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La capitale perdue aux mains des « angryphones »

Publié aux Éditions de l’Homme, Montréal capitale présente l’histoire du site archéologique du marché Sainte-Anne et du parlement de la province du Canada qui se trouvait à proximité de l’emplacement actuel du musée de Pointe-à-Callière.
Qui se souvient de cette capitale éphémère ? Après les rébellions et l’Union, le Parlement du Canada-Uni siège brièvement à Kingston, puis à Montréal, de 1844 à 1849, dans l’édifice d’un marché érigé en 1834.
Des fouilles menées de 2010 à 2017 ont permis de mettre au jour plus de 350 000 artéfacts et de fournir une riche iconographie à ce magnifique ouvrage qui contient en outre des reconstitutions 3D détaillées, ainsi que des cartes et des illustrations anciennes. Une vingtaine de spécialistes de plusieurs disciplines ont collaboré à ce beau livre sous la direction de Louise Potier, archéologue en chef à Pointe-à-Callière.

Marche_ste-anne ville de MTL

Du marché au parlement

Le premier chapitre dresse un portrait de Montréal et de ses marchés avant 1834. Le deuxième traite de la construction du marché Sainte-Anne, de ses activités et de la place que les femmes y tiennent. Le troisième évoque le « changement » dans les années 1840 : l’Union des Canadas, l’installation du parlement à Kingston, la marche vers le gouvernement responsable, la presse de l’époque, etc. Dans le quatrième, la capitale déménage à Montréal où il faut choisir des bâtiments pour le parlement et le gouvernement ; il y est aussi question des origines des Archives nationales et de la Commission de géologie, des hôtels de la ville, du palais de justice et du marché Bonsecours, de la frénésie immobilière. Au cinquième chapitre, on entre dans le cœur de l’activité parlementaire : de nombreux artéfacts permettent d’illustrer divers aspects du Parlement, de l’ouverture de la session à la buvette en passant par la bibliothèque, la poste, les normes sanitaires, et la présentation de trois pétitions autochtones qui vaudrait au Parlement le statut de « haut lieu de la diplomatie ».
Intitulé « Quand tout bascule », le sixième chapitre traite de l’abolition des Corn Laws (1846), du typhus (1847), du « printemps des peuples » au niveau international (1848) et finalement de l’incendie de 1849 et de ses suites.
C’est la partie qui nous laisse sur notre faim, car elle manque de cohésion et suit un plan difficile à comprendre. Une section intitulée « 1849 : tous au Parlement ! » donne d’abord la chronologie des événements d’avril à octobre 1849 et inclut un encart sur la perte de la bibliothèque ; la suivante évoque quelques témoignages de citoyens sur l’émeute ; vient ensuite une section sur les messages de sympathie adressés, après l’émeute, au gouverneur Elgin ; enfin, un des collaborateurs se demande si la loi d’indemnisation a été la cause ou le prétexte de l’incendie et montre (20 pages après le résumé de l’émeute et beaucoup de digressions) le visage des personnes qui en étaient les principaux acteurs.
Pour donner au lecteur un récit compréhensible des faits, il aurait mieux valu décaler les deux textes « prématurés » (sur la bibliothèque et sur Elgin) et mieux agencer les autres qui sont consacrés spécifiquement à l’émeute : commet en est-on arrivés là, qui a fait quoi, comment et avec quelles conséquences judiciaires ?

