Tous les articles par Gaston Deschênes

L’état de la langue française, selon Arthur Fournier

Dans son Mémorial de Saint-Jean-Port-Joli, Arthur Fournier a écrit :

Fournier (scan vol. 3) 2012-2-20-2

« Notre belle langue française était beaucoup mieux parlée il y a moins de cinquante ans qu’aujourd’hui, quoique l’instruction y était moins développée qu’à présent. Il était beau d’entendre parler les vieux et les vieilles, se servant encore d’une foule d’expressions et de mots à peu près disparus aujourd’hui. La prononciation a aussi subi de notables changements. On savait encore à cette époque employer des mots donnant l’expression juste de ce qu’on voulait exprimer.

Ce qui dépare notre langage dans une si large mesure, ce sont les mots anglais, ou censés l’être, appris et apportés par les voyageurs, d’une part, et par les familles allant résider aux États-Unis quelques années, puis revenant au pays avec ce langage bâtard et incompréhensible qu’elles gardent et pratiquent avec une sorte de sotte [sic] orgueil que l’ignorance où elles sont des beautés de la langue française et de notre histoire peut les excuser d’employer un si déplorable jargon.

Nos institutions nationales auront beau combattre cette manie de mélanger les expressions anglaises dans le parler français, le mal est incurable et ira toujours grandissant tant que les relations existeront entre les deux races.

Il est bien vrai que cet état de chose provient surtout de l’ignorance des beautés de la langue française de la part des Canadiens, mais que dire des Français de France qui, chaque année, adoptent les mots anglais, eux qui sont des maitres en cette langue, la plus belle de l’univers, sinon le plus employée; ils sont encore moins excusables que nous et cependant le fait existe et est infiniment déplorable. »

C’était en 1923. Il pourrait pratiquement écrire la même chose cent ans plus tard.

Champlain et Marsolet: opposés même outre-tombe

Je consulte quotidiennement la rubrique des « avis de décès ». Une habitude héritée de ma mère? C’était la première chose qu’elle lisait dans le journal, en commençant par la fin.

Dans Le Devoir du 13 juin 2026, j’ai lu une notice singulière qui salue un ancêtre du défunt, le « truchement » (interprète) Nicolas Marsolet de Saint-Aignan (1601-1677), personnage controversé qui figure aussi dans mon arbre généalogique.

Marsolet

Marsolet était, écrit-on dans cette notice, « un ami des Montagnais qui l’ont hébergé encore enfant […], qui refusa de transmettre sa connaissance des langues algonquine et montagnaise aux missionnaires et qui s’opposa au projet de Samuel de Champlain d’expatrier trois jeunes autochtones pour les exhiber à la Cour de France ».

« Expatrier », « exhiber » : Champlain fait mauvaise figure dans cette affaire, mais trois historiens réputés (Trudel, Vachon et Thierry) l’ont rapportée d’une tout autre façon.

Citons, pour faire court, la notice que Marcel Trudel a consacrée, dans le DBC, à ces « jeunes Montagnaises » :

« Depuis longtemps, Champlain désirait adopter de jeunes Amérindiens pour les faire instruire en France. Mais il avait à surmonter l’attachement très fort que les parents avaient pour leurs enfants : certains, écrit-il, avaient refusé des offres alléchantes. Or, le 2 février 1628, les Montagnais vinrent lui offrir trois jeunes filles âgées de 11, 12, et 15 ans […] dans un effort pour renouer avec Champlain l’amitié compromise l’automne précédent par le meurtre de deux Français. Champlain accepta les jeunes Amérindiennes et les nomma Foi, Espérance et Charité.

