Parler devant une salle vide

Pas très réjouissant, mais agréable tout de même! Mais il fallait s’y attendre, car il est difficile de concurrencer un « Académicien ». Je m’explique. Moi-même, Nicolas Landry, et Mario Mimeault avaient été invités à prendre la parole le vendredi 11 avril à 16h30, au Musée des Ursulines, dans le cadre d’une table ronde organisée par la Chaire pour le développement de la recherche sur la culture d’expression française en Amérique du Nord (Cefan) de l’Université Laval.

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Landry, Martin Pâquet (animateur), Mimeault, Louder

En même temps (17h), à quelques rues de là, dans le cadre du Salon international du livre, le Centre de la Francophonie des Amériques, faisait le lancement de sa nouvelle bibliothèque numérisée (https://www.bibliothequedesameriques.com/) dont le parrain est nul autre que le nouveau membre de l’Académie française, Dany Laferrière. Deux événements, un public! La masse des participants potentiels s’est sûrement ruée vers le Centre des Congrès, car il n’y avait que des « restants » au Musée, cinq personnes, y compris l’épouse de M. Mimeault et l’adjointe du titulaire de la Cefan.

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La nouvelle bibliothèque virtuelle offre une pléthore de livres jusqu’ici inaccessibles à ceux et celles qui voudraient peut-être les lire. Le parrain du projet s’exprime en ces termes :

Pourquoi j’accepte d’être le parrain d’une bibliothèque numérique? C’est que ce projet ouvre, pour beaucoup de gens dans ce monde gorgé d’inégalités, de fantastiques possibilités. Brusquement une grande partie de cette Amérique aura accès à un savoir jusque là hors de leur portée. Certains voudraient s’instruire, d’autres se divertir, le spectre étant si vaste. C’est une source inépuisable. On peut à peine imaginer les conséquences de cette démocratisation du savoir. Je me souviens d’un temps où je me sentais loin du monde, ne pouvant pas avoir accès aux livres dont j’entendais parler. Ce temps n’est pas terminé pour certains mais il sera grandement réduit grâce à cette Bibliothèque numérique de langue française…

La portée de notre table ronde consacrée au thème « Écrire l’Amérique française » sera évidemment beaucoup plus humble. Peut-être une petite publication de la part de la Cefan, qui sait? Il était toutefois très enrichissant d’écouter les propos de Nicolas Landry, professeur d’histoire à l’Université de Moncton/Shippagan, nous entretenir sur sa pratique d’écriture, lui qui a tant publié sur l’histoire de sa région (Histoire de l’Acadie, La Cadie : frontière du Canada, Éléments d’histoire des pêches et Plaisance : Terre-Neuve, 1650-1713).

Contrairement à M. Landry qui connaît une carrière universitaire, Mario Mimeault a exercé la profession d’enseignant au Secondaire à Gaspé, ce qui ne l’a pas empêché d’obtenir une maîtrise et un doctorat et de devenir l’un des grands spécialistes de l’histoire maritime au Canada (Destins des pêcheurs) et ardent promoteur de sa Gaspésie bien aimée. S’intéressant également à l’histoire épistolaire, Mario a publié récemment L’Exode québécois, 1852-1925 : correspondance d’une famille dispersée en Amérique, livre particulièrement cher à mon cœur de nomade. M. Mimeault nous a fait rigoler par son style pince-sans-rire et réfléchir par l’originalité de sa pensée et la justesse de sa critique des conventions de la pratique savante.

Quant à moi, rien de nouveau. Par mon titre, « Écrire la Franco-Amérique, c’est la parcourir », je m’écrivais en faux contre la notion périmée d’« Amérique française » lui préférant celle de « Franco-Amérique » qui décrit mieux la réalité contemporaine au cœur de mes préoccupations. Mettant l’emphase sur ma dernière publication Voyages et rencontres en Franco-Amérique, j’ai néanmoins mentionné les autres ouvrages, fruits d’un effort collaboratif avec des collègues du Québec et d’ailleurs.