Émeute-service des incendies-mds-réduit

La frustration croissante de torys
Le lecteur « arrive » à l’émeute du 25 avril (« 1849 : tous au Parlement ! », p. 184) sans un exposé adéquat du contexte politique, avec à peine une énumération de ce qui « exacerbe les tensions » (l’abolition des Corn Laws, la crise économique, le typhus, la perte de pouvoir des torys, les débats houleux au Parlement). C’est un peu court pour expliquer comment une meute de torys anglophones s’est retrouvée au Champ-de-Mars, puis au parlement, le soir du 25 avril 1849. Il est difficile de relier l’action des émeutiers de Montréal avec le « printemps des peuples » européen : ce sont les Canadiens français qui auraient alors dû se soulever… Quant à la nouvelle politique commerciale de la Grande-Bretagne (illustrée par le Corn Laws), elle constitue certes l’arrière-plan des événements de 1849, car elle affecte durement la classe marchande anglo-montréalaise, mais pourquoi s’en prendre au Parlement ?
L’émeute est le résultat d’une série de changements politiques qui, dans les 20 mois précédant avril 1849, ont provoqué une irritation croissante chez les torys.
En août 1847, la reine sanctionne une loi qui établit une liste civile permanente et marque la fin de la « querelle des subsides » qui avait opposé le gouverneur à la majorité parlementaire du Bas-Canada pendant des décennies.
En mars 1848, en vertu du principe de la responsabilité ministérielle, La Fontaine devient premier ministre.
En août 1848, une loi britannique révoque la clause de l’Acte d’Union qui restreignait l’usage de la langue française au Parlement.
En janvier 1849, dans un « discours du trône » prononcé en partie en français, le gouverneur Elgin annonce l’amnistie générale des insurgés de 1837-1838.
Enfin, en février 1849, l’Assemblée législative entreprend l’étude d’une proposition de La Fontaine visant à indemniser les personnes dont les biens ont été endommagés ou détruits durant les répressions de 1837 et 1838 au Bas-Canada. Une mesure semblable avait été précédemment adoptée pour le Haut-Canada, à l’initiative d’Allan MacNab qui sera néanmoins le leader des opposants à un traitement identique pour le Bas-Canada. « L’Union, disait-il, a complètement manqué son but. Elle fut créée pour l’unique motif d’assujettir les Canadiens français à la domination anglaise. Le contraire en est résulté ».

L’émeute
C’est ce contexte politique, escamoté dans Montréal capitale, qui aide à comprendre la réaction des torys quand Elgin sanctionne le « bill des indemnités » adopté au terme d’un « filibuster » de 3 mois. Pendant ce débat (qui fut plus que « houleux »…), les médias anglophones de Montréal avaient chauffé la marmite. Le 25 avril, La Gazette lance un « cri de race » explicite et un appel direct « au combat ». Le message est clair : si l’Angleterre et le gouverneur ne nous défendent pas contre la « French domination », il faudra le faire nous-mêmes. Montréal capitale ne cite que quatre lignes de « l’Extra » publié par la Gazette. L’original aurait fait une belle illustration. L’a-t-on cherché ?
D’un texte à l’autre, de la page 184 à la page 209, on finit par trouver les noms de quelques acteurs du drame, sans trop savoir qui a fait quoi. Page 185, on évoque « quelques discours » au Champ-de-Mars, mais seulement un nom d’orateur, Alfred Perry, le chef des pompiers, selon qui l’incendie aurait été « accidentel ». C’est effectivement ce qu’il racontera, quarante ans plus tard, dans un article où il décrit longuement l’émeute, et mentionne plusieurs gestes de violence commis par lui et quelques comparses sur les biens et les employés du Parlement. Ce document ne semble pas avoir été retenu par cet ouvrage. Aurait-on mis en cause sa crédibilité ? Son opinion voulant que l’incendie soit un accident trouve un démenti à la page suivante où une annaliste des Sœurs grises écrit que des émeutiers « mettaient le feu à tous les coins avec des torches allumées ».

???
Le texte suivant (« Des citoyens témoignent », p. 194) ne nous avance pas beaucoup pour établir des responsabilités. Quelques témoins seulement sont cités, dont un qui mentionne que le chef des pompiers a demandé à la foule de bloquer le passage des pompes ! Un sous-titre annonce « qui a mis le feu ? », mais l’auteur n’esquisse pas vraiment de réponse et ne semble pas avoir vraiment essayé d’en trouver à partir des dépositions faites à l’enquête : combien y en avait-il, quels constats généraux peut-on en tirer ? Il note cependant qu’il n’y avait pas de femmes ni d’autochtones parmi les déposants, absence « révélatrice du peu de cas qu’on fait d’eux dans la vie publique »…