[…] En juillet 1629, Champlain, forcé de livrer Québec aux Anglais, demande à Lewis Kirke l’autorisation d’emmener en France ses deux filles adoptives [la troisième étant retournée chez ses parents]. Kirke se laisse difficilement convaincre. Enfin, le 24 juillet, Espérance et Charité s’embarquent pour Tadoussac, “portées d’un désir extrême de venir en France”, mais l’intervention de Nicolas Marsolet va tout gâcher. Désireux de séduire les pupilles de Champlain, il écrit à David Kirke que les Montagnais, réunis à Trois-Rivières, s’opposent au départ des deux Montagnaises. Champlain soutient que ce n’est là qu’un mensonge, mais Kirke, qui veut assurer ses positions, craint de mécontenter les indigènes. Champlain insiste : il est prêt à leur donner 1 000# de marchandises. Kirke, pressé par Marsolet, refuse tout net. Espérance et Charité en perdent le goût du boire et du manger.

Un soir, Kirke reçut la compagnie à souper : il y avait là ses deux frères, Champlain, les capitaines de vaisseau et Marsolet. S’adressant à ce dernier, Espérance l’accusa de trahir les Français, de l’avoir poursuivie de ses offres indécentes et d’empêcher qu’elle et sa compagne n’aillent en France “y apprendre à servir Dieu”. Et elle ajoutait : “Si à l’avenir tu m’approches, je te donnerai d’un couteau dans le sein”. Charité la secondait : “Si je tenais ton cœur, j’en mangerais plus facilement et de meilleur courage que des viandes qui sont sur cette table.” Marsolet “resta tout honteux, et ne savait que répondre sinon qu’elles étaient folles”.

Espérance et Charité restèrent quand même au pays. […] À Guillaume Couillard, qui n’émigrait pas, Champlain recommanda “de les mettre avec sa femme tant qu’elles y voudraient être”. Le 14 septembre 1629, Couillard s’embarquait pour Québec avec les deux Montagnaises. Champlain ne semble pas avoir revu ses filles adoptives : à son retour, en 1633, il n’en parle plus. »

La même histoire est reprise par André Vachon (dans la notice consacrée à Marsolet dans le DBC) et Éric Thierry (dans la biographie monumentale qu’il consacre à Champlain au Septentrion). Ce dernier cite longuement le « réquisitoire » d’Espérance contre Marsolet, propos que le missionnaire Sagard a reproduits en 1636, en les enjolivant, peut-être, mais l’essentiel demeure : Champlain voulait amener ses filles adoptives en France pour les faire instruire, avec leur accord et celui de leurs parents; Marsolet préférait qu’elles restent ici, pour des raisons qui lui appartiennent.

LA biographie de Jean Lesage, par Jocelyn Saint-Pierre

Il y a déjà plusieurs années, dans un exposé sur « la nécessité du retour de l’histoire politique dans l’historiographie québécoise », le professeur Réal Bélanger reconnaissait que ses pairs (historiens universitaires) avaient « laissé à d’autres, qu’ils soient politologues, sociologues ou journalistes, le soin de labourer [leurs] propres objets d’étude, ce qu’ils ont fait, mais selon leur propre méthodologie ».

L’observation était particulièrement pertinente dans le cas des biographies de nos plus grands personnages politiques, qu’on pense par exemple à Duplessis (par Rumilly et Black), Johnson (Godin et Gros d’Aillon), Bourassa (Brault, Germain, Lisée), Lévesque (Godin), Parizeau (Duchesne), Laurin (Picard). Des exceptions ? La biographie de Godbout, par un professeur de Chicoutimi, dont la thèse était depuis longtemps sur les tablettes quand Septentrion l’a éditée en 1996 ; celle de Taschereau, œuvre d’un professeur néo-brunswickois, traduite aussi au Septentrion, la même année ; et peut-être d’autres en remontant plus loin.

Lesage-couverture

Jocelyn Saint-Pierre a obtenu son doctorat en histoire de l’Université Laval, mais il a fait carrière « hors les murs », à la Bibliothèque de l’Assemblée nationale, où il a principalement dirigé l’équipe qui « reconstituait » les débats parlementaires d’avant 1962 à partir des reportages journalistiques. Pendant ces quelque 30 années (où nos carrières ont pratiquement coïncidé), il a signé ou cosigné une douzaine de publications, dont deux ouvrages sur l’histoire de la Tribune de la presse (sa spécialité au doctorat) et un collectif, Québec : quatre siècles d’une capitale.

