Tous les articles par Gaston Deschênes

Comment je suis devenu un allochtone du Canada

En 2018, à l’occasion d’une importante révision du programme d’histoire du secondaire, on a, entre autres choses, fait disparaître des manuels le mot « amérindien », au profit du mot « autochtone[1] ». On s’était bien accommodé du mot « amérindien » dans les manuels depuis plus d’un demi-siècle au moins. À titre d’exemple, l’ouvrage bien connu sous le nom « Vaugeois-Lacoursière » l’utilisait depuis la fin des années 1960 tandis que le « Farley-Lamarche », dont il s’inspirait largement, parlait encore des « sauvages » et des « indiens » au milieu du siècle dernier. En 2018, selon une porte-parole du Conseil en éducation des Premières Nations (qui avait mené campagne pour la révision), « Amérindien » était devenu « désuet ».

Sept ans plus tard, en 2025, le ministre Bernard Drainville informait le public que le mot « amérindien » serait remplacé par « autochtone » dans la liste modernisée des 2700 mots que doivent savoir écrire les élèves de l’école primaire. Mais pourquoi, commentait Patrick Moreau[2], dans Le Devoir du 3 septembre 2025, le ministre s’est-il senti obligé d’ajouter qu’« Amérindien » était un terme « péjoratif » ?

Porte de la famille amér.

***

Les peuples vivant ici quand les Français sont arrivés n’avaient pas de mot pour se désigner collectivement[3]. Ils s’identifiaient par le nom spécifique de leur nation, de leur tribu ou de leur clan. Ce sont donc les Français et particulièrement les missionnaires qui leur ont donné des noms (ce qu’on appelle aujourd’hui des exonymes) : le plus souvent « sauvages », parce qu’ils vivaient essentiellement dans la forêt, « indiens », « alliés », mais aussi « infidèles », « païens », « barbares[4] ». La loi fédérale canadienne a retenu « Sauvages », jusqu’en 1927, puis « Indiens » (dans la loi actuelle) ; c’est sous cette appellation, en 1965, que Max Gros-Louis a fondé l’Association des Indiens du Québec (AIQ) qui fut la première organisation visant à rassembler au sein d’un même regroupement toutes les communautés québécoises. Trois ans plus tard était fondé, aux États-Unis, l’American Indian Movement (AIM).

Pour remplacer « Indien » (issu de la méprise de Colomb), les anthropologues américains ont proposé le mot « Amérindien », qui n’a jamais fait l’unanimité. La revue Recherches amérindiennes au Québec, créée en 1971 (renommée Revue d’études autochtones un demi-siècle plus tard) témoigne de l’acceptabilité du mot ici, tout comme ─ bien davantage ─ la « Rencontre des Amérindiens du Québec » tenue du 13 au 15 décembre 1978 à Québec. À cette occasion, le chef abénaquis Watso a demandé au premier ministre Lévesque s’il était vrai qu’il y avait « à l’Assemblée nationale une porte qui s’appelle la Porte des Sauvages ». Bien préparé par son cabinet, Lévesque a reconnu « cette maudite habitude » (qui s’expliquait par la présence d’une monumentale statue dédiée aux « aborigènes »), mais qu’on l’appelait « officiellement » maintenant, dit-il, la « Porte de la famille indienne », ce qui suscita l’échange suivant :

 M. Watso : C’est parce qu’on est en train de discuter avec mes collaborateurs pour proposer d’appuyer ceci : on voulait l’appeler la Porte des Amérindiens.

M. Lévesque : Ou alors la Porte des Amérindiens, si vous voulez. Mais puisqu’il y a une femme ou deux et des enfants on pensait que la famille indienne, c’était une bonne idée. On pourra toujours voter là-dessus, si vous voulez. Je demanderais aux journalistes, cependant, de noter que cela ne s’appelle pas la Porte des Sauvages, qui est un nom complètement scandaleux. Actuellement, cela s’appelle la Porte de la famille indienne. Si vous voulez proposer d’autre chose qui vous paraît plus normale, d’accord[5].

Lévesque était en avance sur l’administration (car la porte n’avait pas encore été nommée officiellement), mais en retard sur les souhaits de ses invités.

