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Une verge noire retrouvée ?

Le Musée de la civilisation possède une « canne à pommeau » qui pourrait bien être une verge noire utilisée au Conseil législatif à la fin du 19e siècle. Il s’agit d’une canne en bois de 66,0 cm peinte en noir, surmontée d’un pommeau sculpté en forme de couronne peinte de couleur noire et or et terminée par un pommeau en laiton[1].

verge noire Bellomo

Photo F. Bellomo, 2006.

Verge-Canne au MCQ 79-1535 détail 79-1535

Photos MCQ.

Or, cette masse ressemble à s’y méprendre à celle que le « le gentilhomme huissier de la verge noire », Samuel Staunton Hatt (1843-1901), porte sur des photographies des conseillers législatifs en 1883 et 1888[2].

Verge noire et Conseillers 1883 -FB 1883    verge noire et Conseillers 1888 -FB1888

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La verge noire était le symbole de l’autorité du « gentilhomme huissier de la verge noire[3] », dont la fonction la plus visible consistait à faire les messages du Conseil législatif. C’est lui qui, jusqu’à la fin de 1968, allait demander aux députés de se rendre dans la salle du Conseil législatif pour entendre le lieutenant-gouverneur à l’ouverture des sessions. Il agissait aussi comme chef du protocole pour les cérémonies tenues au « Salon rouge ».

Verge noire- Gentilhomme huissier

L’Opinion publique, 27 mars 1873.

L’Encyclopédie du parlementarisme québécois[4] rappelle l’histoire de la verge noire depuis la création du Parlement de la province de Québec :

En 1867, l’artiste Charles O. Zollikoffer réalise dans son atelier d’Ottawa une verge noire pour l’usage du nouveau Parlement de Québec. « Nothing very expensive is wanted », spécifie le télégramme envoyé à l’artisan. Celui-ci offre de fabriquer trois modèles de verge noire : en ébène (60 $), en cuivre (75 $) ou en argent doré (100 $), cette dernière option étant retenue[5].

En avril 1883, la verge noire et la masse du Conseil législatif sont détruites durant l’incendie du parlement de la côte de la Montagne[6]. L’artisan Cyrille Duquet en fabrique deux nouvelles quelques mois plus tard. La verge noire, faite d’ébène, est ornée d’un lion d’or à l’une de ses extrémités, en cela très semblable à la verge noire de Londres, et d’un pommeau décoré avec les armoiries du Québec à l’autre[7]. Cette verge subit des ajustements en 1889 et en 1902.

verge noire nouvelle 1889

La nouvelle verge noire. Photo F. Bellomo, 2006.

verge noire nouvelle 1889 détail  verge noire nouvelle 1889 détail 2

Photos F. Bellomo, 2006.

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Lors de la restauration de la verge noire en 1992, une restauratrice du Centre de conservation du Québec, France Rémillard, a découvert deux messages cachés sous le lion par Albert Cyrille Duquet[8]. La relecture attentive de ce message et l’examen des Comptes publics de l’époque amènent à revoir l’historique qui précède.

Dans son message du 15 mars 1889, le jeune Duquet écrit, textuellement :

[…] laissez moi vous dire le véritable nom de l’ouvrier de ce travail d’abord le travail sort de l’atellier de mon oncle Cyrille Duquet – Horloger Bijoutier Opticien et Électricien et moi Albert Cyrille Duquet – Bijoutier Électricien je suis son employé depuis quatorze ans et pendant trente cinq jour j’ai travaillé à cette Verge noir en bronze doré.

Dans les mots de Duquet, le « travail », c’est l’œuvre, la verge noire, et c’est lui qui en a été « l’ouvrier ». Il serait étonnant qu’il ait travaillé 35 jours pour restaurer un objet qui a moins d’un mètre de long. Ce serait toute une réparation, moins de six ans après la fabrication de ladite verge[9] !

Les photographies reproduites ci-dessus montrent que le gentilhomme huissier de la verge noire portait un objet bien différent en 1883 et 1888.

S’agit-il de la verge créée par Zollikoffer, qui aurait survécu à l’incendie du 19 avril 1883, ou une autre, plus modeste, fabriquée après le drame et remplacée en 1889 ? Pourquoi ne porte-t-il pas la nouvelle verge, si elle a été fabriquée en 1883?

Dans le reportage du Journal de Québec, le 21 avril 1883, on mentionne que « la masse de l’Assemblée législative est sauvée, mais celle du Conseil est perdue ». Il n’est pas question du sort de la verge noire.

Les propos du journal semblent cohérents avec les dépenses qui figurent dans les Comptes publics de 1884-1885[10]. Duquet est payé[11] pour

  • une « réparation à la masse » (celle de l’Assemblée),
  • une « masse avec boîte et coussins » (pour le Conseil législatif)
  • et le « dorage de la verge noire ».

