En 2008, après plus d’un siècle dans l’ombre de son mari, Dorimène Desjardins a été promue « co-fondatrice » des caisses populaires Desjardins. Elle figure désormais dans les palmarès dressés en hommage aux femmes qui ont marqué l’évolution du Québec, voire aux « géantes » de notre histoire.
Peut-on mettre un bémol sur cette promotion en s’appuyant sur des « données probantes », sans risquer les accusations de misogynie ? Probablement pas, mais l’examen des ouvrages de l’historien Guy Bélanger − les mieux documentés sur le sujet − soulève bien des interrogations car, dans sa dernière publication, il ne présente plus l’épouse de Desjardins comme co-fondatrice des caisses populaires.
Premier acte : la biographie de Dorimène
Guy Bélanger était à l’emploi de la Société historique Alphonse-Desjardins depuis une dizaine d’années lorsqu’il a signé la biographie intitulée Dorimène Desjardins, 1858-1932, Cofondatrice des caisses populaires Desjardins (Éditions Dorimène, 2008). Cet ouvrage « retrace la vie de l’épouse d’Alphonse Desjardins sous l’angle de sa contribution à la naissance et au développement des caisses populaires ».
Malgré toute la sympathie qu’on peut avoir pour madame Desjardins et surtout l’immense mérite qu’elle a eu de le soutenir moralement son mari et d’élever seule sa famille pendant ses longs mois d’absence, ce qu’on trouve dans sa biographie pour appuyer le titre de cofondatrice des caisses populaires est un peu mince.
Rappelons que Desjardins était fonctionnaire au Parlement fédéral quand il a été sensibilisé au problème de l’usure. Pendant trois ans (1897-1900), seul à Ottawa pendant les sessions, il fait des recherches et correspond avec plusieurs experts à l’étranger pour mettre au point une forme originale de coopérative dont il conçoit ensuite les statuts et règlements avec un groupe de concitoyens pour la plupart déjà engagés dans des institutions mutuelles.
Quel a été le rôle de Dorimène à cette étape et « sa contribution à la naissance » de la caisse de Lévis ? L’auteur de la biographie y consacre quelques lignes prudentes :
« À partir de 1897, Alphonse Desjardins entreprend une importante recherche sur la coopération appliquée à l’épargne et au crédit. Les préoccupations qui l’animent sont sûrement [je souligne] partagées par son épouse. De fait, les 14 assemblées préliminaires à la fondation de la première caisse populaire se tiennent dans la résidence familiale des Desjardins. Par conséquent, le fondateur et ses collaborateurs comptent vraisemblablement [aussi] sur la collaboration de madame Desjardins pour préparer les statuts et règlements. C’est du moins l’opinion exprimée par Adrienne Desjardins, qui affirme que sa mère a participé à ces travaux sur une base informelle [aussi]. Quoi qu’il en soit, Dorimène Desjardins est présente à l’assemblée de fondation de la Caisse populaire de Lévis, le 6 décembre 1900 » (p. 31).
Il est sûr que Dorimène partageait les préoccupations de son mari, notamment le problème de l’usure, mais a-t-elle participé à ses travaux ? Y a-t-il des documents pour en témoigner, des lettres échangées pendant ces absences ? Il ne s emble pas.
Comme Desjardins doit s’absenter pour la session, la gérance de l’institution est confiée à quatre administrateurs en 1901 et 1902. Pendant sept mois, en 1903, Dorimène agit comme adjointe au gérant. L’année suivante et jusqu’en 1906, c’est Théophile Carrier qui occupe cette fonction, mais Dorimène est chargée de « tenir les écritures de la comptabilité [la tenue de livres probablement] et de surveiller les opérations courantes de la Société » (p. 38), ce qui lui vaudra les éloges du conseil d’administration. Elle est de plus « tout yeux, tout oreilles » pendant les absences de son mari, surtout quand commencent à courir les rumeurs sur son inexpérience et la fragilité de l’entreprise (p. 41), une minuscule entreprise, précisons-le, sans local, ni personnel, et comptabilité à l’avenant.
Après 1906, le rôle de Dorimène aux côtés de son époux « est moins bien documenté ». C’est l’époque où Desjardins, entre autres choses, mène une vaste campagne de fondations de caisses au Québec, en Ontario et chez les Franco-américains, fait cinq voyages de promotion aux États-Unis où il est consulté comme expert, invité comme conférencier, etc.