Le 11 avril 1979, le Conseil exécutif a adopté le décret suivant :

ATTENDU QUE l’appellation « Porte du Sauvage », employée depuis près d’un siècle pour désigner l’entrée principale de l’édifice de l’Assemblée nationale, est considérée offensante à l’égard des premiers habitants du Québec ;

ATTENDU QUE, lors de la Rencontre des Amérindiens du Québec et du gouvernement québécois les 13, 14 et 15 décembre 1978, des représentants indiens ont demandé et souhaité le changement de cette appellation ;

EN CONSÉQUENCE, il est ordonné, sur la proposition du premier ministre :

QUE la porte principale de l’édifice de l’Assemblée nationale soit désormais désignée sous le nom de « Porte de l’Amérindien » ;

QUE le présent arrêté en conseil prime sur toute décision administrative antérieure en regard de l’appellation susmentionnée.

Cette appellation (la première officielle) est demeurée en usage pendant quelques années seulement. Vers le milieu des années 1980, il fut convenu à l’Assemblée nationale que cette porte deviendrait plutôt la « Porte de la famille amérindienne[6] ».

Le mot n’avait donc rien de péjoratif : il était même souhaité par les intéressés et recommandé par l’Office de la langue française[7]. L’historien-expert Denys Delâge en témoignait en 2018[8] : « Moi, dans tout ce que j’ai écrit, j’ai généralement retenu l’expression ou la désignation Amérindien ». Une revue comme Recherches amérindiennes au Québec n’aurait pas gardé son titre pendant cinquante ans si le mot « amérindien » avait été toxique. On pourrait même dire que ce mot n’était plus un exonyme (nom donné par les autres) et pratiquement un endonyme (autodésignation, nom qu’on se donne soi-même), car les Amérindiens l’acceptaient. Et n’ont surtout pas proposé « Porte des Autochtones ».

La situation a changé après 1980, avec la Loi constitutionnelle de 1982, qui a introduit le terme « autochtone » dans le vocabulaire fédéral, la crise d’Oka en 1990, puis, en 2007, la Déclaration sur les droits des peuples autochtones des Nations Unies. Les Amérindiens du Québec ont naturellement privilégié l’endonyme « autochtone » et se sont inscrits dans cette mouvance militante internationale.

***

Pour le Dictionnaire de l’Académie française, un autochtone est une personne « qui est originaire du pays qu’il habite, qui n’y est pas venu par immigration ». Pour nos dictionnaires, ce n’est pas si simple, surtout si on les examine rétrospectivement.

Prenons le Multidictionnaire, qui s’appuie beaucoup sur le Grand dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française.

L’édition de 1992 reprenait exactement la définition de l’Académie (« Qui est originaire du pays qu’il habite ») en donnant comme exemple : « les autochtones du Canada sont les Amérindiens ».

L’édition de 2018 est plus compliquée ; elle distingue l’adjectif du substantif :

Adjectif                         Qui est originaire du pays où il habite.

Nom m. et f.     Personne vivant sur le territoire habité par ses ancêtres depuis un temps immémorial […]. Ant. Allochtone.

Je serais donc UNE PERSONNE autochtone, selon la première définition, car je suis originaire du pays que j’habite, mais visiblement pas UN autochtone « de souche », si 400 ans de présence ne constituent pas « un temps immémorial »? Que j’aie un chef amérindien dans mon arbre généalogique change-t-il quelque chose?

Une note technique apporte la réponse : « Au Canada, la Loi constitutionnelle de 1982 distingue les autochtones que sont les Inuits, les Indiens et les Métis des autres habitants qui sont d’origine européenne et autres ».

***

C’est clair, mais comment faut-il nommer ces « autres habitants » ? Dans sa chronique, Patrick Moreau a mis le doigt sur le problème :

Les mots, en effet, ne viennent jamais seuls. Le lexique forme un système. Les mots sont notamment associés à des synonymes, et aussi à des antonymes. Or, l’antonyme d’« autochtone » est « allochtone » […].

En 1992, le Multi ignorait ce dernier mot, qu’on trouvait dans le Petit Larousse, comme terme de zoologie, pour désigner « une espèce d’apparition récente »…

Dans l’édition de 2018 du Multi, il apparaît comme adjectif et substantif :

Adjectif                         Qui n’est pas originaire du pays où il habite.

Nom m. et f.     Au Canada, toute personne qui n’est pas d’origine amérindienne ou inuite.

