Il y a 250 ans, le meunier Joseph Nadeau était exécuté par ordre du gouverneur James Murray dans des circonstances qui demeurent, encore aujourd’hui, mal connues et entourées de mystères et de légendes.
Le capitaine John Knox fait état de cette exécution sommaire dans son journal, le 30 mai 1760 :
« [traduction] Un individu originaire de la paroisse de Saint-Michel a été pendu hier, devant ses concitoyens, pour avoir mis toute son énergie à inciter ses compatriotes à la révolte et pour avoir amené des membres de la compagnie de milice dont il était le capitaine à joindre l’armée française ».
Le lendemain, le major Jean-Daniel Dumas, commandant du fort Jacques-Cartier (Donnacona) écrivait au gouverneur Vaudreuil que « le capne de St-Charles [a été] pendu ». Dans la même lettre, et dans celles des 2 et 3 juin, il évoque les actes de pillage commis aux environs de Québec ainsi que la violence verbale et « la sévérité » de Murray qui intimide les habitants.
La victime de cette exécution avait probablement participé à la campagne de Lévis contre Québec, voire à la bataille de Sainte-Foy. La note de Knox laisse entendre qu’il aurait contribué au recrutement de l’armée française alors que la population de la région de Québec, en principe, avait prêté serment aux nouveaux maîtres du pays.
Le 22 mai 1760, Murray avait adressé un nouveau manifeste aux habitants du « pays conquis ». Une nouvelle fois, il s’était plaint de « la folie de leurs démarches » et les avait menacés du « chatiment le plus rigoureux ».
« Le Roy mon maitre, resolu de posseder le Canada, ne desire pas regner sur une province depeuplée. Il Veut conserver les Habitans, la Religion qu’ils Cherissent et les Prêtres qui l’Exercent, Il veut maintenir les Communautés, et les Particuliers, dans tous leurs Biens, dans leurs Loix et Coutumes, pourvû que Contens de Sentiments si Genereux ils se Soumettent de Bonne Grace et promptement à ses Ordres. […]
Mais il faut mériter nos bienfaits ; Les Habitans ne pourront rentrer dans la Ville ni partager avec Nous les Douceurs qui viennent de Notre Continent. Jusques à ce que tout soit Soumis.
Canadiens, rétirés vous de L’Armée, mettés Bas les Armes, restés dans vos habitations et ne donnés aucuns Secours à Nos Ennemis, à ces Conditions Votre tranquillité ne sera point interrompue, vous ferés vos labours en Seureté, Le Soldat sera Contenû, on ne fera point Le Dégat des Campagnes ; Vous serés encore a tems pour Eviter la famine et la Peste, fléaux du Ciel, plus dévorans encore que celui de la Guerre, et qui a présent menacent le Canada d’une ruine totale et irréparable. »
On peut penser que Murray a choisi Nadeau pour faire un exemple et amener les habitants du gouvernement de Québec à demeurer tranquilles chez eux pendant que ses troupes se dirigeront vers Montréal.
Né à Beaumont en 1698, Joseph Nadeau était veuf pour la deuxième fois depuis le 20 mars 1760. De son premier mariage avec Angélique Turgeon (Beaumont, 1723), il avait eu sept enfants nés entre 1723 et 1740 et tous décédés longtemps après la Conquête. Dans les actes de mariage de deux garçons, au début de la guerre (1756 et 1757), Nadeau est identifié comme « capitaine de milice » de Saint-Charles. D’un deuxième mariage avec Marie-Anne Harnois (Québec, 1751), il avait eu deux garçons nés à Saint-Charles, Jean-Baptiste, né en 1752 (et décédé en 1753) et Charles, né en 1755.
C’est de ce dernier dont il aurait été question dans un texte de la Gazette de Québec (29 septembre 1768) sur une visite du gouverneur Carleton à Saint-Charles-de-Bellechasse, le 21 septembre 1768. À cette occasion, Carleton se serait fait présenter le fils orphelin du capitaine Nadeau et l’aurait fait mettre en pension au Séminaire de Québec. « C’est un général [Murray], aurait-il déclaré, qui lui a fait perdre un père, c’est un général qui lui en fera retrouver un autre ». Le nom de Charles Nadeau figure effectivement parmi les pensionnaires du Séminaire de Québec en octobre 1768.
