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Cette chère Dorimène

En 2008, après plus d’un siècle dans l’ombre de son mari, Dorimène Desjardins a été promue « co-fondatrice » des caisses populaires Desjardins. Elle figure désormais dans les palmarès dressés en hommage aux femmes qui ont marqué l’évolution du Québec, voire aux « géantes » de notre histoire.

Peut-on mettre un bémol sur cette promotion en s’appuyant sur des « données probantes », sans risquer les accusations de misogynie ? Probablement pas, mais l’examen des ouvrages de l’historien Guy Bélanger − les mieux documentés sur le sujet − soulève bien des interrogations car, dans sa dernière publication,  il ne présente plus l’épouse de Desjardins comme co-fondatrice des caisses populaires.

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Premier acte : la biographie de Dorimène

Guy Bélanger était à l’emploi de la Société historique Alphonse-Desjardins depuis une dizaine d’années lorsqu’il a signé la biographie intitulée Dorimène Desjardins, 1858-1932, Cofondatrice des caisses populaires Desjardins (Éditions Dorimène, 2008). Cet ouvrage « retrace la vie de l’épouse d’Alphonse Desjardins sous l’angle de sa contribution à la naissance et au développement des caisses populaires ».

Malgré toute la sympathie qu’on peut avoir pour madame Desjardins et surtout l’immense mérite qu’elle a eu de le soutenir moralement son mari et d’élever seule sa famille pendant ses longs mois d’absence, ce qu’on trouve dans sa biographie pour appuyer le titre de cofondatrice des caisses populaires est un peu mince.

Rappelons que Desjardins était fonctionnaire au Parlement fédéral quand il a été sensibilisé au problème de l’usure. Pendant trois ans (1897-1900), seul à Ottawa pendant les sessions, il fait des recherches et correspond avec plusieurs experts à l’étranger pour mettre au point une forme originale de coopérative dont il conçoit ensuite les statuts et règlements avec un groupe de concitoyens pour la plupart déjà engagés dans des institutions mutuelles.

Quel a été le rôle de Dorimène à cette étape et « sa contribution à la naissance » de la caisse de Lévis ? L’auteur de la biographie y consacre quelques lignes prudentes :

« À partir de 1897, Alphonse Desjardins entreprend une importante recherche sur la coopération appliquée à l’épargne et au crédit. Les préoccupations qui l’animent sont sûrement [je souligne] partagées par son épouse. De fait, les 14 assemblées préliminaires à la fondation de la première caisse populaire se tiennent dans la résidence familiale des Desjardins. Par conséquent, le fondateur et ses collaborateurs comptent vraisemblablement [aussi] sur la collaboration de madame Desjardins pour préparer les statuts et règlements. C’est du moins l’opinion exprimée par Adrienne Desjardins, qui affirme que sa mère a participé à ces travaux sur une base informelle [aussi]. Quoi qu’il en soit, Dorimène Desjardins est présente à l’assemblée de fondation de la Caisse populaire de Lévis, le 6 décembre 1900 » (p. 31).

Il est sûr que Dorimène partageait les préoccupations de son mari, notamment le problème de l’usure, mais a-t-elle participé à ses travaux ? Y a-t-il des documents pour en témoigner, des lettres échangées pendant ces absences ? Il ne s emble pas.

Comme Desjardins doit s’absenter pour la session, la gérance de l’institution est confiée à quatre administrateurs en 1901 et 1902. Pendant sept mois, en 1903, Dorimène agit comme adjointe au gérant. L’année suivante et jusqu’en 1906, c’est Théophile Carrier qui occupe cette fonction, mais Dorimène est chargée de « tenir les écritures de la comptabilité [la tenue de livres probablement] et de surveiller les opérations courantes de la Société » (p. 38), ce qui lui vaudra les éloges du conseil d’administration. Elle est de plus « tout yeux, tout oreilles » pendant les absences de son mari, surtout quand commencent à courir les rumeurs sur son inexpérience et la fragilité de l’entreprise (p. 41), une minuscule entreprise, précisons-le, sans local, ni personnel, et comptabilité à l’avenant.

Après 1906, le rôle de Dorimène aux côtés de son époux « est moins bien documenté ». C’est l’époque où Desjardins, entre autres choses, mène une vaste campagne de fondations de caisses au Québec, en Ontario et chez les Franco-américains, fait cinq voyages de promotion aux États-Unis où il est consulté comme expert, invité comme conférencier, etc.

Pour cette période, il est mentionné que son épouse « lui apporte l’aide nécessaire dans ses travaux de comptabilité et de correspondance » (p. 50). L’auteur écrit aussi que Desjardins a été influencé par sa femme quand il a introduit la notion de membre auxiliaire dans les règlements (p. 52). Au total, conclut l’auteur, Dorimène Desjardins « fut une vraie militante de l’économie sociale. Son action a laissé suffisamment de traces tangibles pour qu’on puisse la considérer comme la cofondatrice des caisses populaires » (p. 88).