Avec cette note technique : « En ce sens, le mot allochtone s’oppose à autochtone (Amérindiens et Inuits). Il s’agit d’une spécialisation du sens d’allochtone (GDT). »

Je suis donc un allochtone du Canada, comme on dit des bernaches pour les distinguer de leurs congénères étrangères. Cette spécificité canadienne, qui change le sens du mot, ne manque pas de faire sourciller.

Le Grand dictionnaire terminologique (GDT) apporte lui-même un bémol :

Au Canada, par exemple, on distingue parfois les personnes d’origine amérindienne ou inuite que l’on nomme autochtones et les personnes d’autres origines que l’on nomme allochtones. Cet usage est souvent critiqué en raison des risques de confusion entre cette acception particulière et le sens premier du terme, toujours en usage[9].

Dans La Presse du 5 mars 2023, la journaliste Lucie Côté écrit que son journal

préfère employer le terme non-Autochtones quand un texte doit distinguer les Autochtones et les autres personnes, plutôt qu’allochtones.

La définition que donne l’Office québécois de la langue française du nom allochtone est la suivante : « Personne qui n’est pas née dans le pays qu’elle habite. » L’outil Clés de la rédaction du Bureau de la traduction du gouvernement du Canada donne la précision suivante : « Le nom englobe les personnes nées à l’étranger ou dont au moins l’un des parents est né à l’étranger. » Peut-on vraiment dire que tous ceux qui ne sont pas autochtones sont des étrangers[10] ?

Le chroniqueur Moreau ajoute :

La grande majorité des Québécois actuels, dont les ancêtres se sont installés sur les rives du Saint-Laurent depuis le XVIIe siècle, ne répondent pas à cette définition d’« allochtones » [personne qui n’est pas née dans le pays qu’elle habite], et pourraient même, à juste titre, tenir ce terme pour péjoratif s’il était utilisé pour les désigner collectivement.

***

Selon la linguiste Mireille Elchacar[11], le « changement de dénomination s’inscrit dans une stratégie de réappropriation d’un certain pouvoir symbolique », pour les Amérindiens, le tout « dans un esprit de réconciliation ». Dans le cas du mot « autochtone », on peut même parler d’appropriation? Pour les « autres », surtout ceux qui sont ici depuis plus de dix générations et qui ont été les alliés des « Indiens », autrefois, pendant 150 ans, le changement se traduit par une forme d’exclusion.

Le vocabulaire « woke » leur offrirait plusieurs options pour réagir, si tant est qu’il est applicable aux Blancs : ressenti, offense, micro-agression, etc. Il leur faut seulement espérer qu’on ne s’enfargera pas trop dans les racines sur le sentier de la réconciliation.


[3] Dans « De Indien à Autochtone : évolution des dénominations génériques des peuples autochtones du Québec », Circula, 15 (printemps 2022), p. 174, la linguiste Mireille Elchacar écrit que le besoin de s’identifier collectivement leur a été « imposé par le contexte colonial ».

[4] Voir à ce sujet J. A. Gallucci, « Décrire les « Sauvages » : réflexion sur les manières de désigner les autochtones dans le latin des Relations », Tangence, 99 (2012), 19–34 (https://www.erudit.org/fr/revues/tce/2012-n99-tce0532/1015111ar.pdf).

[5] La rencontre des Amérindiens du Québec et du gouvernement québécois, 13, 14, et 15 décembre 1978. Discours et ateliers, Québec, Éditeur officiel, 1979, p. 57.

[6] Sur ce sujet, voir Gaston Deschênes, Le Parlement de Québec, Sainte-Foy, Multi-Mondes, 2005, p. 198-199. C’est à cette époque que l’Assemblée nationale a repris l’administration de ses édifices.

[7] Elchacar, loc. cit., p. 178.

[8] Le Devoir, 19 novembre 2018.

[10] Voilà qui évoque de vieux débats. Dans le filibuster de 1849, contre le projet de loi indemnisant les victimes de la soldatesque de Colborne, des Anglo-Montréalais ont qualifié les Canadiens d’« étrangers », ce qui a suscité une violente réplique de La Fontaine contre MacNab : « Quoi ! M. l’Orateur, les Canadiens français étrangers sur leur terre natale ! Ce serait une insulte […] ». Gaston Deschênes, « Le filibuster sur la loi d’Indemnisation (1849) », Bulletin d’histoire politique, 22,1 (automne 2013), p. 58-71.