Pour cette période, il est mentionné que son épouse « lui apporte l’aide nécessaire dans ses travaux de comptabilité et de correspondance » (p. 50). L’auteur écrit aussi que Desjardins a été influencé par sa femme quand il a introduit la notion de membre auxiliaire dans les règlements (p. 52). Au total, conclut l’auteur, Dorimène Desjardins « fut une vraie militante de l’économie sociale. Son action a laissé suffisamment de traces tangibles pour qu’on puisse la considérer comme la cofondatrice des caisses populaires » (p. 88).
On ne peut dire qu’il y a là une grande conviction et cette impression se dégage aussi de la lecture de la biographie magistrale que le même auteur a consacrée à Desjardins en 2012.
Deuxième acte : la biographie d’Alphonse
Ce deuxième ouvrage de Guy Bélanger[1] est le résultat de nombreuses années de recherches et bénéficie d’informations nouvelles ou méconnues. Il nous montre l’intellectuel et l’entrepreneur à l’origine des caisses populaires, « sans reléguer au second plan les autres aspects de sa vie active », dont sa vie familiale.
Sur le rôle de Dorimène dans la fondation des caisses, on ne trouve cependant rien de nouveau. En fait, il y en a moins. L’auteur ne reprend pas ses propos sur le rôle présumé de l’épouse de Desjardins dans la phase fondamentale de 1897-1900 et ne mentionne pas explicitement sa présence à l’assemblée de fondation (p. 150-153). Il évoque souvent le soutien de madame Desjardins à son mari, mais il écrit d’entrée de jeu que ce dernier est « considéré à juste titre comme le fondateur des caisses populaires » (p. 8), et, à la dernière page, comme une sorte de concession, que Dorimène Desjardins est « considérée depuis peu comme la cofondatrice de facto » (p. 656). On ne sent pas l’enthousiasme, comme si cet ouvrage produit « hors les murs » venait mettre un bémol sur le précédent, « fait maison ».
Troisième acte : Dorimène au Dictionnaire biographique du Canada
Dix ans plus tard, Guy Bélanger signe la biographie de Dorimène Desjardins dans le Dictionnaire biographique du Canada[2].
Le résumé de cette biographie ne fait pas allusion à la co-fondation (je souligne) :
«Dorimène Desjardins (1858–1932) exerce un rôle clé dans le fonctionnement des caisses populaires fondées par son mari, Alphonse Desjardins. De 1903 à 1906, en l’absence de celui-ci, alors sténographe à Ottawa, elle fait office de gérante tout en s’occupant de leur maisonnée à Lévis. Après la mort de son époux en 1920, elle intervient dans plusieurs débats pour s’assurer que la direction donnée aux caisses reste conforme aux positions du fondateur. À titre de collaboratrice de son mari, elle représente un modèle d’engagement pour les femmes qui, dans l’ombre, ont contribué à la bonne marche des Caisses populaires Desjardins» .
Le paragraphe habituel d’introduction est du même ordre, et plus explicite : Dorimène Desjardins est décrite comme « maîtresse de maison et coopératrice ».
La biographie elle-même ne reprend pas les propos exprimés dans l’ouvrage de 2008 sur le rôle de Dorimène avant 1900. L’auteur s’attarde surtout aux années ultérieures, soit le bref rôle comme « gérante » de 1903 à 1906, et loue cette « gestionnaire dévouée […] dotée d’un esprit méthodique, d’un jugement sûr et pondéré, et d’un sens inné des affaires ». Elle parvient aussi à établir un lien de confiance durable avec les sociétaires. Quand son mari tombe malade, elle « devient la dépositaire de ses projets et son porte-parole auprès de ses proches collaborateurs ». Après la mort du fondateur (en 1920), « on fait souvent appel à sa veuve qui acquiert alors une grande autorité morale ». En 1923, on lui confère le statut de membre honoraire de l’Union régionale de Québec.
«Entre 1924 et 1926, en particulier, elle intervient dans plusieurs débats pour s’assurer que la direction donnée aux caisses locales reste conforme aux positions d’Alphonse Desjardins. En 1924, elle cautionne le projet de l’Union régionale des caisses populaires Desjardins du district de Québec de mettre sur pied une caisse centrale qui lui servirait de bras financier. Fidèle à la pensée de son mari, elle redoute que l’État tente de s’ingérer, au moyen de subventions, dans les affaires internes des caisses. C’est pourquoi elle critique, en 1925, un projet de loi provinciale qui obligerait les caisses populaires à se soumettre à une inspection annuelle supervisée par les unions régionales. Il en va de même pour la question du crédit agricole, alors qu’elle met l’accent sur la promotion de l’épargne et la diffusion des caisses populaires dans les campagnes. En 1926, l’Union régionale des caisses populaires Desjardins du district de Québec sollicite encore ses conseils sur l’orientation à donner aux caisses locales, ainsi que sur le fonctionnement de l’inspection» .