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Des six titres cités, cinq visaient principalement un lectorat universitaire tandis que le dernier, basé sur mes voyages des 10 dernières années en solitaire, est destiné davantage au grand public. Celui-ci est divisé en huit chapitres. Les sept premiers racontent des rencontres réalisées lors de sept péripéties entreprises entre 2003 et 2010 et le huitième celles, sporadiques, d’une demi-douzaine de déplacements par la voie des airs, chacun donnant lieu à des rencontres inoubliables.

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Afin de permettre aux membres de ce « vaste auditoire » réuni au Musée des Ursulines de ressentir l’esprit des lieux visités et de tâter le pouls des gens rencontrés, j’ai fait lecture de huit courts extraits, un par chapitre, de mon bouquin :

Montréal, le 3 octobre 2003

Hier, en empruntant à Québec le pont Pierre-Laporte, au début de mon voyage, je ne pouvais m’empêcher de penser à Jack Waterman. Vous souvenez-vous de lui? Il s’agit bien sûr du héros de Volkswagen Blues, ce roman de la route écrit par Jacques Poulin en 1989, sans doute sous l’inspiration de l’œuvre du grand écrivain franco-américain Jack Kerouac.

La Vieille Mine, Missouri, le 7 mars 2003

Faisant référence à un séjour antérieur en 1978 : Dans sa petite maison en bois rond, Charlot Pashia [Pagé] a sorti son violon et m’a joué des airs de chez lui qui étaient aussi, sans qu’il le sache, ceux du Québec, de l’Acadie et de la Louisiane. Son épouse, Anna, m’a offert de l’eau fraiche puisée à la pompe, car il n’y avait pas encore d’eau courante dans la maison.

Drummond, Nouveau-Brunswick, le 15 juin 2005

Si je fréquente depuis sept ans le village de Drummond, au Nouveau-Brunswick, (population 900), c’est grâce à Laura Beaulieu qui me l’a fait connaître et qui m’a appris à aimer cette région aux paysages panoramiques, pittoresques et « patatisés ».

« Éden » : Lebret, vallée de la Qu’appelle, Saskatchewan, le 1er septembre 2008

La pancarte à l’entrée du hameau annonce bien les lieux : Welcome to Paradise. La monotonie des plaines verdoyantes est enfin rompue par les paysage de la vallée de la Qu’appelle, entrecoupée de quatre lacs et d’une rivière, et, au cœur de cette vallée, le village de Lebret (population 206).

Wickenburg, Arizona, le 3 février 2009

Au terrain de camping Horspitality (oui, HORSpitality, et non HOSpitality), à Wickenburg, en Arizona, assis devant la buanderie à attendre mon lavage, j’entends crier : « Hé le Québécoué, t’es ben loin de chez toé ». Je lève la tête. Un homme d’à peu près mon âge arrive en courant :

—Chu du Nouveau-Brunswick, moé, Ronald est mon nom, Ronald Burrell.

 —Éyou, au Nouveau-Brunswick? Lui demande-je.

—De Grand-Sault, répond-il.

J’ai mon voyage! Je connais beaucoup de monde à Grand-Sault, de grandes familles : des Beaulieu, Morin, Ouellet(te), Michaud Gervais, Laforge, Laforest, Thériault…mais pas de Burrell.

Oxford, Mississippi, le 18 mars 2010

En arrivant à Oxford, l’une des premières personnes que j’ai rencontrées à la bibliothèque généalogique est « Will » St-Amand. Évidemment, avec un nom pareil, celui qui passe tous ses après-midi à agir comme personne-ressource auprès des gens en quête de leurs aïeux ne pouvaient qu’être francophone. Il a suffi de lui adresser la parole en français pour que son histoire se dévoile.