[11] Le Devoir, 26 juillet 2025.

Une commémoration discrète dans les jardins de l’Hôtel du parlement

Longtemps seuls dans les jardins de l’Hôtel du parlement, Mercier (1912) et Duplessis (1977) sont maintenant accompagnés de nombreux « collègues » : des « jeunes » comme Godbout, Lesage, Bourassa, Lévesque, Parizeau, des plus anciens comme Papineau et La Fontaine, des femmes, dont Claire Casgrain, et un député « arrivant à Québec » mais arrêté dans l’entrée, comme s’il se demandait s’il est au bon endroit. Et il aurait bien raison car il devait aller au parc Montmorency. Aux statues des Amérindiens, qui ornaient la fontaine, s’est ajouté un inukshuk, en hommage aux Inuit.

***

Dans un Plan d’intervention pour la mise en valeur de la colline parlementaire préparé par la Commission de la capitale nationale (qui a pris le contrôle de l’aménagement de la colline au milieu des années 1990[1]), on pouvait lire que « [deux] petits monuments ont été placés sur le parterre sans trop savoir pourquoi : le monument géodésique en 1967 et le totem de la Colombie-Britannique en 1971. »

Il y avait un peu de mauvaise foi ou de restriction mentale dans cette affirmation. Ces monuments n’étaient pas tombés là par hasard.

Monument arpenteurs 1984

Comme on pouvait le constater en l’examinant un peu, le « monument géodésique » a été érigé en l’honneur des arpenteurs-géomètres et s’insérait dans un ensemble de douze monuments construits en 1967 à l’occasion du centième anniversaire de la Confédération canadienne[2]. Le monument comprenait un cadran solaire horizontal et un point géodésique qui faisait partie d’un réseau de points reliant les capitales provinciales, la capitale fédérale ainsi que le Yukon. Les coordonnées du point géodésique étaient inscrites sur une plaque de bronze qui indiquait aussi la distance entre le monument de Québec et ceux de Fredericton, de Toronto et d’Ottawa. Une inscription sur la plaque située à la base du cadran solaire révélait l’esprit du projet : « Ce point géodésique, établi en 1967, fait partie d’un réseau symbolisant l’ordre et l’harmonie entre Canadiens d’un océan à l’autre ».

Quant au totem, placé devant l’édifice de la Bibliothèque, il s’agissait d’une œuvre de 16 pieds de haut, réalisée par un artiste indien du village de Koksilah, en Colombie-Britannique, et donnée au Québec par cette province, en 1971, pour commémorer le centenaire de son entrée dans la Confédération canadienne.

Totem Soleil 22 juill. 1971 Le Soleil, 22 juillet 1971.

***

On en parle au passé car ces deux « petits monuments » ont été enlevés, ce qui n’étonne pas, vu le peu de sympathie qu’ils suscitaient à la Commission de la capitale nationale.

Le monument géodésique est disparu à l’occasion de « travaux de réaménagement » … et n’est pas réapparu. Il y a 10 ans, il a été vu dans une cour de banlieue en compagnie de blocs de pierre ou de ciment. Il avait été question d’une réinstallation « ailleurs », ce qui poserait certaines difficultés pour un point géodésique…

Monument arpenteurs 2015

Son sort futur pourrait ressembler à celui du monument Jacques-Cartier, de la place du même nom, qui a finalement été réinstallé ailleurs en format réduit. Ou à celui des pierres numérotées de la façade de l’église Saint-Vincent-de-Paul qui, elles, sont vraisemblablement décomptées.

Quant au totem, dont la durée est de l’ordre d’une soixantaine d’années, il a connu une fin prématurée et reposerait quelque part dans une « réserve » patrimoniale. Dans son cas, les pronostics varient entre la restauration et l’incinération, mais il pourrait bien végéter encore quelque temps et se faire oublier.

***

Être associé à la fédération canadienne ne porte décidément pas bonheur sur la colline parlementaire, mais un troisième élément commémoratif associé à 1967 trône, quand même, encore fièrement à quelques mètres devant la porte 3 (angle sud-est de l’Hôtel du parlement). C’est « l’arbre du Centenaire » (ou « de la Confédération »), planté le 26 avril 1967 par Yves Gabias, Secrétaire de la province dans le cabinet Johnson.