Aucun coupable
Pour ce qui est enfin des suites judiciaires, il faut se contenter d’informations éparses : deux paragraphes qui mentionnent des arrestations dans les éphémérides (p. 190 et 193) et une illustration de Punch montrant « cinq gentilshommes injustement emprisonnés » avec un bas de vignette précisant que Ferres, le propriétaire de la Montréal Gazette, a été libéré sous caution et n’a pas été « inquiété davantage par la suite » (p. 205).
En réalité, il y eut des suites, mais il faut les chercher un peu plus loin.
Un an plus tard, L’Ordre social (28 mars 1850) nous apprend que le « grand jury du district de Montréal n’a pas trouvé matière à accusation contre Alfred Perry, Joseph Ewing, Donald Murray, John Maydell, et Isaac Aaron accusés d’avoir mis le feu à la maison du Parlement en avril dernier ».
La Minerve du 28 mars 1850 révèle par la suite que « le grand jury a rapporté un bill d’accusation fondée contre Henry Jamieson pour émeute et démolissement de maison durant les troubles à Montréal et de « non fondée » contre Alfred Perry, W. G. Mack, C. R. Bedwell, Hugh Montgomerie, James Farrell, Joseph Bowie, Alexander Bowie, James Nelson, Robert Cooke, Robert Howard, Peter Cooper, James Bowie, Donald McDonald, Joseph Ewing, Augustin Howard, James Moir Ferres [éditeur de la Gazette], John Esdaile, et Donald Murray. Ces individus, comme on le sait, étaient accusés d’avoir pris part aux émeutes de l’année dernière ».
Tous ces « gentilshommes » (sauf Jamieson) s’en sortent donc sans accusation, mais La Minerve ajoute un commentaire intéressant : « Dans cette investigation de la grande enquête du district, les témoins ont encore fait défaut, plusieurs qui étaient assignés, ajoute-t-on, n’ont pas comparu et n’ont pu être trouvés à Montréal. Ont-ils agi ainsi par crainte ou par faveur, c’est ce que nous ignorons ».
La Fontaine pouvait bien être premier ministre, les autorités — gouverneur, armée, police et pompiers — étaient sous contrôle anglophone dans une ville où les francophones étaient alors minoritaires. Quand Jamieson est cité à la barre pour son procès en octobre 1850, on constate que tous les membres du jury sont francophones, sauf un, et le shérif reçoit instruction de trouver des jurés qui parlent anglais (La Minerve, 17 octobre 1850). Plus chanceux que Riel (condamné par un jury à 100 % anglo-protestant), Jamieson sera acquitté deux semaines plus tard.

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Montréal Capitale 2021

Montréal capitale est à cent lieues de l’opuscule de 1999 (Une capitale éphémère, au Septentrion), ouvrage improvisé pour le cent cinquantième anniversaire, à défaut de celui qu’un auteur n’a pas livré. Le traitement accordé à l’histoire du marché Sainte-Anne et du parlement de Montréal par l’ouvrage de Pointe-à-Callière mérite tous les éloges. Il ratisse large pour dresser le portrait de la capitale, mais on comprend qu’il ne se soit pas attardé à l’émeute, à ses participants et à ses conséquences judiciaires, tous des « faits divers » qui n’ont pas laissé beaucoup de traces archéologiques et qui n’intéressent pas beaucoup les universitaires. Ce n’est pourtant pas de la plus « petite histoire » que plusieurs chapitres du livre.
Pour l’histoire du 25 avril 1849, faudra-t-il attendre le deux centième ?

Capitale éphémère-réduit

Paul Bégin, « à la recherche d’un pays »

J’ai lu les mémoires de l’ancien ministre Paul Bégin avec beaucoup d’intérêt. J’avoue que leurs 774 pages m’inquiétaient un peu. J’avais entendu parler de ce gros manuscrit et je craignais de me retrouver avec un monument un peu longuet, à la Guy Bertrand, qui a déjà deux tomes de 500 pages…