À la retraite, après avoir baigné si longtemps dans la documentation entourant les parlementaires et dans la presse québécoise (qu’il a recensée avec Beaulieu et Hamelin), il était bien préparé pour s’atteler à la rédaction d’une biographie de premier ministre, ce que son mentor, Jean Hamelin, lui avait pourtant déconseillé ! Il a été devancé par le politicologue Dale C. Thompson qui a consacré une étude au Lesage de la Révolution tranquille et par le journaliste Richard Daignault dont l’ouvrage est surtout une chronique. La présente biographie est donc la première produite par un historien francophone, pour qui les deux prédécesseurs (qui ont bien connu Lesage) sont plus des sources que des références.

L’ouvrage comprend trois parties. La première couvre l’enfance, la jeunesse, les débuts professionnels et le passage de Lesage à Ottawa, une étape que plusieurs ont oubliée. L’auteur insiste sur les origines de Lesage, très modestes et loin de la Grande Allée. Il ne manque pas d’évoquer le rôle de sa mère et de sa femme dans son évolution. La seconde va de l’élection de 1960 à la mort de Lesage. Le cœur de l’ouvrage tient dans la vingtaine de chapitres qui couvrent son mandat de premier ministre, un fort travailleur, mais aussi un chanceux : Lapalme lui cède la place, les gros adversaires tombent d’eux-mêmes (Duplessis, Sauvé), il s’entoure d’une équipe ministérielle « du tonnerre », des conseillers bien formés intellectuellement (dans la « grande noirceur »…) deviennent d’influents mandarins, le gouvernement fédéral de Pearson collabore, ce qui ne sera pas le cas une fois Trudeau en selle. Johnson, Bertrand et Bourassa en feront les frais. Lesage réussit à « contrôler » ses ministres entreprenants. Il évolue avec eux, mais la révolution trébuche aux élections de 1966, une défaite frustrante, les libéraux ayant plus de voix, mais moins de sièges que l’Union nationale. Résigné, Lesage assume consciencieusement le rôle de chef de l’Opposition au Parlement, mais vit quatre années difficiles dans son parti marqué par la division et les défections. En 1970, il retourne à la pratique privée, sans se désintéresser totalement de la politique. Ainsi, il ne se montre pas favorable à la Charte de la langue française et joue un petit rôle pour le NON dans la campagne référendaire : ce ne sont pas les meilleurs chapitres de sa vie.

Le livre se termine par une brève troisième partie où l’auteur rappelle les hommages et les critiques : impressionné, au départ, par cet homme politique hors du commun, l’auteur n’a esquivé aucun sujet, que ce soit le caractère impétueux du héros, sa tendance aux attitudes théâtrales, sa pratique religieuse ou son problème d’alcool.

L’auteur a beaucoup utilisé les journaux (heureusement numérisés) qui lui ont permis de suivre les Lesage jusque dans la chronique mondaine, mais n’a pratiquement pas fait d’entrevues avec les rares contemporains survivants qu’il a plutôt retrouvés dans diverses publications, dont les mémoires des acteurs des années 1960, politiciens ou fonctionnaires (Arsenault, Barrette, Bertrand, Bolduc, Castonguay, Cholette, Garneau, Gérin-Lajoie, Lapalme, Lévesque, Morin, Pelletier et autres).

L’auteur est « reconnaissant envers les éditions du Septentrion qui, contrairement à d’autres, n’ont pas eu peur de publier la biographie d’un politicien ». Je n’ai pas eu l’occasion de toucher à ce projet, qu’il aurait été difficile d’écarter, même si ce genre de sujet n’a pas la cote chez certains organismes subventionnaires. S’il est sûrement présomptueux d’avancer qu’il s’agit de la biographie définitive de Lesage, il est certain que, désormais, la barre est très haute.

 

Le secret d’Édouard Duquet 

Je suis rarement resté aussi accroché à un livre, même un roman policier.
Dans Le secret d’Édouard Duquet, Rémi Ferland raconte la vie d’un auteur énigmatique, et comment il a réussi à percer un mystère : qu’est devenu ce jeune homme, né à L’Acadie en 1846, après avoir publié le roman Pierre et Amélie en 1866 ?