Arbre du Centenaire 1967 Action 27 avril 1967   L’Action catholique, 27 avril 1967.

Arbre du Centenaire 2006  Arbre du Centenaire 2026

En 2006 et en 2026.

Déjouant le mauvais sort, l’érable à sucre est toujours là, incognito, et donc discret sur ses opinions politiques.

Qui s’en souvient? C’est probablement mieux pour lui : quelqu’un pourrait bien lui trouver quelque maladie contagieuse, des taches goudronneuses ou des champignons, et décider d’en faire du bois de poêle.

Heureusement, les arbres ont maintenant des droits![3].


[2] D’après une note de recherche préparée par Christina Turcot au Service de la recherche en 1999.

[3] Quelque part dans les jardins de l’hôtel du Parlement, il y a aussi un tilleul de Slovaquie offert au gouvernement du Québec par la communauté slovaque, le 15 juin 1982, en remerciement d’une subvention accordée au Centre culturel slovaque de Montréal.

L’état de la langue française, selon Arthur Fournier

Dans son Mémorial de Saint-Jean-Port-Joli, Arthur Fournier a écrit :

Fournier (scan vol. 3) 2012-2-20-2

« Notre belle langue française était beaucoup mieux parlée il y a moins de cinquante ans qu’aujourd’hui, quoique l’instruction y était moins développée qu’à présent. Il était beau d’entendre parler les vieux et les vieilles, se servant encore d’une foule d’expressions et de mots à peu près disparus aujourd’hui. La prononciation a aussi subi de notables changements. On savait encore à cette époque employer des mots donnant l’expression juste de ce qu’on voulait exprimer.

Ce qui dépare notre langage dans une si large mesure, ce sont les mots anglais, ou censés l’être, appris et apportés par les voyageurs, d’une part, et par les familles allant résider aux États-Unis quelques années, puis revenant au pays avec ce langage bâtard et incompréhensible qu’elles gardent et pratiquent avec une sorte de sotte [sic] orgueil que l’ignorance où elles sont des beautés de la langue française et de notre histoire peut les excuser d’employer un si déplorable jargon.

Nos institutions nationales auront beau combattre cette manie de mélanger les expressions anglaises dans le parler français, le mal est incurable et ira toujours grandissant tant que les relations existeront entre les deux races.

Il est bien vrai que cet état de chose provient surtout de l’ignorance des beautés de la langue française de la part des Canadiens, mais que dire des Français de France qui, chaque année, adoptent les mots anglais, eux qui sont des maitres en cette langue, la plus belle de l’univers, sinon le plus employée; ils sont encore moins excusables que nous et cependant le fait existe et est infiniment déplorable. »

C’était en 1923. Il pourrait pratiquement écrire la même chose cent ans plus tard.

Champlain et Marsolet: opposés même outre-tombe

Je consulte quotidiennement la rubrique des « avis de décès ». Une habitude héritée de ma mère? C’était la première chose qu’elle lisait dans le journal, en commençant par la fin.

Dans Le Devoir du 13 juin 2026, j’ai lu une notice singulière qui salue un ancêtre du défunt, le « truchement » (interprète) Nicolas Marsolet de Saint-Aignan (1601-1677), personnage controversé qui figure aussi dans mon arbre généalogique.

Marsolet

Marsolet était, écrit-on dans cette notice, « un ami des Montagnais qui l’ont hébergé encore enfant […], qui refusa de transmettre sa connaissance des langues algonquine et montagnaise aux missionnaires et qui s’opposa au projet de Samuel de Champlain d’expatrier trois jeunes autochtones pour les exhiber à la Cour de France ».

« Expatrier », « exhiber » : Champlain fait mauvaise figure dans cette affaire, mais trois historiens réputés (Trudel, Vachon et Thierry) l’ont rapportée d’une tout autre façon.

Citons, pour faire court, la notice que Marcel Trudel a consacrée, dans le DBC, à ces « jeunes Montagnaises » :

« Depuis longtemps, Champlain désirait adopter de jeunes Amérindiens pour les faire instruire en France. Mais il avait à surmonter l’attachement très fort que les parents avaient pour leurs enfants : certains, écrit-il, avaient refusé des offres alléchantes. Or, le 2 février 1628, les Montagnais vinrent lui offrir trois jeunes filles âgées de 11, 12, et 15 ans […] dans un effort pour renouer avec Champlain l’amitié compromise l’automne précédent par le meurtre de deux Français. Champlain accepta les jeunes Amérindiennes et les nomma Foi, Espérance et Charité.