Si la compassion de Carleton à l’endroit du fils est véridique, celle qui est évoquée par un personnage des Anciens Canadien, le « capitaine des Écors », tient de la légende. Murray aurait comblé la famille Nadeau de bienfaits, adopté les deux jeunes orphelins dont il avait fait mourir le père, et les aurait amenés avec lui en Angleterre. D’autres ont raconté qu’il s’agissait plutôt d’orphelines et qu’elles auraient été jetées à la mer!
L’acte de décès de Nadeau est introuvable dans les registres de la région. Les circonstances exactes de cette pendaison (et notamment le lieu de l’exécution) demeurent mystérieuses. Il mériterait néanmoins une plaque quelque part.
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(Pour des références précises sur Nadeau, voir L’Année des Anglais, Sillery, Septentrion, 2009.)
Archives pour la catégorie Histoire
« L’Année des Anglais » chez les talibans
(Un soldat du contingent canadien en Afghanistan a reçu L’Année des Anglais en cadeau…)
Bonsoir, M. Deschênes,
Je vous écrit un petit mot rapide du fin fond du fond de l’Afghanistan où votre livre a su trouver son chemin pour me parvenir, avec l’aide de Simon Gilbert, bien sûr!
Merci beaucoup pour la dédicace, ce genre de détail me tient beaucoup à coeur étant un passionné de livres.
C’est le cas de le dire, votre livre n’a pas fait long feu, je l’ai dévoré en seulement quatre jours, avant d’aller au lit histoire de me changer les idées de mes traditionnels talibans qui font les cents coups contre les Forces de la Coalition. D’une façon très personnelle, vous contribuez donc au support des troupes! Le livre est magnifique, bien fait avec de belles photos… rien pour freiner mon avis de me trouver une jolie petite maison du Régime français!!
Je ne sais pas si Simon vous a parlé un peu de moi?! Nous nous sommes connus dans l’armée, à l’époque où je lui disais de cesser de vivre dans le passé avec ses Français et ses Anglais… J’ai fait mon arbre généalogique après qu’il m’ait montré le sien et me voilà aussi accro que lui! Je suis le descendant d’un soldat des Compagnies franches de la Marine, arrivé à Québec en 1750 à bord du navire marchand l’Infante Victoire. Il joignit la Compagnie de Saint-Ours, se maria à Québec en 1758 avec le grade de caporal et, ensuite, il obtint une concession dans le fief Dutord en 1778. Il me reste encore beaucoup de recherches à faire pour tenter de retrouver un maximum d’information sur lui. Selon la généalogie des Saint-Ours, son capitaine devait être Pierre-Roch de Saint-Ours; hélas, il est le seul dans la famille avec très peu de détails sur ses états de service. Il est seulement mentionné qu’il a participé à la majorité des batailles de son époque…
Enfin, votre livre est un très bel ouvrage.
Merci encore.
Martin Dauphinais
Le 9 septembre: 250e anniversaire de l’incendie de la Côte-du-Sud
Le 9 septembre 1759, des troupes dirigées par George Scott et Joseph Goreham débarquent simultanément à Kamouraska et à la rivière du Sud (Montmagny) dans le but de ravager les fermes de la Côte-du-Sud qui, depuis juin, avaient été laissées à la charge des femmes, des enfants et des vieillards, les hommes en état de porter les armes ayant été rassemblés à Québec pour défendre la capitale.
L’armée britannique assiégeait alors Québec depuis plus de deux mois. De Pointe-Lévy, Monckton bombardait inlassablement la ville. Campé sur la rive est de la rivière Montmorency, Wolfe avait cherché tout l’été le moyen de faire bouger Montcalm, résolument retranché à Beauport. Le 31 juillet, il avait vainement tenté de traverser la rivière. Indécis, malade, contesté par ses adjoints, il voyait le temps passer et appréhendait le moment où il faudrait lever le siège.