Duquet

Professeur de littérature à l’École de langues de l’Université Laval depuis 1980 et propriétaire des Éditions Huit depuis 1991, Ferland s’était résigné à rééditer ce roman découvert en 1989, même s’il ne savait pratiquement rien de l’auteur, à part la date et le lieu de sa naissance et l’existence d’une seconde œuvre (un manuel de prononciation du français intitulé A new and easy method of instruction in pronouncing and speaking the French language) parue en 1870 à North Adams, au Massachusetts, où il avait enseigné brièvement avant de disparaître en 1871.
Malgré des recherches intensives, pendant plus de trois décennies ─ une véritable enquête policière menée au téléphone, en voiture et par la poste ─, Duquet restait insaisissable, tout en meublant les rêves de l’enquêteur… Enfin, les efforts du chercheur aboutissent en 2024, principalement grâce au progrès de la numérisation des journaux et des outils de recherche généalogique.
Ce que Ferland découvre alors est renversant. « Le destin qui se révéla, écrit-il, dépassait tout ce qui avait semblé plausible, vraisemblable ou même concevable et imaginable ».
Si Duquet était si difficile à suivre, c’est qu’il a changé deux fois d’identité, s’est marié sous trois noms différents, a déménagé d’innombrables fois et s’est enfui d’au moins six villes américaines (entre 1869 et 1910) où il a laissé des comptes et des créanciers. Fraudeur, plagiaire, mythomane et beau parleur, il a vécu plusieurs années sous le nom du vicomte Alphonse Edgar Dupuys de Rupert, né à Neuilly-sur-Seine (ou Paris) le 4 février 1846, fils d’un comte et d’une comtesse, et néanmoins soldat de la Commune de Paris (1871) et réfugié aux États-Unis avec « une aura de héros républicain persécuté́ ». Forcé de laisser tomber son titre en devenant citoyen américain, le vicomte a terminé sa vie, à St. John (N. B.), en 1928 sous le nom d’Edgar Dupuys.
Mieux vaut en rester là pour ne pas en dévoiler trop et laisser les lecteurs découvrir ce personnage de roman.
Ils ne devront pas se laisser décourager par un ouvrage de 744 pages. La biographie de Duquet couvre seulement 240 pages, soit presque autant que les notes, copieuses et parfaitement convaincantes. L’auteur fournit aussi au lecteur 126 pages de documents divers (textes de Duquet et comptes rendus de ses œuvres) et une chronologie (que j’aurais placée à la fin, pour ne pas tenter le lecteur…). L’ouvrage contient enfin un « Journal de recherche » où sont consignées toutes les démarches effectuées par l’auteur, pour atteindre son but, de 1989 à 2025.
Le secret d’Édouard Duquet est un ouvrage passionnant, résultat du travail d’un historien passionné.

Cette chère Dorimène

En 2008, après plus d’un siècle dans l’ombre de son mari, Dorimène Desjardins a été promue « co-fondatrice » des caisses populaires Desjardins. Elle figure désormais dans les palmarès dressés en hommage aux femmes qui ont marqué l’évolution du Québec, voire aux « géantes » de notre histoire.

Peut-on mettre un bémol sur cette promotion en s’appuyant sur des « données probantes », sans risquer les accusations de misogynie ? Probablement pas, mais l’examen des ouvrages de l’historien Guy Bélanger − les mieux documentés sur le sujet − soulève bien des interrogations car, dans sa dernière publication,  il ne présente plus l’épouse de Desjardins comme co-fondatrice des caisses populaires.

Capture d’écran 2026-04-19 175422

Premier acte : la biographie de Dorimène

Guy Bélanger était à l’emploi de la Société historique Alphonse-Desjardins depuis une dizaine d’années lorsqu’il a signé la biographie intitulée Dorimène Desjardins, 1858-1932, Cofondatrice des caisses populaires Desjardins (Éditions Dorimène, 2008). Cet ouvrage « retrace la vie de l’épouse d’Alphonse Desjardins sous l’angle de sa contribution à la naissance et au développement des caisses populaires ».