[…] En juillet 1629, Champlain, forcé de livrer Québec aux Anglais, demande à Lewis Kirke l’autorisation d’emmener en France ses deux filles adoptives [la troisième étant retournée chez ses parents]. Kirke se laisse difficilement convaincre. Enfin, le 24 juillet, Espérance et Charité s’embarquent pour Tadoussac, “portées d’un désir extrême de venir en France”, mais l’intervention de Nicolas Marsolet va tout gâcher. Désireux de séduire les pupilles de Champlain, il écrit à David Kirke que les Montagnais, réunis à Trois-Rivières, s’opposent au départ des deux Montagnaises. Champlain soutient que ce n’est là qu’un mensonge, mais Kirke, qui veut assurer ses positions, craint de mécontenter les indigènes. Champlain insiste : il est prêt à leur donner 1 000# de marchandises. Kirke, pressé par Marsolet, refuse tout net. Espérance et Charité en perdent le goût du boire et du manger.

Un soir, Kirke reçut la compagnie à souper : il y avait là ses deux frères, Champlain, les capitaines de vaisseau et Marsolet. S’adressant à ce dernier, Espérance l’accusa de trahir les Français, de l’avoir poursuivie de ses offres indécentes et d’empêcher qu’elle et sa compagne n’aillent en France “y apprendre à servir Dieu”. Et elle ajoutait : “Si à l’avenir tu m’approches, je te donnerai d’un couteau dans le sein”. Charité la secondait : “Si je tenais ton cœur, j’en mangerais plus facilement et de meilleur courage que des viandes qui sont sur cette table.” Marsolet “resta tout honteux, et ne savait que répondre sinon qu’elles étaient folles”.

Espérance et Charité restèrent quand même au pays. […] À Guillaume Couillard, qui n’émigrait pas, Champlain recommanda “de les mettre avec sa femme tant qu’elles y voudraient être”. Le 14 septembre 1629, Couillard s’embarquait pour Québec avec les deux Montagnaises. Champlain ne semble pas avoir revu ses filles adoptives : à son retour, en 1633, il n’en parle plus. »

La même histoire est reprise par André Vachon (dans la notice consacrée à Marsolet dans le DBC) et Éric Thierry (dans la biographie monumentale qu’il consacre à Champlain au Septentrion). Ce dernier cite longuement le « réquisitoire » d’Espérance contre Marsolet, propos que le missionnaire Sagard a reproduits en 1636, en les enjolivant, peut-être, mais l’essentiel demeure : Champlain voulait amener ses filles adoptives en France pour les faire instruire, avec leur accord et celui de leurs parents; Marsolet préférait qu’elles restent ici, pour des raisons qui lui appartiennent.

LA biographie de Jean Lesage, par Jocelyn Saint-Pierre

Il y a déjà plusieurs années, dans un exposé sur « la nécessité du retour de l’histoire politique dans l’historiographie québécoise », le professeur Réal Bélanger reconnaissait que ses pairs (historiens universitaires) avaient « laissé à d’autres, qu’ils soient politologues, sociologues ou journalistes, le soin de labourer [leurs] propres objets d’étude, ce qu’ils ont fait, mais selon leur propre méthodologie ».

L’observation était particulièrement pertinente dans le cas des biographies de nos plus grands personnages politiques, qu’on pense par exemple à Duplessis (par Rumilly et Black), Johnson (Godin et Gros d’Aillon), Bourassa (Brault, Germain, Lisée), Lévesque (Godin), Parizeau (Duchesne), Laurin (Picard). Des exceptions ? La biographie de Godbout, par un professeur de Chicoutimi, dont la thèse était depuis longtemps sur les tablettes quand Septentrion l’a éditée en 1996 ; celle de Taschereau, œuvre d’un professeur néo-brunswickois, traduite aussi au Septentrion, la même année ; et peut-être d’autres en remontant plus loin.