En juin, sachant que les postes qu’il installerait autour de Québec seraient vulnérables, Wolfe avait fait afficher un placard invitant les civils à demeurer à l’écart du conflit, mais cet avertissement n’avait pas eu l’effet souhaité. Comme il l’écrivait lui-même, « des vieillards de soixante-dix ans et des garçons de quinze ans postés à la lisière de la forêt font feu sur nos détachements, et tuent ou blessent nos hommes ». À la mi-juillet, il avait sommé les habitants de rentrer tranquillement chez eux avant le 10 août, sinon, « s’ils persistent à prendre les armes », il fera ravager leurs propriétés. C’est d’ailleurs ce qu’il avait prévu, dès le mois de mars, en cas d’échec de son expédition : détruire les fermes, les récoltes et le bétail, « expédier en Europe le plus grand nombre possible de Canadiens en ne laissant derrière [lui] que famine et désolation », comme en Acadie.
Sans attendre cette date-butoir, dès le début d’août, Wolfe fait incendier Baie-Saint-Paul et La Malbaie par Goreham qui mène aussi un raid du côté de la Grande-Anse (Sainte-Anne et Saint-Roch). Quelques paroisses de Lotbinière et toute la côte de Beaupré, de la rivière Montmorency jusqu’au cap Tourmente, subissent le même sort. Au début de septembre, dans la région sous contrôle britannique, il ne reste que la Côte-du-Sud à brûler.
Scott est donc chargé de ravager des paroisses qui se trouvent à plus de 100 kilomètres du théâtre des opérations et ne menacent pas directement l’armée britannique : Kamouraska, Rivière-Ouelle, Sainte-Anne, Saint-Roch, Saint-Jean, L’Islet et une partie de Cap-Saint-Ignace où il se rembarque pour retourner à Québec le 17 septembre. Sur ce territoire, qui comptait environ 600 foyers, Scott déclare avoir brûlé « 998 bons bâtiments, deux sloops, deux goélettes, dix chaloupes, plusieurs bateaux et petites embarcations ». De son côté, du 9 au 15 septembre, Goreham s’occupe de la région de la rivière du Sud, probablement jusqu’à Berthier, sans négliger l’île aux Grues.
Pendant cette semaine tragique, les Sud-côtois ont résisté dans la mesure de leurs moyens, multipliant les embuscades sur le chemin des incendiaires. L’Histoire retiendra le nom de Charlotte Ouellet qui a pris les armes avec d’autres femmes à Sainte-Anne. Dans la région de L’Islet, les hommes de Scott ont fait six prisonnières qui sont probablement aussi des résistantes. À Montmagny, le 13 septembre prochain, on dévoilera un monument à la mémoire du seigneur Jean-Baptiste Couillard qui a été tué par les Anglais le 14 septembre avec trois autres combattants.
(pour plus de détails, voir L’Année des Anglais ; la Côte-du-Sud à l’heure de la Conquête, Septentrion, 2009, http://www.septentrion.qc.ca/)
Un conte amérindien
Le Anglais et les Français ne se sont pas affrontés dans la guerre de la Conquête pour une question de territoire mais bien pour avoir l’exclusivité du commerce avec les Sept nations qui contrôlaient alors les routes maritimes entre Gaspé et le lac Érié. En septembre 1759, le général Amherst est allé à Kahnawake pour obtenir de l’aide afin de se rendre à Québec en sécurité et appuyer Wolfe dans sa bataille contre les Français. En route vers Québec, le convoi rassembla d’autres Amérindiens et, arrivés à destination, les Mohawks conseillèrent à Amherst de mener un raid nocturne pour surprendre l’ennemi. Ce qui fut fait, avec succès, et les Français se rendirent au grand dam de Montcalm, furieux de voir Wolfe triompher sous la direction des Mohawks et avec des tactiques déshonorantes pour l’armée britannique. Montcalm défia alors Wolfe et ils moururent tous deux au terme d’un duel. Le conflit se régla finalement par le traité d’Oswegatchie.
Voilà comment les événements de 1759 étaient racontés par les anciens de Kahnawake dans le jeune temps de Billy Two Rivers qui les a relatés à son tour au journal communautaire mohawk Eastern Door (« The Plains of Abraham story », 27 février 2009, p. 1 et 4).
Le duel entre Wolfe et Montcalm sera sûrement l’élément le plus insolite de cette nouvelle version de la bataille des plaines d’Abraham… mais ce n’est pas le seul qui détonne.