Malgré toute la sympathie qu’on peut avoir pour madame Desjardins et surtout l’immense mérite qu’elle a eu de le soutenir moralement son mari et d’élever seule sa famille pendant ses longs mois d’absence, ce qu’on trouve dans sa biographie pour appuyer le titre de cofondatrice des caisses populaires est un peu mince.

Rappelons que Desjardins était fonctionnaire au Parlement fédéral quand il a été sensibilisé au problème de l’usure. Pendant trois ans (1897-1900), seul à Ottawa pendant les sessions, il fait des recherches et correspond avec plusieurs experts à l’étranger pour mettre au point une forme originale de coopérative dont il conçoit ensuite les statuts et règlements avec un groupe de concitoyens pour la plupart déjà engagés dans des institutions mutuelles.

Quel a été le rôle de Dorimène à cette étape et « sa contribution à la naissance » de la caisse de Lévis ? L’auteur de la biographie y consacre quelques lignes prudentes :

« À partir de 1897, Alphonse Desjardins entreprend une importante recherche sur la coopération appliquée à l’épargne et au crédit. Les préoccupations qui l’animent sont sûrement [je souligne] partagées par son épouse. De fait, les 14 assemblées préliminaires à la fondation de la première caisse populaire se tiennent dans la résidence familiale des Desjardins. Par conséquent, le fondateur et ses collaborateurs comptent vraisemblablement [aussi] sur la collaboration de madame Desjardins pour préparer les statuts et règlements. C’est du moins l’opinion exprimée par Adrienne Desjardins, qui affirme que sa mère a participé à ces travaux sur une base informelle [aussi]. Quoi qu’il en soit, Dorimène Desjardins est présente à l’assemblée de fondation de la Caisse populaire de Lévis, le 6 décembre 1900 » (p. 31).

Il est sûr que Dorimène partageait les préoccupations de son mari, notamment le problème de l’usure, mais a-t-elle participé à ses travaux ? Y a-t-il des documents pour en témoigner, des lettres échangées pendant ces absences ? Il ne s emble pas.

Comme Desjardins doit s’absenter pour la session, la gérance de l’institution est confiée à quatre administrateurs en 1901 et 1902. Pendant sept mois, en 1903, Dorimène agit comme adjointe au gérant. L’année suivante et jusqu’en 1906, c’est Théophile Carrier qui occupe cette fonction, mais Dorimène est chargée de « tenir les écritures de la comptabilité [la tenue de livres probablement] et de surveiller les opérations courantes de la Société » (p. 38), ce qui lui vaudra les éloges du conseil d’administration. Elle est de plus « tout yeux, tout oreilles » pendant les absences de son mari, surtout quand commencent à courir les rumeurs sur son inexpérience et la fragilité de l’entreprise (p. 41), une minuscule entreprise, précisons-le, sans local, ni personnel, et comptabilité à l’avenant.

Après 1906, le rôle de Dorimène aux côtés de son époux « est moins bien documenté ». C’est l’époque où Desjardins, entre autres choses, mène une vaste campagne de fondations de caisses au Québec, en Ontario et chez les Franco-américains, fait cinq voyages de promotion aux États-Unis où il est consulté comme expert, invité comme conférencier, etc.

Pour cette période, il est mentionné que son épouse « lui apporte l’aide nécessaire dans ses travaux de comptabilité et de correspondance » (p. 50). L’auteur écrit aussi que Desjardins a été influencé par sa femme quand il a introduit la notion de membre auxiliaire dans les règlements (p. 52). Au total, conclut l’auteur, Dorimène Desjardins « fut une vraie militante de l’économie sociale. Son action a laissé suffisamment de traces tangibles pour qu’on puisse la considérer comme la cofondatrice des caisses populaires » (p. 88).

On ne peut dire qu’il y a là une grande conviction et cette impression se dégage aussi de la lecture de la biographie magistrale que le même auteur a consacrée à Desjardins en 2012.