Lesage-couverture

Jocelyn Saint-Pierre a obtenu son doctorat en histoire de l’Université Laval, mais il a fait carrière « hors les murs », à la Bibliothèque de l’Assemblée nationale, où il a principalement dirigé l’équipe qui « reconstituait » les débats parlementaires d’avant 1962 à partir des reportages journalistiques. Pendant ces quelque 30 années (où nos carrières ont pratiquement coïncidé), il a signé ou cosigné une douzaine de publications, dont deux ouvrages sur l’histoire de la Tribune de la presse (sa spécialité au doctorat) et un collectif, Québec : quatre siècles d’une capitale.

À la retraite, après avoir baigné si longtemps dans la documentation entourant les parlementaires et dans la presse québécoise (qu’il a recensée avec Beaulieu et Hamelin), il était bien préparé pour s’atteler à la rédaction d’une biographie de premier ministre, ce que son mentor, Jean Hamelin, lui avait pourtant déconseillé ! Il a été devancé par le politicologue Dale C. Thompson qui a consacré une étude au Lesage de la Révolution tranquille et par le journaliste Richard Daignault dont l’ouvrage est surtout une chronique. La présente biographie est donc la première produite par un historien francophone, pour qui les deux prédécesseurs (qui ont bien connu Lesage) sont plus des sources que des références.

L’ouvrage comprend trois parties. La première couvre l’enfance, la jeunesse, les débuts professionnels et le passage de Lesage à Ottawa, une étape que plusieurs ont oubliée. L’auteur insiste sur les origines de Lesage, très modestes et loin de la Grande Allée. Il ne manque pas d’évoquer le rôle de sa mère et de sa femme dans son évolution. La seconde va de l’élection de 1960 à la mort de Lesage. Le cœur de l’ouvrage tient dans la vingtaine de chapitres qui couvrent son mandat de premier ministre, un fort travailleur, mais aussi un chanceux : Lapalme lui cède la place, les gros adversaires tombent d’eux-mêmes (Duplessis, Sauvé), il s’entoure d’une équipe ministérielle « du tonnerre », des conseillers bien formés intellectuellement (dans la « grande noirceur »…) deviennent d’influents mandarins, le gouvernement fédéral de Pearson collabore, ce qui ne sera pas le cas une fois Trudeau en selle. Johnson, Bertrand et Bourassa en feront les frais. Lesage réussit à « contrôler » ses ministres entreprenants. Il évolue avec eux, mais la révolution trébuche aux élections de 1966, une défaite frustrante, les libéraux ayant plus de voix, mais moins de sièges que l’Union nationale. Résigné, Lesage assume consciencieusement le rôle de chef de l’Opposition au Parlement, mais vit quatre années difficiles dans son parti marqué par la division et les défections. En 1970, il retourne à la pratique privée, sans se désintéresser totalement de la politique. Ainsi, il ne se montre pas favorable à la Charte de la langue française et joue un petit rôle pour le NON dans la campagne référendaire : ce ne sont pas les meilleurs chapitres de sa vie.

Le livre se termine par une brève troisième partie où l’auteur rappelle les hommages et les critiques : impressionné, au départ, par cet homme politique hors du commun, l’auteur n’a esquivé aucun sujet, que ce soit le caractère impétueux du héros, sa tendance aux attitudes théâtrales, sa pratique religieuse ou son problème d’alcool.

L’auteur a beaucoup utilisé les journaux (heureusement numérisés) qui lui ont permis de suivre les Lesage jusque dans la chronique mondaine, mais n’a pratiquement pas fait d’entrevues avec les rares contemporains survivants qu’il a plutôt retrouvés dans diverses publications, dont les mémoires des acteurs des années 1960, politiciens ou fonctionnaires (Arsenault, Barrette, Bertrand, Bolduc, Castonguay, Cholette, Garneau, Gérin-Lajoie, Lapalme, Lévesque, Morin, Pelletier et autres).

L’auteur est « reconnaissant envers les éditions du Septentrion qui, contrairement à d’autres, n’ont pas eu peur de publier la biographie d’un politicien ». Je n’ai pas eu l’occasion de toucher à ce projet, qu’il aurait été difficile d’écarter, même si ce genre de sujet n’a pas la cote chez certains organismes subventionnaires. S’il est sûrement présomptueux d’avancer qu’il s’agit de la biographie définitive de Lesage, il est certain que, désormais, la barre est très haute.