Walla Walla, Washington, le 8 octobre 2010

Dans un moment fort de la soirée, Frank Bergevin a pris la parole en français pour exprimer ses sentiments à l’occasion d’une visite au Québec en 1970. En faisant allusion à la devise inscrite sur les plaques d’immatriculation québécoises, il rendait hommage à la mère patrie, un pays qui a de la  mémoire, un pays qui se souvient, un pays qui a su survivre contre vents et marées.

Utah, le 13 octobre 2011

Josette Lemire, témoin vivant de la diaspora québécoise, s’est mariée il y a 44 ans avec Brent Nay, un de mes amis d’enfance…. C’est le grand-père de Josette, Élie Lemire, charpentier, né en 1861, qui aurait décidé de tenter sa chance aux États-Unis, probablement autour de 1880, car il s’est marié en 1884 avec Marie Josephine Philamine LaBore (Labord?) à White Bear Lake, au Minnesota, à proximité du village de Little Canada. Les deux endroits sont aujourd’hui situés en banlieue de Saint-Paul, capitale de l’État et autrefois centre névralgique de l’activité commerciale pour les Métis et Canadiens de l’Ouest… Bien qu’elle en rêve, Josette n’a jamais mis les pieds au Québec. « Un jour » dit-elle « un jour »!

Décevant, oui un peu, mais que voulez-vous? Dean Louder n’est pas Dany Laferrière! Je serais allé au lancement, moi itou

Festival Normand Beaupré au Québec

Normand Beaupré est auteur franco-américain de Biddeford, petite ville sur la route d’Old Orchard. Il est le seul Franco-Américain aujourd’hui à écrire des romans en français! À la suite d’une carrière de 30 ans, comme professeur de français à l’University of New England, Normand s’est mis diligemment à l’écriture. Il est rendu à son dix-septième livre. Dans ma bibliothèque personnelle, j’ai cinq volumes écrits de sa plume basés sur son vécu de Franco-Américain, trois romans (Le petit mangeur de fleurs, Lumineau et Deux femmes, deux rêves) et deux livres de monologues (La Souillonne et La Souillonne, deusse). À la conclusion d’une tournée triomphale au Québec, Normand s’apprêtait vendredi dernier à une séance de signature de ses livres.

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La tournée organisée par le Centre de la Francophonie des Amériques, mettait en vedette, dans le rôle de la Souillonne, personnage fictif ressemblant drôlement à la Sagouine d’Antonine Maillet, Marie Cormier, et s’amorça le 12 mars à Bromont où une cinquantaine de personnes avaient bravé la tempête pour savourer les propos de la Souillonne. Le lendemain, salle comble au Pavillon des arts et de la culture de Coaticook. La première semaine de la tournée se termina à Richmond et à Victoriaville. Ici, dans la capitale des Bois-Francs, une foule de 250 personnes acclamaient le « Michel Tremblay des Franco-Américains ». Suivirent quelques jours plus tard trois autres prestations, deux à Saint-Georges-de-Beauce et une à Québec, dans l’ancienne chapelle du Petit Séminaire, remplie à craquer—salle que je qualifiais dans ma dernière chronique de « plus belle salle de spectacle de la ville ».

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Ce vendredi après-midi-là, Marie Cormier, Acadienne de Lamèque, au Nouveau-Brunswick, aujourd’hui résidente d’Oakland, près de Waterville, dans le Maine, était encore à son meilleur interprétant le tiers des 35 monologues publiés par Beaupré. Viola Léger, la Sagouine, n’aurait pas fait mieux!

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Après 45 minutes de récit de monologues au cours desquelles le public ne voyait pas passer le temps, celui-ci eut l’occasion d’échanger avec l’auteur, l’interprète et le président/directeur général du Centre de la Francophonie des Amériques.