On ne peut dire qu’il y a là une grande conviction et cette impression se dégage aussi de la lecture de la biographie magistrale que le même auteur a consacrée à Desjardins en 2012.

Deuxième acte : la biographie d’Alphonse

Ce deuxième ouvrage de Guy Bélanger[1] est le résultat de nombreuses années de recherches et bénéficie d’informations nouvelles ou méconnues. Il nous montre l’intellectuel et l’entrepreneur à l’origine des caisses populaires, « sans reléguer au second plan les autres aspects de sa vie active », dont sa vie familiale.

Sur le rôle de Dorimène dans la fondation des caisses, on ne trouve cependant rien de nouveau. En fait, il y en a moins. L’auteur ne reprend pas ses propos sur le rôle présumé de l’épouse de Desjardins dans la phase fondamentale de 1897-1900 et ne mentionne pas explicitement sa présence à l’assemblée de fondation (p. 150-153). Il évoque souvent le soutien de madame Desjardins à son mari, mais il écrit d’entrée de jeu que ce dernier est « considéré à juste titre comme le fondateur des caisses populaires » (p. 8), et, à la dernière page, comme une sorte de concession, que Dorimène Desjardins est « considérée depuis peu comme la cofondatrice de facto » (p. 656). On ne sent pas l’enthousiasme, comme si cet ouvrage produit « hors les murs » venait mettre un bémol sur le précédent, « fait maison ».

Troisième acte : Dorimène au Dictionnaire biographique du Canada

Dix ans plus tard, Guy Bélanger signe la biographie de Dorimène Desjardins dans le Dictionnaire biographique du Canada[2].

Le résumé de cette biographie ne fait pas allusion à la co-fondation (je souligne) :

«Dorimène Desjardins (1858–1932) exerce un rôle clé dans le fonctionnement des caisses populaires fondées par son mari, Alphonse Desjardins. De 1903 à 1906, en l’absence de celui-ci, alors sténographe à Ottawa, elle fait office de gérante tout en s’occupant de leur maisonnée à Lévis. Après la mort de son époux en 1920, elle intervient dans plusieurs débats pour s’assurer que la direction donnée aux caisses reste conforme aux positions du fondateur. À titre de collaboratrice de son mari, elle représente un modèle d’engagement pour les femmes qui, dans l’ombre, ont contribué à la bonne marche des Caisses populaires Desjardins» .

Le paragraphe habituel d’introduction est du même ordre, et plus explicite : Dorimène Desjardins est décrite comme « maîtresse de maison et coopératrice ».

La biographie elle-même ne reprend pas les propos exprimés dans l’ouvrage de 2008 sur le rôle de Dorimène avant 1900. L’auteur s’attarde surtout aux années ultérieures, soit le bref rôle comme « gérante » de 1903 à 1906, et loue cette « gestionnaire dévouée […] dotée d’un esprit méthodique, d’un jugement sûr et pondéré, et d’un sens inné des affaires ». Elle parvient aussi à établir un lien de confiance durable avec les sociétaires. Quand son mari tombe malade, elle « devient la dépositaire de ses projets et son porte-parole auprès de ses proches collaborateurs ». Après la mort du fondateur (en 1920), « on fait souvent appel à sa veuve qui acquiert alors une grande autorité morale ». En 1923, on lui confère le statut de membre honoraire de l’Union régionale de Québec.

«Entre 1924 et 1926, en particulier, elle intervient dans plusieurs débats pour s’assurer que la direction donnée aux caisses locales reste conforme aux positions d’Alphonse Desjardins. En 1924, elle cautionne le projet de l’Union régionale des caisses populaires Desjardins du district de Québec de mettre sur pied une caisse centrale qui lui servirait de bras financier. Fidèle à la pensée de son mari, elle redoute que l’État tente de s’ingérer, au moyen de subventions, dans les affaires internes des caisses. C’est pourquoi elle critique, en 1925, un projet de loi provinciale qui obligerait les caisses populaires à se soumettre à une inspection annuelle supervisée par les unions régionales. Il en va de même pour la question du crédit agricole, alors qu’elle met l’accent sur la promotion de l’épargne et la diffusion des caisses populaires dans les campagnes. En 1926, l’Union régionale des caisses populaires Desjardins du district de Québec sollicite encore ses conseils sur l’orientation à donner aux caisses locales, ainsi que sur le fonctionnement de l’inspection» .