Donc rien pour établir qu’on a fabriqué une verge noire après l’incendie : on a plutôt restauré une verge existante.

Un seul détail empêche de conclure formellement que la verge noire portée par le gentilhomme huissier en 1883 et 1888 est celle de Zollikoffer : ce dernier aurait eu le contrat pour fabriquer une verge noire « en argent doré [sic] », au coût de 100 $, tel que mentionné plus haut, tandis que la canne du Musée de la civilisation serait en bois, selon sa fiche descriptive. Zollikofer a-t-il bien fourni une verge en argent ? Les Comptes publics de 1867-1868 mentionnent qu’on lui a payé 670 $ pour « deux masses » mais il n’est pas question de verge noire[12]. Elle est peut-être incluse dans les dépenses contingentes du Parlement.

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La verge noire qui fait partie du patrimoine de l’Assemblée nationale actuellement a été fabriquée en 1889, mais il reste un doute sur le lien entre la verge noire portée par Hatt en 1883 et 1888 ─ qui pourrait être de la main de Zollikoffer ─  et la canne à pommeau du Musée de la civilisation. Cette dernière est d’ailleurs un peu courte pour une canne, plutôt un bâton d’apparat.

Qu’est-il arrivé de la verge noire de monsieur Hatt après 1889 ? La canne du Musée provient des Archives nationales du Québec. Elle pourrait avoir fait partie des objets cédés par l’historien Thomas Chapais, longtemps membre du Conseil législatif et président de cette institution.


[2] Photographies reproduites par Francesco Bellomo à l’Assemblée nationale en décembre 2006. Conseillers législatifs de la province de Québec, 1883, photo Livernois, et Conseillers législatifs, province de Québec, 1888, photo Anselme-Romuald Roy.

[3] Le Parlement fédéral a changé « verge » pour « bâton » en 1997 quand une femme a été nommée à cette fonction, soit « huissière du bâton noir ».

[5] BAnQ, E25, Fonds du ministère des Travaux publics, Registre des lettres envoyées, nos 279, 335 et 336.

[6] Je suis probablement à l’origine de cette affirmation (la perte de la verge noire), que je remets en question aujourd’hui, dans un texte qui a maintenant près de 50 ans. Gaston Deschênes, « Masses et verges noires dans l’histoire du Québec », Bulletin de la Bibliothèque de la Législature, 9, 3-4 (décembre 1979), p. 51-58.

[7] Collection Assemblée nationale du Québec, Bordereau d’inventaire de l’Assemblée nationale du Québec, « 100833 : Verge noire du gentilhomme huissier de Duquet, Cyrille, 1883 – bois, ébène ; métal, or – 73,5 Ht x 6,5 La x 5 Pr cm ».

[8] Louis-Guy Lemieux, « Le secret de la verge noire », Le Soleil, 2 juin 1992, p. A1 ; Denis Lessard, « Une histoire d’amour cachée dans le décorum parlementaire », La Presse, 14 février 2008, p. A20.

[9] Curieusement, il n’est pas fait mention de verge dans les Comptes publics de 1888-1889 ou 1889-1890. Une restauration qui aurait duré 35 jours ou l’acquisition d’une verge aurait dû laisser une trace. Il y en a peut-être dans les archives.

[10] Il n’y a rien dans les Comptes publics de 1883-1884. L’incendie a eu lieu le 19 avril 1883 (peu après la prorogation) et la session suivante n’a débuté que le 27 mars 1884. L’année financière se terminait à l’époque à la fin de juin.

[11] État des comptes publics de la province de Québec pour l’exercice terminé le 30 juin 1885, p. 70 et 71.

[12] État des comptes publics de la province de Québec pour l’année fiscale terminée le 30 juin 1868, p. 33. Il y a aussi un État spécial des comptes publics de la province de Québec pour les six mois, et les dix-huit mois, expirés le 31 décembre 1868, mais on n’y trouve rien sur Zollikoffer.

Comment je suis devenu un allochtone du Canada

En 2018, à l’occasion d’une importante révision du programme d’histoire du secondaire, on a, entre autres choses, fait disparaître des manuels le mot « amérindien », au profit du mot « autochtone[1] ». On s’était bien accommodé du mot « amérindien » dans les manuels depuis plus d’un demi-siècle au moins. À titre d’exemple, l’ouvrage bien connu sous le nom « Vaugeois-Lacoursière » l’utilisait depuis la fin des années 1960 tandis que le « Farley-Lamarche », dont il s’inspirait largement, parlait encore des « sauvages » et des « indiens » au milieu du siècle dernier. En 2018, selon une porte-parole du Conseil en éducation des Premières Nations (qui avait mené campagne pour la révision), « Amérindien » était devenu « désuet ».