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Aucune question n’est ni inutile ni banale, mais il est toujours surprenant, sinon choquant dans les deux sens du mot, de constater jusqu’à quel point Monsieur et Madame Tout-le-Monde au Québec souffre d’un blanc de mémoire en ce qui concerne l’hémorragie démographique subie par leur pays entre 1860 et 1930 et jusqu’à quel point aujourd’hui les liens familiaux entre les Québécois d’en haut (ceux qui sont au Québec) et les Québécois d’en bas (ceux de la Nouvelle-Angleterre) qui en comptent quand même 2 000 000 sont rompus!

Enfin, après avoir circulé partout en Nouvelle-Angleterre et même en France, la Souillonne est revenue à la maison. En homme généreux qu’il est, Normand Beaupré a fait don aux Québécois, d’une version encadrée de l’esquisse originale de la Souillonne. Celle-ci fut réalisée par sa nièce, Valerie Lachance et figure sur les pages couvertures des livres consacrés à la pauvre femme.

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Merci Normand!

 

«Université francophile», comble du ridicule

Dans le cadre de la Journée internationale de la Francophonie, j’ai eu l’occasion hier d’assister, à l’Université Laval, au premier GRAND RENDEZ-VOUS DES FRANCOPHONIES CANADIENNES, une activité se déroulant sous forme de vidéoconférence. Animé à partir d’Ottawa par Alex Normand, le rendez-vous fut transmis via Internet en temps réel par média TFO 24.7.

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Quelle déception ! Peu de monde ! Contenu inégal ! Technologie prometteuse, mais boiteuse ! Beaucoup d’autocongratulations !

Cette « grande célébration », organisée par la Fondation canadienne pour le dialogue des cultures (FCDU) de concert avec l’Association des Universités de la francophonie canadienne (AUFC) fit participer neuf institutions de haut savoir : 1 au Québec (Université Laval), 3 en Ontario (Université d’Ottawa, Collège universitaire Glendon, Université de Hearst), 1 en Nouvelle-Écosse (Université Sainte-Anne), 1 au Nouveau-Brunswick (Université de Moncton), 1 au Manitoba (Université de Saint-Boniface), 1 en Saskatchewan (Institut français de l’Université de Régina), 1 en Colombie-Britannique (Université Simon Fraser). L’université de l’Alberta, campus Saint-Jean, brillait par son absence.

Chaque institution jouissait d’une dizaine de minutes de gloire (durée de l’émission de 90 minutes divisée par 9 égal 10), le temps de présenter une capsule d’informations (historique, nombre d’étudiants, anciens de grande renommée…), de faire parler un notable (doyen, relationniste, membre de la communauté…) et de montrer son talent (musique, conte, théâtre..).

Le but de l’exercice semblait être triple : (1) célébrer la francophonie canadienne ; (2) permettre aux francophones universitaires, de l’Atlantique au Pacifique, de se parler ; (3) montrer qu’il est possible de poursuivre une formation universitaire en français partout au Canada.

Comme « party » ce n’était pas très bien réussi. À l’Université Laval, là où je me trouvais, la gaieté manquait. De la douzaine d’étudiants et d’étudiantes présents au début, il en restait une à la fin. Heureusement qu’il y avait le doyen, un professeur, une administratrice et le vieux retraité que je suis. À Simon Fraser, c’était mieux, on avait fait asseoir une cinquantaine de jeunes dans les gradins devant la caméra leur demandant de faire du bruit sur commande. On dirait qu’à Laval la francophonie « canadienne » n’intéresse pas grand monde.

Des conversations à distance entre étudiants de diverses régions et divers centres universitaires n’ont pas eu lieu. Tout passait par l’animateur qui orchestrait l’émission comme à la télé. Il faudra, d’après moi, prévoir une autre formule d’échange exploitant davantage et mieux la nouvelle technologie.

Quant au dernier point, à savoir si on peut ou si on veut partout poursuivre sa formation en français, la preuve n’a pas été faite. Evidemment, c’est le cas à l’Université Laval et à l’Université de Moncton. D’après les échos que j’ai eus, les avis sont partagés ailleurs.