À sa mort, en 1932, les caisses populaires lui organisent d’imposantes obsèques à Lévis. Selon L’Action catholique du 14 juin, son décès marque un « deuil pour le Canada français », car elle a « été assurément l’une des femmes les plus au courant de la question économique considérée au point de vue social ». Selon le même journal, « Sans elle, reconnaissons-le, les Caisses Populaires Desjardins n’existeraient probablement pas. » Dorimène Desjardins, à titre de « collaboratrice de son mari », est alors devenue un modèle d’engagement pour toutes ces femmes qui, dans l’ombre, ont contribué à la bonne marche des caisses populaires.

***

Entre la biographie de 2008 et celle du Dictionnaire biographie du Canada, le point de vue de l’auteur a considérablement évolué. Il n’a pas retenu les éléments qui associeraient Dorimène Desjardins aux travaux menés par son mari avant décembre 1900, soit à l’époque où il a conçu et défini le mode de fonctionnement de SA caisse populaire, ce qui est l’essence du rôle d’un fondateur. Bélanger a mis l’accent sur la contribution de madame Desjardins à l’administration de la caisse entre 1903 et 1906, puis à son rôle comme gardienne de l’orthodoxie du mouvement, ce qui est méritoire, mais se situe à un autre niveau.

S’il faut prendre en considération les contributions survenues après 1900, les prétendants au titre de co-fondateurs pourraient être nombreux.

Pensons, par exemple, aux mutualistes qui ont accompagné Desjardins dans ses premières expériences d’économie sociale. De 1889 à 1896, Alphonse Desjardins fut notamment administrateur de la Société mutuelle de construction de Lévis. Au moins sept des dix personnes convoquées chez lui le 20 septembre 1900 pour étudier son projet de caisse populaire étaient membres de sociétés de secours mutuels. Ces conseillers « représentaient » cinq sociétés : la Catholic Mutual Benefit Association, les Forestiers indépendants, la Légion catholique de bienfaisance, les Forestiers catholiques et la Société des artisans qui a servi de berceau aux caisses populaires puisque la caisse de Lévis a été fondée dans son local et y est demeuré pendant quelques années[3]. Parmi ces mutualistes, il faut citer Théophile Carrier (1854-1932), confrère de collège et collègue à la Société de construction, premier civil à signer les statuts de la caisse en 1900, gérant substitut lors des absences prolongées de Desjardins dans les années 1901-1906 (donc « patron » de Dorimène), président de la Commission de crédit de la caisse pendant 30 ans (1902-1932). Cyrille Vaillancourt l’a décrit comme le bras droit d’Alphonse Desjardins[4].

Desjardins a aussi pu compter sur l’appui de quelques prêtres attachés au Collège de Lévis, son alma mater. Ainsi, monseigneur Philippe Hallé

a traduit la correspondance d’Alphonse avec l’Europe tout en lui donnant des enseignements concernant les encycliques sociales du pape Léon XIII. En même temps, le supérieur du Collège, l’abbé Charles-Édouard Carrier a apporté son appui lors de la fondation de la Caisse entouré des prêtres enseignants. […]. Finalement, le collaborateur le plus fidèle de Desjardins, le chanoine Philibert Grondin, ajouta un élément primordial en tant que propagandiste. De nombreux articles, le Cathéchisme des Caisses et les nombreuses fondations des caisses avec son fidèle ami, ont permis de consolider l’œuvre du fondateur. Il n’en fallait pas plus pour affirmer que sans cet appui non équivoque du Collège, Alphonse Desjardins aurait [eu] plus d’embûches pour établir son œuvre[5].

Pour évaluer les mérites de chacun, encore faudrait-il définir ce que signifie le préfixe « co- » : des parts égales ou une simple collaboration.

Dans une œuvre collective, il convient de rendre justice à eux et celles qui ont apporté leur pierre, mais, à multiplier les titres de « fondateurs », on banalise l’œuvre de celui qui le mérite vraiment, celui que mon professeur Yves Roby (lui-même auteur d’une biographie de Desjardins) qualifiait d’authentique héros.

 

Les têtes brûlées de Catherine Dorion

Les commentaires sur le livre de Catherine Dorion ont surtout porté sur ses relations avec ses collègues, sur son intégration dans le parti et sur le traitement que lui ont accordé les médias, ce qui en a amené plusieurs à dire qu’elle avait couru à sa perte.

Têtes

La lecture de son livre nous fait réaliser que l’ex-député de Taschereau était fragile, à plusieurs égards, avant son élection et qu’elle s’est carrément brûlée dans une fonction qui ne lui convenait pas et qu’elle devait concilier en plus avec des responsabilités familiales et une grossesse. On se demande d’ailleurs ce qu’elle allait faire dans une galère dont elle ignorait vraisemblablement le b.a.-ba. Elle n’est pas la première à s’engager dans la vie parlementaire sans savoir ce qu’il en retourne, comme si elle arrivait d’une autre planète et n’avait jamais lu une chronique parlementaire. On compte sur les doigts de la main les artistes qui se sont fait élire à l’Assemblée nationale (ce n’est pas le Sénat…). Ce sont peut-être des métiers incompatibles?