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J’en ai lu des mémoires de parlementaires au cours de ma carrière et ceux-là se démarquent de plusieurs façons, avec plusieurs chapitres sur les études de l’auteur, la précision un peu maniaque de l’information (ex. les références législatives) et l’accent sur une vingtaine d’années de travail militant avant sa première élection en 1994. Le sous-titre représente bien le contenu.
Admis au Barreau en 1969, Paul Bégin a surtout travaillé en droit municipal. Membre du RIN dès le milieu des années 1960, il a ensuite milité au PQ. Après une pause au milieu des années 1980, il a été recruté par Parizeau, a été élu en 1994 et a occupé des fonctions ministérielles (Justice, Environnement et Revenu et de nouveau Justice) dans les gouvernements Parizeau, Bouchard et Landry.
Ce qui ressort de ce livre, c’est la vie d’un homme qui se dirige en ligne droite vers la souveraineté, sans fléchir, pendant quatre décennies, malgré tous les désappointements vécus, dont le « beau risque » de Lévesque, l’affirmation nationale de Johnson (dont il a refusé l’invitation), la malheureuse démission de Parizeau, la course au déficit zéro que Bouchard a préférée à la promotion de la souveraineté et les « accroires » de Landry sur la tenue d’un référendum dans le premier mandat. Sans compter deux référendums perdus. Évidemment, les risques de déception en politique croissent avec l’usage. Personnellement, je ne sais pas si j’aurais duré au-delà de l’assemblée « paquetée » du 17 décembre 1984 – que l’auteur a justement qualifiée de « mauvaise pièce », « vaudeville », « mascarade » et « cirque » –, surtout en sachant que mon chef l’avait cautionnée… Et, quand ses collègues du Conseil exécutif le désavouent, en 2002, sur la question des substituts du procureur général, alors qu’il se trouve sur une table d’opération, on a envie de dire « enfin, passons à autre chose ».
Paul Bégin livre un témoignage sincère, courageux dans l’exposé des déceptions et des échecs, mais fier, à juste titre, des points positifs en matière d’environnement (il est à l’origine de la promenade Samuel-de Champlain, du parc du boisé des Compagnons-de-Cartier…) et de justice (Code de procédure civile, Loi sur le lobbyisme, union civile, par exemple).
J’ai évidemment aimé le chapitre qui traite de l’affaire Michaud, un sujet que la dernière biographie de Landry a soigneusement évité. Les informations que Paul Bégin donne sur la réunion des ministres avant la séance du 14 décembre 2000 m’en apprennent un peu sur l’esprit qui régnait autour de Lucien Bouchard dans les heures qui ont précédé immédiatement « l’exécution » de Michaud, mais cette partie de l’histoire (disons, la nuit du 13 au 14) reste un mystère. Paul Bégin a été trompé, comme ses collègues, sur les prétendus propos de Michaud et je crois que Bouchard lui-même l’a été. Ce sont des attachés politiques qui auraient joué les plus mauvais rôles dans ces heures-là.
Je souhaite que ce livre soit lu, surtout par les souverainistes du PQ et d’ailleurs. Son auteur a longtemps œuvré « dans les instances » du parti et ne s’inscrit pas parmi les plus flamboyantes figures du parti. Ce n’était pas dans sa nature ni son objectif. Ses mémoires risquent donc de passer sous le radar, surtout de ces temps-ci. Comme le chantait Raymond Lévesque, « Quand on est d’la race des pionniers / On est fait pour être oublié », mais, quoiqu’il arrive, cet ouvrage inscrit son passage dans l’histoire politique du Québec.
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Paul Bégin, À la recherche d’un pays; mémoires d’un militant (1962-2002), Québec, GID, 2020, 774 p.

La sorcière du FLQ

La plupart des commentaires émis sur le livre de Louise Lanctôt, Une sorcière parmi les felquistes : journal de la crise d’Octobre (Scriptorium, 2020), omettent de mentionner qu’il s’agit d’une « nouvelle édition revue et enrichie » de Louise Lanctôt, une sorcière comme les autres, paru chez Québec-Amérique en 1981, tel que mentionné dans la page des crédits. Le titre, la couverture, le texte de quatrième et le nombre de pages en font un ouvrage sensiblement différent, qui contient une grande quantité de passages nouveaux ou modifiés.