Et puisque que je parle de « partage », laissez-moi partager un terme que j’ai entendu au cours de l’émission : « université francophile ». Saviez-vous qu’il existe des universités « francophiles » au Canada ? Je me demande encore ce que c’est. Déjà, « université francophone » fait dur. Une personne peut parler français, une université ne le peut pas. Ne devrait-t-on pas plutôt dire « université de langue française » ? Une « université francophile » ? Est-ce une université bilingue ? Une université qui n’admet que ceux et celles qui « aiment » la langue française ?

Soyons précis dans notre terminologie! Prêter le mot « francophone » à des universités, à des disques, à des livres, c’est absurde ! Qualifier une université de « francophile », cela frise le ridicule !

 

« Un rêve américain » en projection à Québec

Le dimanche 16 mars, j’ai eu l’occasion de visionner, en présence de son scénariste (Claude Godbout) et de son réalisateur (Bruno Boulianne), leur nouveau documentaire, « Un rêve américain » qui rappelle, pour ceux et celles qui l’auraient oubliée, la dimension continentale de la civilisation canadienne-française.

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Je l’avais déjà vu, en octobre dernier, mais dans une petite salle stérile (Benoît-Pelletier) du Centre de la francophonie des Amériques, en compagnie d’un petit groupe de « spécialistes » de l’Amérique française—ou comme je préfère dire—de la Franco-Amérique. Il était bien meilleur la deuxième fois! J’ai demandé à Claude Godbout pourquoi et ce cinéaste de grande renommée (Les Ordres, Les Bons Débarras) m’a répondu en toute simplicité que c’était avant tout à cause de l’effet de la salle et du public, car nous étions dimanche 175 cinéphiles dans ce qui est peut-être la plus belle salle de spectacle de la ville de Québec, l’ancienne chapelle du Petit Séminaire.

« Un rêve américain » est un « road movie » mettant en vedette le musicien originaire de Lafontaine, en Ontario, Damien Robitaille, qui part de Montréal à la rencontre des Franco d’Amérique—un peu comme j’ai fait en 2003 pour entamer la production d’un petit livre intitulé Voyages et rencontres en Franco-Amérique, mais lui, appuyé par une modeste équipe cinématographique de haut calibre. Son chemin est pas mal différent du mien, mais il y a quand même des croisements importants, notamment au Missouri où celui qui figure sur la page couverture de notre livre Franco-Amérique, Kent Beaulne, occupe une place de choix dans le film.

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Kent Bone/Beaulne chez lui à la Vieille Mine, au Missouri

Robitaille, assumant un air plutôt naïf, quitte Montréal par une belle journée d’automne. Après avoir traversé un plan d’eau important—j’ai dû mal à comprendre lequel car il n’y en a pas dans la direction qu’il emprunte—arrive à Waterville, dans le Maine, où il rencontre un groupe de Franco-Américains d’un certain âge réunis pour parler français. Ils lui racontent leurs histoires de famille. De là, il se rend à Lewiston, destination de prédilection pour des milliers et milliers de Beaucerons à l’époque de l’exode. Dans une usine de filature abandonnée, il jase avec Bob Roy qui représente la génération en perte de la langue française. Monsieur Roy, un homme d’affaires, relate, tantôt en anglais, tantôt en français, non pas autant la misère et les épreuves des Franco-Américains en sol américain que les défis auxquels ils ont eu à faire face et leurs réussites. À Boston, Damien raconte quelqu’un de son âge, Adèle Saint-Pierre, qui parle couramment français, mieux de son propre aveu que Damien qui, dans son adolescence, a failli abandonner sa langue maternelle et s’assimiler tout simplement!

Du nord-est des États-Unis, le voyageur dirige ses pas vers le Mid-west, vers le Michigan, où l’héritage canadien-français est partout inscrit au paysage. Ce patrimoine saute aux yeux! La rencontre à Détroit, avec Suzanne Boivin-Sommerville et Gail Moreau-Desharnais, toutes deux de la Detroit Historical Society, est particulièrement poignante. Elles ont la carte du Québec en tête et situent avec précision les lieux d’origine de leurs ancêtres.  J’aurais donc aimé que ces deux-là assistent à ma conférence prononcée à Détroit le 4 octobre dernier, mais il paraît que le mot ne s’était pas donné!