Un passage de son livre illustre à sa fois sa vision du métier et le mépris qu’il lui inspire :

« Voilà qu’à côté de tout ce que je considère comme essentiel à ma démarche artistique, il faut que je m’enchaîne à une quantité effroyable de tâches dont je ne saisis plus le sens. Des tâches qui, souvent, nuisent à la communauté plutôt qu’elles ne la servent [?!]. Autant d’obligations bureaucratiques tatillonnes, de gestes répétitifs, de sollicitations insignifiantes qui accroissent la surcharge informationnelle qui étouffe nos cerveaux, qui désensibilise nos neurones jusqu’à l’overdose, et qui plonge notre société dans une famine généralisée d’affect, de souffle et de pensée » (p. 208).

C’est bien tourné, mais encore ? On ne trouve pas, dans ce livre, une ligne où l’auteure aurait exprimé, au-delà de son ressenti, la moindre idée concrète suggérant ce qu’il faudrait changer dans ce régime abominé. Quelques pages idéalisent les soirées tenues dans le « bureau de circo », avec conférencier discourant devant un auditoire assis sur des coussins, mais il n’y a rien là comme modèle pour réformer nos institutions. Peut-être aurait-elle pu trouver quelques orientations dans les programmes des nombreux groupes qui ont donné naissance à son parti : le NPD, Option citoyenne, Démocratie socialiste, le Parti communiste ?

Les médias se seraient probablement quand même concentrés davantage sur ses vêtements que sur ses idées, malheureusement, mais, à ce chapitre, pouvait-elle ignorer à quel point l’image domine la vie politique ? Pourquoi refuser les conseils qu’on lui a donnés, dès le départ, en matière vestimentaire et pourquoi être allée ensuite poser, assise sur une table, avec ses « Doc Martens » dans le hall de l’Hôtel du Parlement, puis déguisée en madame au Salon rouge ? Du jamais vu de mémoire d’homme, de femme ou de non-binaire.

Nous avons finalement assisté à une triste sortie de scène au terme d’une pièce qui pourrait s’intituler Le malentendu. Le personnage était intéressant, mais la comédienne a accepté un mauvais  casting .

(Les têtes brûlées. Carnets d’espoir punk, Montréal, Lux Éditeur, 2023, 376 pages)

Papineau l’incorruptible, par Anne-Marie Sicotte

Surtout connue pour ses romans (Les tuques bleues, Le pays insoumis, Les accoucheuses, etc.), Anne-Marie Sicotte a lancé l’automne dernier « une enquête biographique » qui semble bien être passée sous le radar des médias, comme la majeure partie des études publiées sur l’histoire du Québec.

Ce n’est pourtant pas un mince ouvrage. Format surdimensionné (18 sur 24 cm), plus de 600 pages aux marges étroites, le premier tome de Papineau l’incorruptible impose le respect par son ampleur et requiert « du bras » à qui veut le lire sans appui !

Papineau

L’auteure n’en est pas à sa première biographie — car elle a fait autrefois celles de Gratien Gélinas et de Marie Gérin-Lajoie — ni à son premier ouvrage à caractère historique — ayant publié notamment une Histoire inédite des Patriotes remarquable pour son iconographie.
Cette fois, elle s’attaque à un monument et présente « la première biographie complète de l’homme d’État le plus important de l’histoire du Québec sous la domination britannique ».
Le premier tome, intitulé La flamme du patriote, couvre en principe les années 1786-1832 (de la naissance de Papineau à l’émeute de 1832), mais l’auteure consacre en fait une bonne dizaine de ses 42 chapitres à l’histoire de la province de Québec de la Conquête à l’Acte constitutionnel de 1791, question de fixer le décor avant l’entrée en scène de son héros dans la deuxième partie de l’ouvrage.