Lanctôt 2020

Lanctôt 1981

Plus évidente différence : alors que l’ouvrage précédent commençait avec le départ des membres de la cellule Libération pour Cuba (l’avion de 1981 est changé pour un hélicoptère!), la nouvelle édition débute avec une quarantaine de pages sur ce qui a précédé le départ, de février à novembre 1970. On n’y apprend pas grand-chose, mais l’auteure martèle l’idée que la GRC « connaissait tous nos faits et gestes, avant l’enlèvement, pendant l’enlèvement et bien sûr durant notre exil et à notre retour »; elle a exercé un « contrôle […] sur toute l’activité du FLQ depuis le début de 1970 et jusqu’à notre arrestation en décembre 1970 ». Elle conclut d’ailleurs cette nouvelle partie sur ce thème » : « […] je n’ose qualifier cette utilisation de nos actions que les corps policiers ont faite en nous laissant aller à nos différentes activités sans intervenir, et entrer en scène au moment dit de leur stratégie. Chaque fois que j’ai tenté d’en parler au groupe à Cuba, on me rabrouait, en me répondant que je cherchais à diminuer la portée de l’action du FLQ et à le discréditer ».
Élément intriguant de ce chapitre nouveau : quand le groupe (qui se divisera ensuite en deux cellules) est à Percé (en 1970), il apprend « qu’un groupe de personnes possède de l’argent pour faire un enlèvement ». Ce groupe, qui n’est évidemment pas identifié, est prêt à le remettre si les felquistes s’engagent « expressément à n’utiliser cet argent que pour faire un enlèvement et non pour organiser un groupe de guérilla, comme tous supposent que Paul [Rose] entend le faire ». C’est Louise Lanctôt « sensible à cette marque de confiance d’un groupe [qu’elle ne connait] pas vraiment », qui doit se porter garante de la somme effectivement reçue, ce qui ne manquera pas de mécontenter « les gars ». On ne peut qu’être curieux de savoir qui sont ces mystérieux « investisseurs »…
Dans les parties qui traitent du séjour en France (1974-1978), l’auteure ajoute ici et là des nombreux passages sur les conditions de vie de la famille (elle a deux enfants), son travail et ses activités syndicales et politiques (elle milite au Parti communiste révolutionnaire marxiste-léniniste). Tout au long de cette nouvelle édition, elle dissémine des détails sur les chicanes qui les opposaient, elle et son mari Jacques Cossette-Trudel, aux autres membres de la cellule Libération dès l’arrivée à Cuba et ensuite à l’ensemble des felquistes. À Cuba, les discussions tournent autour de la pertinence des enlèvements. Louise Lanctôt et son mari ne tardent pas à rompre avec le FLQ. Quand sa mère vient à Cuba, elle doit voir ses enfants (Louise et Jacques Lanctôt) séparément. Quand Michel Chartrand passe à son tour, il traite les Cossette-Trudel d’« intellectuels de café ».
Le départ vers la France permet de s’éloigner de ces conflits mais ils sont évoqués à l’occasion, notamment après la diffusion d’une entrevue que les Cossette-Trudel donnent à Denise Bombardier en avril 1978. Le Centre d’information sur les prisonniers politiques (CIPP) délègue une avocate pour les rencontrer à leur appartement et ses premiers mots seront : « Paul fait dire de vous la fermer! ». La déléguée leur reproche d’avoir « présenté l’exil comme un châtiment alors qu’il n’est qu’un magnifique voyage de couple qui, en plus, a eu la liberté d’avoir des enfants », un argument « que la mouvance felquiste et les felquistes ne cesseront par la suite de […] rabâcher »; elle prétend de plus que « les autres exilés ont honte d’avoir été en exil plutôt qu’en prison et qu’ils savent se taire et respecter ceux qui sont en prison! ». Louise Lanctôt est évidemment outrée et dit avoir ensuite été suivie par deux hommes pendant quelque temps, craignant même de subir le même sort que Bachand.
Dans la partie où elle raconte le retour au Québec, elle insère quelques nouveaux passages qui vont dans le même sens, dont celui-ci : « Chaque fois que nous passons à la Cour, le palais de justice est rempli de journalistes, de personnes qui veulent voir comment se déroule notre procès, mais il y a aussi des membres du CIPP et amis de l’entourage de Paul Rose, haranguant les gens autour d’eux pour expliquer comment Jacques Cossette-Trudel et Louise Lanctôt sont des traitres. Ils ont des mots crus qu’aucune de mes sœurs n’ose me répéter. Mes sœurs sont scandalisées et les reprennent vertement. »
Elle revient sur les conflits dans les dernières pages (nouvelles) de l’ouvrage. « Je me suis longtemps souvenue, écrit-elle, du jour où, après une discussion autour de la table à Guanabo – la dernière du groupe en fait – l’amie d’un des membres est venue me trouver pour me dire que celui-ci ne pouvait plus discuter avec moi parce que je n’étais pas féminine. Quelle dignité a acquise celle-là au point de venir me déclarer marginale face à mon sexe parce que son mâle l’avait ainsi décidé! »
Il ne fait pas de doute que cette nouvelle édition a permis de plus explicites règlements de comptes, entre autres choses. En tant que femme, Louise Lanctôt a conservé de douloureux souvenirs de la crise d’Octobre et de l’exil. « Il me reste, écrit-elle, de ce vécu spécifique et exacerbé cette fine couche de la hargne des hommes du FLQ qui s’est déposée sur moi tout au long de cette saga et qui s’est durcie à même ma peau, sorte de cotte de mailles que je ne peux décoller sans hurler de douleur ».