Deuxième acte : la biographie d’Alphonse

Ce deuxième ouvrage de Guy Bélanger[1] est le résultat de nombreuses années de recherches et bénéficie d’informations nouvelles ou méconnues. Il nous montre l’intellectuel et l’entrepreneur à l’origine des caisses populaires, « sans reléguer au second plan les autres aspects de sa vie active », dont sa vie familiale.

Sur le rôle de Dorimène dans la fondation des caisses, on ne trouve cependant rien de nouveau. En fait, il y en a moins. L’auteur ne reprend pas ses propos sur le rôle présumé de l’épouse de Desjardins dans la phase fondamentale de 1897-1900 et ne mentionne pas explicitement sa présence à l’assemblée de fondation (p. 150-153). Il évoque souvent le soutien de madame Desjardins à son mari, mais il écrit d’entrée de jeu que ce dernier est « considéré à juste titre comme le fondateur des caisses populaires » (p. 8), et, à la dernière page, comme une sorte de concession, que Dorimène Desjardins est « considérée depuis peu comme la cofondatrice de facto » (p. 656). On ne sent pas l’enthousiasme, comme si cet ouvrage produit « hors les murs » venait mettre un bémol sur le précédent, « fait maison ».

Troisième acte : Dorimène au Dictionnaire biographique du Canada

Dix ans plus tard, Guy Bélanger signe la biographie de Dorimène Desjardins dans le Dictionnaire biographique du Canada[2].

Le résumé de cette biographie ne fait pas allusion à la co-fondation (je souligne) :

«Dorimène Desjardins (1858–1932) exerce un rôle clé dans le fonctionnement des caisses populaires fondées par son mari, Alphonse Desjardins. De 1903 à 1906, en l’absence de celui-ci, alors sténographe à Ottawa, elle fait office de gérante tout en s’occupant de leur maisonnée à Lévis. Après la mort de son époux en 1920, elle intervient dans plusieurs débats pour s’assurer que la direction donnée aux caisses reste conforme aux positions du fondateur. À titre de collaboratrice de son mari, elle représente un modèle d’engagement pour les femmes qui, dans l’ombre, ont contribué à la bonne marche des Caisses populaires Desjardins» .

Le paragraphe habituel d’introduction est du même ordre, et plus explicite : Dorimène Desjardins est décrite comme « maîtresse de maison et coopératrice ».

La biographie elle-même ne reprend pas les propos exprimés dans l’ouvrage de 2008 sur le rôle de Dorimène avant 1900. L’auteur s’attarde surtout aux années ultérieures, soit le bref rôle comme « gérante » de 1903 à 1906, et loue cette « gestionnaire dévouée […] dotée d’un esprit méthodique, d’un jugement sûr et pondéré, et d’un sens inné des affaires ». Elle parvient aussi à établir un lien de confiance durable avec les sociétaires. Quand son mari tombe malade, elle « devient la dépositaire de ses projets et son porte-parole auprès de ses proches collaborateurs ». Après la mort du fondateur (en 1920), « on fait souvent appel à sa veuve qui acquiert alors une grande autorité morale ». En 1923, on lui confère le statut de membre honoraire de l’Union régionale de Québec.

«Entre 1924 et 1926, en particulier, elle intervient dans plusieurs débats pour s’assurer que la direction donnée aux caisses locales reste conforme aux positions d’Alphonse Desjardins. En 1924, elle cautionne le projet de l’Union régionale des caisses populaires Desjardins du district de Québec de mettre sur pied une caisse centrale qui lui servirait de bras financier. Fidèle à la pensée de son mari, elle redoute que l’État tente de s’ingérer, au moyen de subventions, dans les affaires internes des caisses. C’est pourquoi elle critique, en 1925, un projet de loi provinciale qui obligerait les caisses populaires à se soumettre à une inspection annuelle supervisée par les unions régionales. Il en va de même pour la question du crédit agricole, alors qu’elle met l’accent sur la promotion de l’épargne et la diffusion des caisses populaires dans les campagnes. En 1926, l’Union régionale des caisses populaires Desjardins du district de Québec sollicite encore ses conseils sur l’orientation à donner aux caisses locales, ainsi que sur le fonctionnement de l’inspection» .