Papineau était un « disciple admirateur passionné » de Cicéron selon qui « la première loi de l’histoire est de ne rien dire de faux et de ne rien taire de vrai ». Sa biographe s’en inspire et annonce ses couleurs en quatrième de couverture : son Papineau « déploie toutes ses forces vives à combattre le despotisme et le racisme de l’oligarchie qui, depuis la Conquête de 1760, s’agrippe au pouvoir exécutif et puise sans vergogne dans le Trésor public ».
L’ouvrage est engagé. L’auteure ne ménage pas ses mots pour décrire les « Britons », la « coterie de tyrans » et leurs « marionnettes » : Leclère, un « vire capot », Ellice, « voleur et fourbe », Gale, un « polisson », Craig, « un incapable d’une vanité sans bornes », Sewell, un « despote », dont « l’haleine empoisonne » ; le Grand jury est « paqueté », le procureur général, « pervers », la minorité briton, « fanatique » et « arrogante ». Elle en garde pour le Conseil législatif, la bête noire des réformistes, qui rassemble des « vieillards malfaisants » et des « incubes oppressifs » (incube, démon mâle qui aime abuser d’une femme endormie). Le ton n’est pas très académique, mais toujours près de l’époque.
L’auteure ne se limite pas à la politique. Elle s’intéresse à la famille Papineau, ses joies et ses deuils, la santé, l’éducation, les loisirs, les voyages, les cultures et les affaires ; la correspondance de Papineau et de sa femme lui permet d’exposer les sentiments d’un père de famille qui regrette l’éloignement des siens lors des naissances, des anniversaires et des fêtes, au point de remettre en cause son engagement politique.

L’ouvrage n’a pas d’introduction théorique, méthodologique ou historiographique : il  raconter ce qui se passe sur le terrain en s’appuyant sur une documentation colossale devenue familière à l’auteure à la suite de ses travaux antérieurs, historiques ou littéraires. La correspondance et les journaux personnels des membres de la famille Papineau sont maintenant facilement accessibles, les « papiers-nouvelles »  de l’époque aussi. L’auteure a de plus dépouillé les procès-verbaux (« journaux ») de la Chambre d’assemblée et du Conseil législatif, ce qui lui permet de suivre Papineau et ses partisans à la trace, systématiquement, session par session, dans leurs luttes incessantes pour des réformes et la conservation de leurs droits.

Les citations sont innombrables, mais présentées sans références précises, ce qu’on lui reprochera sûrement en certains milieux. Les sources sont « détaillées par chapitre » à la fin de l’ouvrage. Pour chaque thème abordé dans un chapitre, on trouve donc des références abrégées ; par exemple, au chapitre 1 :

« Trottoirs en pierres brutes et petite rivière bourbeuse : Papineau, Amédée (1880).
Faible et poltron : Louis-Joseph à Julie, 15 décembre 1828.
Pilori : Gaspé, Philippe Aubert de (2007) ».

On comprend pour l’instant qu’il s’agit d’un écrit d’Amédée, d’une lettre de Papineau et d’un extrait des Mémoires (probablement) d’Aubert de Gaspé, mais on éprouve parfois la frustration de ne pas savoir de qui sont les citations.  Ainsi, p. 420, l’auteure écrit qu’une décision du ministre des Colonies  « consacre un principe immoral absurde, contraire à tous les principes du droit constitutionnel anglais et de son droit public colonial ». Qui parle? Papineau, un journaliste?

Il faudra cependant attendre le deuxième tome pour avoir la bibliographie et les références complètes des ouvrages cités. C’est un peu frustrant pour ceux et celles (bien rares au demeurant…) qui voudront aller vérifier les sources de madame Sicotte, mais trente pages de « références », sur deux colonnes, ça ne s’invente pas: c’est le résultat d’un énorme travail de recherche par une auteure acharnée qui consacré des années à la rédaction de cette œuvre et trouvé les ressources pour la faire publier, y compris une contribution du patron de Québecor qui est dument remercié en page 4.

Deuxième tome en mai.

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Anne-Marie Sicotte, Papineau l’incorruptible, T.1 : La flamme du patriote (1786-1832), Montréal, Carte blanche, 2022, 640 p.

La capitale perdue aux mains des « angryphones »

Publié aux Éditions de l’Homme, Montréal capitale présente l’histoire du site archéologique du marché Sainte-Anne et du parlement de la province du Canada qui se trouvait à proximité de l’emplacement actuel du musée de Pointe-à-Callière.
Qui se souvient de cette capitale éphémère ? Après les rébellions et l’Union, le Parlement du Canada-Uni siège brièvement à Kingston, puis à Montréal, de 1844 à 1849, dans l’édifice d’un marché érigé en 1834.
Des fouilles menées de 2010 à 2017 ont permis de mettre au jour plus de 350 000 artéfacts et de fournir une riche iconographie à ce magnifique ouvrage qui contient en outre des reconstitutions 3D détaillées, ainsi que des cartes et des illustrations anciennes. Une vingtaine de spécialistes de plusieurs disciplines ont collaboré à ce beau livre sous la direction de Louise Potier, archéologue en chef à Pointe-à-Callière.