Le retour de Tourville

En moins d’un an, deux romanciers ont mis en scène une petite municipalité située au sud de Saint-Jean-Port-joli, à mi-chemin entre le fleuve et la frontière américaine, qui vient d’avoir cent ans et s’accroche à la vie.

Tourville-livres

Les premiers habitants sur le territoire actuel de Tourville sont arrivés plus d’un demi-siècle avant la création de la paroisse en 1919. Construite entre 1854 à 1859, la route Elgin a donné accès à ce territoire où on exploitait déjà le bois. Un premier agriculteur s’est établi au lac Noir aussi nommé « lac à Pitoune », d’après le surnom, dit-on, de la gouvernante d’un gite de l’endroit…

C’est toutefois la construction du Transcontinental, de 1905 à 1913, qui assure le développement de Tourville à partir d’une station de chemin de fer nommée en l’honneur de l’ancien gouverneur général Monk. On bâtit ensuite une usine de réparation de locomotives, une chute à charbon, un réservoir d’eau et une gare. Apparaissent aussi des hôtels et divers services dont un cinéma, le premier de la région. Tourville est une sorte de « boom town » moderne.
Le chemin de fer est évidemment au cœur des deux romans.

L’espion de Tourville
Installé depuis quelques années à Saint-Roch-des-Aulnaies, Nicolas Paquin a situé L’espion de Tourville (Éditions du Phoenix, 2019) pendant la Seconde guerre mondiale, son sujet de prédilection.
« Fraîchement descendu à la gare d’un village isolé des Appalaches, un mystérieux étranger pique la curiosité sur son passage. Un chargement d’armes disparaît lors de l’arrêt d’un train de marchandises. Un groupe de jeunes embrigadés menacent la paix publique. Un étudiant, traqué par la police militaire, se cache dans les bois. Et si ces événements étaient tous reliés à la guerre qui sévit en Europe en cet été 1943? Il n’en faut pas plus pour aiguiser le flair de Samuel Pion et bouleverser son premier été à Tourville, PQ. »
Samuel Pion, S. Pion, l’espion… C’était facile, mais l’auteur a fait des recherches historiques minutieuses, et marie habilement les faits réels avec ceux qu’il imagine, en évitant le ton didactique.

Rendez-vous à Tourville
Pour écrire Rendez-vous à Tourville (VLB, 2020), Pierre Rancourt a puisé dans ses souvenirs d’enfance. Il est né à Tourville en 1945, à l’époque où le « Ciennar » était le principal employeur. Il lui faudra quelque temps avant de comprendre que « Ciennar » n’était pas un mot mais un sigle, CNR (Canadian National Railway), qu’il fallait prononcer à l’anglaise.
Dans son roman plein d’humour, Rancourt donne une large place à l’Église, qui représente la stabilité, mais ce qui ressort de son récit est plutôt le changement que représentent en particulier la télévision et ses vedettes, dont sa chère Janette Bertrand. Il voit passer la troupe de Grimaldi, mais il est évident que cette époque achève.
Rancourt sera aussi témoin de changements encore plus déterminants pour Tourville : les trains passent au diésel – ce qui rend caduc le dépôt de charbon –, l’usine de réparation des locomotives ferme en 1954, le chemin de fer perd des points au profit du camion et de l’autobus qui ont désormais des routes ouvertes à l’année.
La belle époque de Tourville est terminée. Pour les Rancourt, le déclin du CNR se traduit par le déménagement de la famille à Charny, dernier épisode du roman.

Et de Tourville? La gare est démolie en 1982 et les rails enlevés en 1986. La liste des commerces et des services se rétrécit. La municipalité compte maintenant moins de 600 habitants et doit sa survie au fait qu’elle est située sur une artère régionale importante (la route 204), à la jonction du « tronçon Monk », un sentier de 226 km pour motoneige et quad, ce qui fait de Tourville un indispensable carrefour de services entre Bellechasse et le Témiscouata.