À sa mort, en 1932, les caisses populaires lui organisent d’imposantes obsèques à Lévis. Selon L’Action catholique du 14 juin, son décès marque un « deuil pour le Canada français », car elle a « été assurément l’une des femmes les plus au courant de la question économique considérée au point de vue social ». Selon le même journal, « Sans elle, reconnaissons-le, les Caisses Populaires Desjardins n’existeraient probablement pas. » Dorimène Desjardins, à titre de « collaboratrice de son mari », est alors devenue un modèle d’engagement pour toutes ces femmes qui, dans l’ombre, ont contribué à la bonne marche des caisses populaires.
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Entre la biographie de 2008 et celle du Dictionnaire biographie du Canada, le point de vue de l’auteur a considérablement évolué. Il n’a pas retenu les éléments qui associeraient Dorimène Desjardins aux travaux menés par son mari avant décembre 1900, soit à l’époque où il a conçu et défini le mode de fonctionnement de SA caisse populaire, ce qui est l’essence du rôle d’un fondateur. Bélanger a mis l’accent sur la contribution de madame Desjardins à l’administration de la caisse entre 1903 et 1906, puis à son rôle comme gardienne de l’orthodoxie du mouvement, ce qui est méritoire, mais se situe à un autre niveau.
S’il faut prendre en considération les contributions survenues après 1900, les prétendants au titre de co-fondateurs pourraient être nombreux.
Pensons, par exemple, aux mutualistes qui ont accompagné Desjardins dans ses premières expériences d’économie sociale. De 1889 à 1896, Alphonse Desjardins fut notamment administrateur de la Société mutuelle de construction de Lévis. Au moins sept des dix personnes convoquées chez lui le 20 septembre 1900 pour étudier son projet de caisse populaire étaient membres de sociétés de secours mutuels. Ces conseillers « représentaient » cinq sociétés : la Catholic Mutual Benefit Association, les Forestiers indépendants, la Légion catholique de bienfaisance, les Forestiers catholiques et la Société des artisans qui a servi de berceau aux caisses populaires puisque la caisse de Lévis a été fondée dans son local et y est demeuré pendant quelques années[3]. Parmi ces mutualistes, il faut citer Théophile Carrier (1854-1932), confrère de collège et collègue à la Société de construction, premier civil à signer les statuts de la caisse en 1900, gérant substitut lors des absences prolongées de Desjardins dans les années 1901-1906 (donc « patron » de Dorimène), président de la Commission de crédit de la caisse pendant 30 ans (1902-1932). Cyrille Vaillancourt l’a décrit comme le bras droit d’Alphonse Desjardins[4].
Desjardins a aussi pu compter sur l’appui de quelques prêtres attachés au Collège de Lévis, son alma mater. Ainsi, monseigneur Philippe Hallé
a traduit la correspondance d’Alphonse avec l’Europe tout en lui donnant des enseignements concernant les encycliques sociales du pape Léon XIII. En même temps, le supérieur du Collège, l’abbé Charles-Édouard Carrier a apporté son appui lors de la fondation de la Caisse entouré des prêtres enseignants. […]. Finalement, le collaborateur le plus fidèle de Desjardins, le chanoine Philibert Grondin, ajouta un élément primordial en tant que propagandiste. De nombreux articles, le Cathéchisme des Caisses et les nombreuses fondations des caisses avec son fidèle ami, ont permis de consolider l’œuvre du fondateur. Il n’en fallait pas plus pour affirmer que sans cet appui non équivoque du Collège, Alphonse Desjardins aurait [eu] plus d’embûches pour établir son œuvre[5].
Pour évaluer les mérites de chacun, encore faudrait-il définir ce que signifie le préfixe « co- » : des parts égales ou une simple collaboration.
Dans une œuvre collective, il convient de rendre justice à eux et celles qui ont apporté leur pierre, mais, à multiplier les titres de « fondateurs », on banalise l’œuvre de celui qui le mérite vraiment, celui que mon professeur Yves Roby (lui-même auteur d’une biographie de Desjardins) qualifiait d’authentique héros.
[3] Gaston Deschênes, « Desjardins dans l’histoire, l’histoire chez Desjardins », dans Desjardins, une entreprise et un mouvement, Québec, PUQ, 1997 : 49-55