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Du marché au parlement

Le premier chapitre dresse un portrait de Montréal et de ses marchés avant 1834. Le deuxième traite de la construction du marché Sainte-Anne, de ses activités et de la place que les femmes y tiennent. Le troisième évoque le « changement » dans les années 1840 : l’Union des Canadas, l’installation du parlement à Kingston, la marche vers le gouvernement responsable, la presse de l’époque, etc. Dans le quatrième, la capitale déménage à Montréal où il faut choisir des bâtiments pour le parlement et le gouvernement ; il y est aussi question des origines des Archives nationales et de la Commission de géologie, des hôtels de la ville, du palais de justice et du marché Bonsecours, de la frénésie immobilière. Au cinquième chapitre, on entre dans le cœur de l’activité parlementaire : de nombreux artéfacts permettent d’illustrer divers aspects du Parlement, de l’ouverture de la session à la buvette en passant par la bibliothèque, la poste, les normes sanitaires, et la présentation de trois pétitions autochtones qui vaudrait au Parlement le statut de « haut lieu de la diplomatie ».
Intitulé « Quand tout bascule », le sixième chapitre traite de l’abolition des Corn Laws (1846), du typhus (1847), du « printemps des peuples » au niveau international (1848) et finalement de l’incendie de 1849 et de ses suites.
C’est la partie qui nous laisse sur notre faim, car elle manque de cohésion et suit un plan difficile à comprendre. Une section intitulée « 1849 : tous au Parlement ! » donne d’abord la chronologie des événements d’avril à octobre 1849 et inclut un encart sur la perte de la bibliothèque ; la suivante évoque quelques témoignages de citoyens sur l’émeute ; vient ensuite une section sur les messages de sympathie adressés, après l’émeute, au gouverneur Elgin ; enfin, un des collaborateurs se demande si la loi d’indemnisation a été la cause ou le prétexte de l’incendie et montre (20 pages après le résumé de l’émeute et beaucoup de digressions) le visage des personnes qui en étaient les principaux acteurs.
Pour donner au lecteur un récit compréhensible des faits, il aurait mieux valu décaler les deux textes « prématurés » (sur la bibliothèque et sur Elgin) et mieux agencer les autres qui sont consacrés spécifiquement à l’émeute : commet en est-on arrivés là, qui a fait quoi, comment et avec quelles conséquences judiciaires ?

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La frustration croissante de torys
Le lecteur « arrive » à l’émeute du 25 avril (« 1849 : tous au Parlement ! », p. 184) sans un exposé adéquat du contexte politique, avec à peine une énumération de ce qui « exacerbe les tensions » (l’abolition des Corn Laws, la crise économique, le typhus, la perte de pouvoir des torys, les débats houleux au Parlement). C’est un peu court pour expliquer comment une meute de torys anglophones s’est retrouvée au Champ-de-Mars, puis au parlement, le soir du 25 avril 1849. Il est difficile de relier l’action des émeutiers de Montréal avec le « printemps des peuples » européen : ce sont les Canadiens français qui auraient alors dû se soulever… Quant à la nouvelle politique commerciale de la Grande-Bretagne (illustrée par le Corn Laws), elle constitue certes l’arrière-plan des événements de 1849, car elle affecte durement la classe marchande anglo-montréalaise, mais pourquoi s’en prendre au Parlement ?
L’émeute est le résultat d’une série de changements politiques qui, dans les 20 mois précédant avril 1849, ont provoqué une irritation croissante chez les torys.
En août 1847, la reine sanctionne une loi qui établit une liste civile permanente et marque la fin de la « querelle des subsides » qui avait opposé le gouverneur à la majorité parlementaire du Bas-Canada pendant des décennies.
En mars 1848, en vertu du principe de la responsabilité ministérielle, La Fontaine devient premier ministre.
En août 1848, une loi britannique révoque la clause de l’Acte d’Union qui restreignait l’usage de la langue française au Parlement.
En janvier 1849, dans un « discours du trône » prononcé en partie en français, le gouverneur Elgin annonce l’amnistie générale des insurgés de 1837-1838.
Enfin, en février 1849, l’Assemblée législative entreprend l’étude d’une proposition de La Fontaine visant à indemniser les personnes dont les biens ont été endommagés ou détruits durant les répressions de 1837 et 1838 au Bas-Canada. Une mesure semblable avait été précédemment adoptée pour le Haut-Canada, à l’initiative d’Allan MacNab qui sera néanmoins le leader des opposants à un traitement identique pour le Bas-Canada. « L’Union, disait-il, a complètement manqué son but. Elle fut créée pour l’unique motif d’assujettir les Canadiens français à la domination anglaise. Le contraire en est résulté ».