À sa mort, en 1932, les caisses populaires lui organisent d’imposantes obsèques à Lévis. Selon L’Action catholique du 14 juin, son décès marque un « deuil pour le Canada français », car elle a « été assurément l’une des femmes les plus au courant de la question économique considérée au point de vue social ». Selon le même journal, « Sans elle, reconnaissons-le, les Caisses Populaires Desjardins n’existeraient probablement pas. » Dorimène Desjardins, à titre de « collaboratrice de son mari », est alors devenue un modèle d’engagement pour toutes ces femmes qui, dans l’ombre, ont contribué à la bonne marche des caisses populaires.

***

Entre la biographie de 2008 et celle du Dictionnaire biographie du Canada, le point de vue de l’auteur a considérablement évolué. Il n’a pas retenu les éléments qui associeraient Dorimène Desjardins aux travaux menés par son mari avant décembre 1900, soit à l’époque où il a conçu et défini le mode de fonctionnement de SA caisse populaire, ce qui est l’essence du rôle d’un fondateur. Bélanger a mis l’accent sur la contribution de madame Desjardins à l’administration de la caisse entre 1903 et 1906, puis à son rôle comme gardienne de l’orthodoxie du mouvement, ce qui est méritoire, mais se situe à un autre niveau.

S’il faut prendre en considération les contributions survenues après 1900, les prétendants au titre de co-fondateurs pourraient être nombreux.

Pensons, par exemple, aux mutualistes qui ont accompagné Desjardins dans ses premières expériences d’économie sociale. De 1889 à 1896, Alphonse Desjardins fut notamment administrateur de la Société mutuelle de construction de Lévis. Au moins sept des dix personnes convoquées chez lui le 20 septembre 1900 pour étudier son projet de caisse populaire étaient membres de sociétés de secours mutuels. Ces conseillers « représentaient » cinq sociétés : la Catholic Mutual Benefit Association, les Forestiers indépendants, la Légion catholique de bienfaisance, les Forestiers catholiques et la Société des artisans qui a servi de berceau aux caisses populaires puisque la caisse de Lévis a été fondée dans son local et y est demeuré pendant quelques années[3]. Parmi ces mutualistes, il faut citer Théophile Carrier (1854-1932), confrère de collège et collègue à la Société de construction, premier civil à signer les statuts de la caisse en 1900, gérant substitut lors des absences prolongées de Desjardins dans les années 1901-1906 (donc « patron » de Dorimène), président de la Commission de crédit de la caisse pendant 30 ans (1902-1932). Cyrille Vaillancourt l’a décrit comme le bras droit d’Alphonse Desjardins[4].

Desjardins a aussi pu compter sur l’appui de quelques prêtres attachés au Collège de Lévis, son alma mater. Ainsi, monseigneur Philippe Hallé

a traduit la correspondance d’Alphonse avec l’Europe tout en lui donnant des enseignements concernant les encycliques sociales du pape Léon XIII. En même temps, le supérieur du Collège, l’abbé Charles-Édouard Carrier a apporté son appui lors de la fondation de la Caisse entouré des prêtres enseignants. […]. Finalement, le collaborateur le plus fidèle de Desjardins, le chanoine Philibert Grondin, ajouta un élément primordial en tant que propagandiste. De nombreux articles, le Cathéchisme des Caisses et les nombreuses fondations des caisses avec son fidèle ami, ont permis de consolider l’œuvre du fondateur. Il n’en fallait pas plus pour affirmer que sans cet appui non équivoque du Collège, Alphonse Desjardins aurait [eu] plus d’embûches pour établir son œuvre[5].

Pour évaluer les mérites de chacun, encore faudrait-il définir ce que signifie le préfixe « co- » : des parts égales ou une simple collaboration.

Dans une œuvre collective, il convient de rendre justice à eux et celles qui ont apporté leur pierre, mais, à multiplier les titres de « fondateurs », on banalise l’œuvre de celui qui le mérite vraiment, celui que mon professeur Yves Roby (lui-même auteur d’une biographie de Desjardins) qualifiait d’authentique héros.