version légèrement différente sur le site Chez Muse, sans musique (http://gauterdo.com/ref/pp/petit.conscrit.html).

On ne reconnaît plus la chanson

Trop fort casse pas. George-Étienne Cartier avait déjà un monument imposant au parc Montmorency : il aura aussi une plaque expliquant pourquoi il a mérité le titre de « Père de la Confédération », histoire de démontrer, par a plus b, que les Canadiens français ont contribué à la mise en place de ce régime en 1867. (Il n’y a toujours rien dans ce parc fédéral pour rappeler que le premier parlement québécois y a siégé en 1792 mais le premier ministre Harper a peut-être ouvert une porte en déclarant que Québec était le « berceau de la démocratie canadienne ». Tant pis pour les Maritimes qui ont toutes eu leur parlement avant le nôtre (sauf Terre-Neuve) ! Mais qui se surprendra de voir le gouvernement Harper manipuler l’histoire selon le goût du jour ?)

Cartier

Lors du dévoilement de cette plaque, une chorale est venue interpréter « Ô Canada, mon pays, mes amours ! », une œuvre du même George-Étienne Cartier. Quelle heureuse coïncidence ! Le problème est que cette chanson n’a pas été composée pour la Confédération dont on commence à célébrer le 150e anniversaire, mais pour un « autre Canada », celui des survivants de la Conquête, des Patriotes des années 1830 et du « Canadien errant »  (http://gauterdo.com/ref/oo/o.canada.mon.pays.html).

Cartier est encore étudiant en droit mais déjà militant patriote quand il entonne sa chanson, le 24 juin 1834, au banquet qui voit la naissance de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal. La Minerve du 29 juin 1835 publie la plus ancienne et la plus longue version connue de cette œuvre qui a été très populaire à l’époque et qu’on chantait encore beaucoup, en version écourtée, « au temps de la Bonne chanson » (ci-dessous), soit au milieu du siècle dernier.

O Canada-Bonne chanson

Le premier couplet est demeuré, à peu près identique à sa version originale :

Comme nous dit un vieil adage,
Rien n’est si beau que son pays,
Et de le chanter, c’est l’usage,
Le mien je chante à mes amis; (bis.)
L’étranger voit avec un œil d’envie
Du Saint-Laurent le majestueux cours,
A son aspect le Canadien s’écrie:
O Canada, mon pays, mes amours. (bis.)

Les deuxième et troisième couplets semblent vite disparus ; le deuxième vantait la géographie du pays et le troisième, les attraits des quatre saisons. Les quatrième et cinquième couplets ont perduré dans de nombreuses versions, mais pas toujours ensemble, ni dans l’ordre initial. Ils évoquent les qualités respectives du Canadien et de la Canadienne :

Le Canadien, comme ses pères,
Se plaît à rire, à s’égayer.
Doux, aisé, vif en ses manières,
Poli, galant, hospitalier,
A son pays il ne fut jamais traître,
A l’esclavage il résista toujours,
Et sa maxime est la paix, le bien-être
Du Canada, son pays, ses amours.

Chaque pays vante ses belles,
Je crois bien que l’on ne ment pas,
Mais nos Canadiennes comme elles
Ont des grâces et des appas;
Chez nous la belle est aimable, sincère,
D’une Française elle a tous les atours,
L’air moins coquet, pourtant assez pour plaire,
O Canada, mon pays, mes amours !

Le sixième enfin se lisait ainsi, à l’origine :

O! mon pays de la nature
Vraiment tu fus l’enfant chéri,
Mais d’Albion la main parjure
En ton sein, le trouble a nourri;
Puissent enfin tous tes enfants se joindre,
Et valeureux voler à ton secours!
Car le beau jour déjà commence à poindre…
O Canada, mon pays, mes amours.

Ce dernier couplet éminemment politique est généralement « oublié », ce qui fut le cas samedi dernier; quand il subsiste, dans les transcriptions ou les interprétations, la troisième ligne se lit maintenant « Mais l’étranger, souvent parjure », sans qu’on puisse dire de quel « étranger » on parle exactement : des immigrants, des espions, des communistes?

Chose certaine, quand Cartier a écrit « le beau jour déjà commence à poindre… »  (avec ses points de suspension), au plus fort des revendications patriotes, il ne parlait évidemment pas de la Confédération.

Samuel de Champlain, entrepreneur et visionnaire

(Allocution prononcée par le maire de Québec lors de la cérémonie du 3 juillet au monument Champlain. )

Nous commémorons aujourd’hui le 406e anniversaire de Québec. Le 3 juillet 1608, Champlain débarquait ici et se mettait sur-le-champ à la construction d’une habitation au pied du cap Diamant. Reconnu comme fondateur de Québec, Samuel de Champlain avait cependant de plus grandes ambitions que la création d’un simple comptoir de commerce des fourrures.