L’émeute
C’est ce contexte politique, escamoté dans Montréal capitale, qui aide à comprendre la réaction des torys quand Elgin sanctionne le « bill des indemnités » adopté au terme d’un « filibuster » de 3 mois. Pendant ce débat (qui fut plus que « houleux »…), les médias anglophones de Montréal avaient chauffé la marmite. Le 25 avril, La Gazette lance un « cri de race » explicite et un appel direct « au combat ». Le message est clair : si l’Angleterre et le gouverneur ne nous défendent pas contre la « French domination », il faudra le faire nous-mêmes. Montréal capitale ne cite que quatre lignes de « l’Extra » publié par la Gazette. L’original aurait fait une belle illustration. L’a-t-on cherché ?
D’un texte à l’autre, de la page 184 à la page 209, on finit par trouver les noms de quelques acteurs du drame, sans trop savoir qui a fait quoi. Page 185, on évoque « quelques discours » au Champ-de-Mars, mais seulement un nom d’orateur, Alfred Perry, le chef des pompiers, selon qui l’incendie aurait été « accidentel ». C’est effectivement ce qu’il racontera, quarante ans plus tard, dans un article où il décrit longuement l’émeute, et mentionne plusieurs gestes de violence commis par lui et quelques comparses sur les biens et les employés du Parlement. Ce document ne semble pas avoir été retenu par cet ouvrage. Aurait-on mis en cause sa crédibilité ? Son opinion voulant que l’incendie soit un accident trouve un démenti à la page suivante où une annaliste des Sœurs grises écrit que des émeutiers « mettaient le feu à tous les coins avec des torches allumées ».

???
Le texte suivant (« Des citoyens témoignent », p. 194) ne nous avance pas beaucoup pour établir des responsabilités. Quelques témoins seulement sont cités, dont un qui mentionne que le chef des pompiers a demandé à la foule de bloquer le passage des pompes ! Un sous-titre annonce « qui a mis le feu ? », mais l’auteur n’esquisse pas vraiment de réponse et ne semble pas avoir vraiment essayé d’en trouver à partir des dépositions faites à l’enquête : combien y en avait-il, quels constats généraux peut-on en tirer ? Il note cependant qu’il n’y avait pas de femmes ni d’autochtones parmi les déposants, absence « révélatrice du peu de cas qu’on fait d’eux dans la vie publique »…

Aucun coupable
Pour ce qui est enfin des suites judiciaires, il faut se contenter d’informations éparses : deux paragraphes qui mentionnent des arrestations dans les éphémérides (p. 190 et 193) et une illustration de Punch montrant « cinq gentilshommes injustement emprisonnés » avec un bas de vignette précisant que Ferres, le propriétaire de la Montréal Gazette, a été libéré sous caution et n’a pas été « inquiété davantage par la suite » (p. 205).
En réalité, il y eut des suites, mais il faut les chercher un peu plus loin.
Un an plus tard, L’Ordre social (28 mars 1850) nous apprend que le « grand jury du district de Montréal n’a pas trouvé matière à accusation contre Alfred Perry, Joseph Ewing, Donald Murray, John Maydell, et Isaac Aaron accusés d’avoir mis le feu à la maison du Parlement en avril dernier ».
La Minerve du 28 mars 1850 révèle par la suite que « le grand jury a rapporté un bill d’accusation fondée contre Henry Jamieson pour émeute et démolissement de maison durant les troubles à Montréal et de « non fondée » contre Alfred Perry, W. G. Mack, C. R. Bedwell, Hugh Montgomerie, James Farrell, Joseph Bowie, Alexander Bowie, James Nelson, Robert Cooke, Robert Howard, Peter Cooper, James Bowie, Donald McDonald, Joseph Ewing, Augustin Howard, James Moir Ferres [éditeur de la Gazette], John Esdaile, et Donald Murray. Ces individus, comme on le sait, étaient accusés d’avoir pris part aux émeutes de l’année dernière ».
Tous ces « gentilshommes » (sauf Jamieson) s’en sortent donc sans accusation, mais La Minerve ajoute un commentaire intéressant : « Dans cette investigation de la grande enquête du district, les témoins ont encore fait défaut, plusieurs qui étaient assignés, ajoute-t-on, n’ont pas comparu et n’ont pu être trouvés à Montréal. Ont-ils agi ainsi par crainte ou par faveur, c’est ce que nous ignorons ».
La Fontaine pouvait bien être premier ministre, les autorités — gouverneur, armée, police et pompiers — étaient sous contrôle anglophone dans une ville où les francophones étaient alors minoritaires. Quand Jamieson est cité à la barre pour son procès en octobre 1850, on constate que tous les membres du jury sont francophones, sauf un, et le shérif reçoit instruction de trouver des jurés qui parlent anglais (La Minerve, 17 octobre 1850). Plus chanceux que Riel (condamné par un jury à 100 % anglo-protestant), Jamieson sera acquitté deux semaines plus tard.