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Suzanne et Gail, avec Damien

C’est au Michigan, près de la rivière au Sable, parmi les « lumberjacks » que Damien entendra parler de Paul Bunyan et fera de lui son Saint-Christophe, installant son effigie sur le « dash » de son « char ». Pour les  fins de ce documentaire, cette figure mythique prend son origine chez les bucherons canadiens-français de la région.  C’est une théorie, Damien le dit bien. « Bunyan », il s’agirait là d’une vulgarisation réductrice des deux mots « bon Jean ». Notez bien que l’on m’a déjà dit que cela venait plutôt, à cause des mœurs de ce géant, de « bon à rien »! Peu importe, la légende de Paul Bunyan, que celui-ci soit Canadien français ou Suédois, comme le prétendent les bons citoyens d’origine suédoise à Bemidji, au Minnesota, où se trouve une autre énorme statue du bonhomme, s’est propagée partout aux États-Unis. Elle se prête bien à la quête de Damien Robitaille.

Le voyageur des temps modernes, accompagné de Philip Marchand, auteur de Ghost Empire : How the French Almost Conquered North America, fait une saucette à Chicago, fondée par Jean-Baptiste Pointe du Sable, et passe ensuite à travers le pays des Illinois, aboutissant à Sainte-Geneviève, sur le Mississippi, sans nous montrer les plus beaux exemples d’architecture coloniale française aux États-Unis qui s’y trouvent.

Au piedmont des montagnes aux Arcs (Ozarks), à une centaine de kilomètres au nord-ouest,  à la Vieille Mine, c’est la fête, un « bouillon » chez la famille de Kent Beaulne qui montrera à Damien les fours à pain de sa propre fabrication. La construction est basée sur ses observations réalisées à l’Ange-Gardienne et à Château Richer, autrement dit sur le Chemin royal entre Québec et Sainte-Anne-de-Beaupré. En faisant écouter à son visiteur la guignolée chantée par Natalie Villmer et en lui montrant les pierres tombales au cimetière de la Vieille Mine, Kent répondra à la question tant de fois lui posée :  « pourquoi parles-tu encore français?»  Laconiquement: « Parce que je fais l’effort ». Il pourrait ajouter « parce qu’elle est mienne »!

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Pierre tombales (Pashia=Pagé, Degonia=Desgagnés, Osia=Auger, Courtaway=Courtois)

Poussée vers l’Ouest. Le Wyoming : découverte des Robitaille dans le bottin téléphonique de Casper. Le Montana, gouverné tout récemment (1993 à 2001) par Marc Racicot : rencontre avec les Lozeau, couple métis, qui explique la présence de Canayens dans la région lors de la ruée vers l’or, et une autre au Palais de justice de Missoula avec le juge Robert « Dusty » Deschamps. Celui-ci dévoile son arbre généalogique bien garni de patronymes d’ici.

Après le Montana, je m’attendais à ce que Damien traverse les Cascades afin d’explorer l’Orégon si riche en patrimoine canadien-français, et de renouer avec les Pambrun, Jetté et Gervais, mais hélas le budget du film commençait à s’effriter. Il fallait bien le terminer et ils ont choisi pour le faire la Californie, qui, elle aussi, possède un passé marqué indélébilement par les Français et Canadiens français. Après s’être baigné dans les eaux du Pacifique à Santa Monica, c’est sur le sommet du Mont Rubidoux, près de Riverside, que Damien Robitaille rencontrera Art Robitaille et sa famille de motards. Originaires de Putnam, au Connecticut, ceux-ci ont, à leur façon, réalisé le « rêve américain ».