Dix ans après la fondation de Québec, la colonie ne se développe pas à son goût. Ses explorations et les liens qu’il a tissés avec les nations amérindiennes lui ont donné une bonne idée des possibilités de développement du pays.

En 1618, Champlain rédige des mémoires qui visent à convaincre le roi Louis XIII et la Chambre de commerce de Paris du bien-fondé et de la rentabilité d’un établissement commercial permanent en Nouvelle-France.

Dans son mémoire au roi, Champlain écrit que le Saint-Laurent ou ses affluents pourraient mener « au Royaume de la Chine et Indes orientales, d’où l’on tirerait de grandes richesses » ; la douane que l’on percevrait à Québec sur toutes les marchandises en provenance ou à destination de l’Asie « surpasserait en prix dix fois au moins toutes celles qui se lèvent en France » ; on s’assurerait un pays de « près de dix-huit cens lieues de long, arrosé des plus beaux fleuves du monde » et l’on établirait la foi chrétienne chez un nombre infini d’Amérindiens.

Champlain reconnaît l’importance du commerce des fourrures, mais il prône une économie plus diversifiée, qui s’appuierait sur l’exploitation des matières premières : surtout le poisson et le bois, qui seraient exportés, tandis que l’agriculture permettrait à la colonie d’atteindre l’autonomie alimentaire.

Pour accélérer le peuplement, Champlain propose d’attirer des familles avec des conditions d’établissement qui favoriseraient leur enracinement au pays.

Le territoire est vaste. Champlain a des projets pour toute la vallée du Saint-Laurent. Il y a des campagnes à peupler, mais aussi des villes à établir à Tadoussac, aux Trois-Rivières et à Montréal. Pour Québec ─ qui n’est encore qu’un comptoir commercial où vivent quelques dizaines d’habitants ─ il entrevoit la création d’une ville dans la vallée de la rivière Saint-Charles qui s’appellerait « Ludovica ».

Champlain prévoit la construction de forts avec garnison, sur le cap Diamant, à la Pointe-Lévy et à Tadoussac. Il esquisse aussi les grandes lignes de l’organisation administrative et judiciaire du territoire.

Champlain se donne 15 ans pour réaliser cet ambitieux programme et rendre la colonie autonome. Le roi l’appuie mais les choses ne se réalisent pas comme prévu. Il faudra près de 10 ans avant de voir naître une entreprise de colonisation prometteuse, la Compagnie des Cent-Associés. Malheureusement, le premier contingent envoyé par cette compagnie est intercepté par les frères Kirke, des corsaires anglais qui envoient Champlain à Londres et occupent Québec de 1629 à 1632.

Champlain revient en 1633 mais la compagnie ne réussira jamais à envoyer des contingents aussi importants que le premier. En 1634, il fait construire une habitation qui marque les débuts de Trois-Rivières mais sa carrière s’achève et il meurt en 1635.

 

Géographe, cartographe et explorateur, Samuel de Champlain était aussi un homme de vision et d’entreprise. Il s’est acquitté de son mandat initial qui consistait à établir un comptoir commercial mais il avait des vues plus vastes. Ses mémoires de 1618 constituent la première grande politique de colonisation en Amérique française. S’il s’est trompé au sujet de la route vers la Chine et les Indes, il a vu juste quant aux ressources de la colonie mais il a dû laisser à ses successeurs, de Charles Huault de Montmagny jusqu’à nos jours, le soin de les développer.

L’historien

Commentaire reçu de mon ami Michel Leclerc, juriste de formation mais aussi musicien et philosophe à ses heures.

« L’historien m’indispose. Plus, il m’épuise, parce que son incessante activité me tient informé de mon ignorance et de ma paresse.

J’avais des historiens la même image que celle des bibliothécaires : celle de quelqu’un qui a appris l’histoire et qui, ne sachant qu’en faire, l’enseigne aux autres. Il s’agissait pour moi d’une matière complète et limitée, et le seul mérite à mes yeux des historiens était de l’avoir mémorisée et de la recracher vers les étudiants.

Maintenant,  je sais. L’historien va dans tous les recoins, officiels ou privés, historiques ou cachés, grandioses ou intimes. Il se nourrit de photos, de lettres, de dates, de registres, de bâtiments, de documents, de lieux, de souvenirs. De journaux, d’entrevues, de rencontres, de relations.

L’historien est curieux, il s’intéresse, il cherche, il découvre. De nouvelles choses. Il rencontre des gens pour leur parler, et apprendre d’eux.

Il écrit et il parle. Il nous informe de ce qu’il a trouvé. Il ajoute de la connaissance. Comme l’inventeur, au sens du Code civil (celui qui a trouvé).

Après son passage, il y a plus d’histoire. Grâce à lui, on sait de plus en plus ce qui est arrivé, et on comprend mieux ce qui arrive maintenant. »