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Montréal Capitale 2021

Montréal capitale est à cent lieues de l’opuscule de 1999 (Une capitale éphémère, au Septentrion), ouvrage improvisé pour le cent cinquantième anniversaire, à défaut de celui qu’un auteur n’a pas livré. Le traitement accordé à l’histoire du marché Sainte-Anne et du parlement de Montréal par l’ouvrage de Pointe-à-Callière mérite tous les éloges. Il ratisse large pour dresser le portrait de la capitale, mais on comprend qu’il ne se soit pas attardé à l’émeute, à ses participants et à ses conséquences judiciaires, tous des « faits divers » qui n’ont pas laissé beaucoup de traces archéologiques et qui n’intéressent pas beaucoup les universitaires. Ce n’est pourtant pas de la plus « petite histoire » que plusieurs chapitres du livre.
Pour l’histoire du 25 avril 1849, faudra-t-il attendre le deux centième ?

Capitale éphémère-réduit

Paul Bégin, « à la recherche d’un pays »

J’ai lu les mémoires de l’ancien ministre Paul Bégin avec beaucoup d’intérêt. J’avoue que leurs 774 pages m’inquiétaient un peu. J’avais entendu parler de ce gros manuscrit et je craignais de me retrouver avec un monument un peu longuet, à la Guy Bertrand, qui a déjà deux tomes de 500 pages…

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J’en ai lu des mémoires de parlementaires au cours de ma carrière et ceux-là se démarquent de plusieurs façons, avec plusieurs chapitres sur les études de l’auteur, la précision un peu maniaque de l’information (ex. les références législatives) et l’accent sur une vingtaine d’années de travail militant avant sa première élection en 1994. Le sous-titre représente bien le contenu.
Admis au Barreau en 1969, Paul Bégin a surtout travaillé en droit municipal. Membre du RIN dès le milieu des années 1960, il a ensuite milité au PQ. Après une pause au milieu des années 1980, il a été recruté par Parizeau, a été élu en 1994 et a occupé des fonctions ministérielles (Justice, Environnement et Revenu et de nouveau Justice) dans les gouvernements Parizeau, Bouchard et Landry.
Ce qui ressort de ce livre, c’est la vie d’un homme qui se dirige en ligne droite vers la souveraineté, sans fléchir, pendant quatre décennies, malgré tous les désappointements vécus, dont le « beau risque » de Lévesque, l’affirmation nationale de Johnson (dont il a refusé l’invitation), la malheureuse démission de Parizeau, la course au déficit zéro que Bouchard a préférée à la promotion de la souveraineté et les « accroires » de Landry sur la tenue d’un référendum dans le premier mandat. Sans compter deux référendums perdus. Évidemment, les risques de déception en politique croissent avec l’usage. Personnellement, je ne sais pas si j’aurais duré au-delà de l’assemblée « paquetée » du 17 décembre 1984 – que l’auteur a justement qualifiée de « mauvaise pièce », « vaudeville », « mascarade » et « cirque » –, surtout en sachant que mon chef l’avait cautionnée… Et, quand ses collègues du Conseil exécutif le désavouent, en 2002, sur la question des substituts du procureur général, alors qu’il se trouve sur une table d’opération, on a envie de dire « enfin, passons à autre chose ».
Paul Bégin livre un témoignage sincère, courageux dans l’exposé des déceptions et des échecs, mais fier, à juste titre, des points positifs en matière d’environnement (il est à l’origine de la promenade Samuel-de Champlain, du parc du boisé des Compagnons-de-Cartier…) et de justice (Code de procédure civile, Loi sur le lobbyisme, union civile, par exemple).
J’ai évidemment aimé le chapitre qui traite de l’affaire Michaud, un sujet que la dernière biographie de Landry a soigneusement évité. Les informations que Paul Bégin donne sur la réunion des ministres avant la séance du 14 décembre 2000 m’en apprennent un peu sur l’esprit qui régnait autour de Lucien Bouchard dans les heures qui ont précédé immédiatement « l’exécution » de Michaud, mais cette partie de l’histoire (disons, la nuit du 13 au 14) reste un mystère. Paul Bégin a été trompé, comme ses collègues, sur les prétendus propos de Michaud et je crois que Bouchard lui-même l’a été. Ce sont des attachés politiques qui auraient joué les plus mauvais rôles dans ces heures-là.
Je souhaite que ce livre soit lu, surtout par les souverainistes du PQ et d’ailleurs. Son auteur a longtemps œuvré « dans les instances » du parti et ne s’inscrit pas parmi les plus flamboyantes figures du parti. Ce n’était pas dans sa nature ni son objectif. Ses mémoires risquent donc de passer sous le radar, surtout de ces temps-ci. Comme le chantait Raymond Lévesque, « Quand on est d’la race des pionniers / On est fait pour être oublié », mais, quoiqu’il arrive, cet ouvrage inscrit son passage dans l’histoire politique du Québec.
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Paul Bégin, À la recherche d’un pays; mémoires d’un militant (1962-2002), Québec, GID, 2020, 774 p.