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En philosophe…en parlant des racines communes des Robitaille d’Amérique, Art exprime la satisfaction d’avoir « created something to be proud of ».

De leur côté, Claude Godbout et Bruno Boulianne peuvent être fiers de ce film qu’ils ont créé. À mon avis, les Québécois qui l’auront vu ne pourront plus jamais voyager en Amérique du Nord de la même façon. Ils devront obligatoirement mieux saisir l’ampleur et l’importance des gens de la Vallée du Saint-Laurent dans l’histoire  et le peuplement de ce continent!

Je l’ai souvent dit, le Québec est une mère patrie pour une population deux fois et demie plus grande que la sienne. Nous en rendons-nous compte? Comprenons-nous la portée d’une telle affirmation?

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Petit velours personnel:  dimanche après la projection, Martin Morneau et sa conjointe se sont présentés à moi en se disant fidèles lecteurs de ce blogue. Merci à vous deux! Merci à vous tous, où que vous soyez, qui me lisez

 

Le « FrontRunner » me fait découvrir le « Train de la reconnaissance française »

Salt Lake City est la capitale de l’Utah. Au nord et au sud, à une cinquantaine de kilomètres dans l’une et l’autre des directions, deux villes portent le nom de personnages historiques issus de la vallée du Saint-Laurent, les voyageurs et coureurs de bois, Peter Skene Ogden (né en 1794 à Québec et mort en 1854 à Oregon City) et Étienne Provost (né à Chambly en 1785 et mort à Saint-Louis en 1850). Entre les deux villes se trouve environ 80% de la population totale de l’Utah qui comptait en 2013  2 900 872 habitants. La région s’appelle  « Wasatch Front » parce qu’elle se situe au pied d’un front de la chaine des montagnes Wasatch dont certaines crêtes atteignent les 4 000 mètres.

Depuis un peu plus d’un an, cette conurbation—car il s’agit bel et bien d’une trentaine de villes qui se touchent formant, par conséquent, un ruban urbanisé de 120 km—est desservie par un train de banlieue baptisé le « FrontRunner ». Mû par des locomotives à base du diésel, le train peut atteindre 115 km à l’heure, se rendant d’un but à l’autre de son trajet en 95 minutes, s’arrêtant 15 fois.

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Tout au long du trajet, de l’étage supérieur des voitures, la vue sur le flanc occidental du Wasatch est remarquable

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En descendant du « FrontRunner » à Ogden, mon attention fut tout de suite attirée vers un vieux wagon dont il n’en a jamais existé en Amérique du Nord. En m’y rapprochant, je vois inscrit dessus « French Gratitude Train » :

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En le contournant, j’y vois « Train de la reconnaissance française ».

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Il s’agit d’un wagon fabriqué à Lyon, en France, en 1885 qui a servi à transporter des soldats à travers la France lors de la première Guerre mondiale.  En grosses lettres, inscrite sur chaque wagon sa capacité : Hommes-40, Chevaux-8. Quelle explication donnée de la présence si étonnante de ce vestige d’une autre époque et d’un autre continent?

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En 1949, en guise de remerciement des Français à l’endroit du peuple américain pour son précieux appui à la fin de la guerre, la France a offert aux États-Unis 49 de ces « Merci Boxcars », l’un pour chaque État et un autre pour le District de Columbia. Afin de refléter le caractère national du cadeau, les armoiries de plusieurs régions du territoire de l’Hexagone  sont mises evidence.

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Le choix d’Ogden comme lieu d’attribution en Utah fut facile car cette ville, la deuxième plus grande de l’Utah, portait le sobriquet « Junction City »  en raison de son rôle de carrefour pour plusieurs grandes compagnies ferroviaires dont l’Union Pacific et la Southern Pacific. Pendant la deuxième Guerre mondiale, des centaines de milliers de jeunes militaires transitaient par Ogden en route vers les villes portuaires de la Californie avant de prendre passage pour le Pacifique et les terribles confrontations avec les Japonais.