Avec plusieurs références sûres à l’appui, Peter Macleod rapporte qu’un millier d’Amérindiens ont effectivement participé à la campagne de Québec dont quelques centaines de guerriers des Sept nations : Mohawks de Kahnawake et d’Akwesasne, Mohawks, Algonquins et Nipissings de Kanesatake, Onontagés d’Oswegatchie, Abénaquis d’Odanak, et de Bécancour, Hurons de Lorette… Mais ils étaient du côté des Français! Quelques années plutôt, lors d’une réunion à New York, des représentants de Kahnawake avaient refusé de rester neutres dans le conflit : « Les Français et nous sommes un seul et même sang, ont-ils répondu, et où ils mourront, nous mourrons aussi. Nous sommes comme les deux doigts de la main; là où iront les Français, nous irons aussi » (La vérité sur les Plaines d’Abraham, Montréal, l’Homme, 2008, p. 106-108).
Pour sa part, le général Amherst n’est jamais venu à Québec en 1759; il est resté dans le haut Saint-Laurent et n’aurait pu atteindre Québec sans prendre d’abord Montréal qui n’a capitulé qu’en septembre 1760, un mois après le présumé « traité » d’Oswegatchie dont il ne reste aucune trace écrite… Le « contrôle » de la voie maritime par les Amérindiens en 1759 tient aussi de la légende.
Le chef Billy Two Rivers a senti le besoin de partager cette tradition orale pour le bénéfice de sa communauté et « to correct some misinformation he read about the 1759 battle in Québec City »…
L’année sera longue.
Le rapatriement unilatéral : un « bienfait » de la Conquête?
Dans La Presse du 18 février 2009 (« Détournement de l’histoire »), un docteur en histoire dénonce le « kidnappage » de l’interprétation de la bataille des plaines d’Abraham par « les tenants de l’option souverainiste » qui imposent une « version misérabiliste de l’histoire du Québec ». Le docteur Marc Simard plaide que « la Conquête n’a pas eu que des effets négatifs sur les Canadiens français, au contraire. Doit-on rappeler, entres autres, que… ». Et suit une liste de « preuves » qu’il serait trop long s’analyser ici mais dont il importe de relever les deux plus étonnantes.
L’auteur rappelle d’abord que les Canadiens français ont pu « jouir des bienfaits de la démocratie parlementaire par l’Acte constitutionnel de 1791, ce qui leur a permis de faire valoir leurs droits ». Sur cette question, il faut d’abord savoir que le conquérant a attendu 30 ans avant d’octroyer à sa nouvelle colonie majoritairement francophone des institutions parlementaires qui existaient dans toutes les autres colonies anglaises en Amérique du Nord au moment de la Conquête. C’est seulement sous la pression des immigrants loyalistes qu’il a daigné concéder un Parlement qui n’était alors rien d’autre qu’un gros groupe de pression et qui ne permettait aucunement l’exercice de la démocratie puisque les conseillers législatifs nommés par la Couronne et le gouverneur pouvaient bloquer les initiatives des élus. Les Canadiens français ont connu cinquante ans de luttes et de débats, incluant deux rébellions, avant de « faire valoir leurs droits » et voir naître la responsabilité ministérielle mais, malheureux « hasard », au moment où s’instaurait finalement la démocratie, ils devenaient minoritaires dans le Canada-Uni…
La dernière preuve apportée par le professeur Simard est encore plus saugrenue. Il inscrit parmi les avantages de la Conquête le fait « que le rapatriement de la Constitution en 1981-1982 a été autorisé par la Cour suprême et accepté par les neuf autres provinces ». Le rapatriement unilatéral cautionné par neuf provinces et un banc de juges majoritairement anglophones serait un bienfait de la Conquête? Reniant leurs promesses référendaires de 1980, Ottawa et le reste du Canada ont unilatéralement imposé au Québec une Constitution qui réduisait les pouvoirs du seul Parlement francophone de l’Amérique du Nord! Depuis, aucun gouvernement québécois, souverainiste ou libéral, n’a accepté de la ratifier, mais ce triste épisode rend monsieur Simard heureux…
Faut-il encore argumenter quand l’interlocuteur compte dans son propre but?