Jules Brillant, le magnat de Rimouski

Jules-A. Brillant, Bâtisseur d’empires, par Paul Larocque et Richard Saindon, est à la fois la biographie du plus grand capitaliste du Bas-Saint-Laurent au XXe siècle et un regard éclairant sur l’histoire de cette région. Brillant en menait tellement large, et il s’était fait le défenseur de sa région natale comme peu d’hommes d’affaires l’on fait dans notre histoire.
Brillant-couverture

Issu d’un milieu modeste, frappé jeune par la tuberculose, Brillant se destinait à une modeste carrière d’employé de banque quand le curé d’Amqui le recrute pour gérer une petite compagnie d’électricité dont il prendra vite le contrôle, sans savoir qu’elle deviendra la pierre angulaire d’un empire.

Brillant fonde ensuite la « Compagnie de pouvoir du Bas-Saint-Laurent », puis une compagnie de téléphone (qui deviendra Québec-Téléphone), des entreprises de transport maritime, ferroviaire et aérien (Québecair), des postes de radio (CJBR) et de télévision (CJBR-TV), une compagnie de construction (qui construit des lignes de transport d’électricité et de téléphone), des magasins (qui vendent des appareils électriques) et quoi encore? Il acquiert des journaux régionaux, devient président de la Banque provinciale…

La politique étant pour lui « avant tout une affaire qui doit rapporter comme toute bonne entreprise », Brillant cultive les liens avec les politiciens et devient l’homme-clé du Parti libéral dans le Bas-Saint-Laurent et même la Gaspésie. Il n’ira pas jusqu’à se présenter lui-même mais se laissera nommer au Conseil législatif, ce qui était moins exigeant. Son influence est déterminante dans le choix des candidats libéraux et de ceux qui vont bénéficier des bienfaits du pouvoir. Car il faut se boucher un peu le nez : l’homme appartient à une époque où le patronage est une activité « normale » et il sait sur quelles cordes il faut jouer. Il sait comment dire à un ministre fédéral qu’il faudrait peut-être favoriser telle ou telle entreprise de la région pour s’assurer que les militants sauront pour qui voter dans l’élection qui s’en vient… Il ne faut pas trop se formaliser non plus si l’homme d’affaires ne s’embarrasse pas des conflits d’intérêts ou s’il paie la traite aux politiciens dans ses camps de pêche, dont le luxueux camp de Natashquan qu’il partage avec un Simard de Sorel et l’entrepreneur Dufresne de Montréal.

Par ailleurs, l’homme est généreux, de diverses façons. Il est notamment à l’origine de l’École technique et de l’École de marine de Rimouski, ce qui le sert bien, car on y forme des jeunes qui deviendront ses employés. Il aidera aussi plusieurs personnes à poursuivre des études supérieures.

L’ouvrage aurait pu s’appeler « Grandeur et décadence du magnat de Rimouski ». Pour plusieurs raisons, l’empire Brillant s’est dissout. Au début des années soixante, la « Compagnie de pouvoir du Bas-Saint-Laurent » a des tarifs d’électricité prohibitifs mais manque de « pouvoirs d’eau » pour alimenter sa clientèle : elle est nationalisée, ce qui procure à la famille un généreux magot. Québec-Téléphone manque de ressources pour se développer de façon concurrentielle : elle passe aux Américains contre d’autres beaux dollars. Le Conseil législatif est aboli et Brillant reçoit une généreuse pension. Et ainsi de suite, Québecair, CJBR… Tout s’écroule. Les fils n’ont pas le talent du père. Carol meurt relativement jeune, Aubert fait faillite, Jacques* échoue avec son projet de quotidien à Montréal. Les enfants de Brillant doivent se contenter des revenus de placements et de philanthropie.

Cette biographie est le produit d’une équipe formée d’un universitaire chevronné et d’un historien qui a une longue expérience de l’écriture journalistique. Les auteurs nous lèguent un ouvrage remarquablement documenté, écrit pour un large public et , je dirais même, passionnant, même si la fin est triste.

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* Sur Jacques Brillant, voir https://blogue.septentrion.qc.ca/gaston-deschenes/2016/11/17/soeur-jeanne-de-labbaye-une-satire-du-gouvernement-lesage/