Sept ans plus tard, en 2025, le ministre Bernard Drainville informait le public que le mot « amérindien » serait remplacé par « autochtone » dans la liste modernisée des 2700 mots que doivent savoir écrire les élèves de l’école primaire. Mais pourquoi, commentait Patrick Moreau[2], dans Le Devoir du 3 septembre 2025, le ministre s’est-il senti obligé d’ajouter qu’« Amérindien » était un terme « péjoratif » ?

Porte de la famille amér.

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Les peuples vivant ici quand les Français sont arrivés n’avaient pas de mot pour se désigner collectivement[3]. Ils s’identifiaient par le nom spécifique de leur nation, de leur tribu ou de leur clan. Ce sont donc les Français et particulièrement les missionnaires qui leur ont donné des noms (ce qu’on appelle aujourd’hui des exonymes) : le plus souvent « sauvages », parce qu’ils vivaient essentiellement dans la forêt, « indiens », « alliés », mais aussi « infidèles », « païens », « barbares[4] ». La loi fédérale canadienne a retenu « Sauvages », jusqu’en 1927, puis « Indiens » (dans la loi actuelle) ; c’est sous cette appellation, en 1965, que Max Gros-Louis a fondé l’Association des Indiens du Québec (AIQ) qui fut la première organisation visant à rassembler au sein d’un même regroupement toutes les communautés québécoises. Trois ans plus tard était fondé, aux États-Unis, l’American Indian Movement (AIM).

Pour remplacer « Indien » (issu de la méprise de Colomb), les anthropologues américains ont proposé le mot « Amérindien », qui n’a jamais fait l’unanimité. La revue Recherches amérindiennes au Québec, créée en 1971 (renommée Revue d’études autochtones un demi-siècle plus tard) témoigne de l’acceptabilité du mot ici, tout comme ─ bien davantage ─ la « Rencontre des Amérindiens du Québec » tenue du 13 au 15 décembre 1978 à Québec. À cette occasion, le chef abénaquis Watso a demandé au premier ministre Lévesque s’il était vrai qu’il y avait « à l’Assemblée nationale une porte qui s’appelle la Porte des Sauvages ». Bien préparé par son cabinet, Lévesque a reconnu « cette maudite habitude » (qui s’expliquait par la présence d’une monumentale statue dédiée aux « aborigènes »), mais qu’on l’appelait « officiellement » maintenant, dit-il, la « Porte de la famille indienne », ce qui suscita l’échange suivant :

 M. Watso : C’est parce qu’on est en train de discuter avec mes collaborateurs pour proposer d’appuyer ceci : on voulait l’appeler la Porte des Amérindiens.

M. Lévesque : Ou alors la Porte des Amérindiens, si vous voulez. Mais puisqu’il y a une femme ou deux et des enfants on pensait que la famille indienne, c’était une bonne idée. On pourra toujours voter là-dessus, si vous voulez. Je demanderais aux journalistes, cependant, de noter que cela ne s’appelle pas la Porte des Sauvages, qui est un nom complètement scandaleux. Actuellement, cela s’appelle la Porte de la famille indienne. Si vous voulez proposer d’autre chose qui vous paraît plus normale, d’accord[5].

Lévesque était en avance sur l’administration (car la porte n’avait pas encore été nommée officiellement), mais en retard sur les souhaits de ses invités.

Le 11 avril 1979, le Conseil exécutif a adopté le décret suivant :

ATTENDU QUE l’appellation « Porte du Sauvage », employée depuis près d’un siècle pour désigner l’entrée principale de l’édifice de l’Assemblée nationale, est considérée offensante à l’égard des premiers habitants du Québec ;

ATTENDU QUE, lors de la Rencontre des Amérindiens du Québec et du gouvernement québécois les 13, 14 et 15 décembre 1978, des représentants indiens ont demandé et souhaité le changement de cette appellation ;

EN CONSÉQUENCE, il est ordonné, sur la proposition du premier ministre :

QUE la porte principale de l’édifice de l’Assemblée nationale soit désormais désignée sous le nom de « Porte de l’Amérindien » ;

QUE le présent arrêté en conseil prime sur toute décision administrative antérieure en regard de l’appellation susmentionnée.

Cette appellation (la première officielle) est demeurée en usage pendant quelques années seulement. Vers le milieu des années 1980, il fut convenu à l’Assemblée nationale que cette porte deviendrait plutôt la « Porte de la famille amérindienne[6] ».

Le mot n’avait donc rien de péjoratif : il était même souhaité par les intéressés et recommandé par l’Office de la langue française[7]. L’historien-expert Denys Delâge en témoignait en 2018[8] : « Moi, dans tout ce que j’ai écrit, j’ai généralement retenu l’expression ou la désignation Amérindien ». Une revue comme Recherches amérindiennes au Québec n’aurait pas gardé son titre pendant cinquante ans si le mot « amérindien » avait été toxique. On pourrait même dire que ce mot n’était plus un exonyme (nom donné par les autres) et pratiquement un endonyme (autodésignation, nom qu’on se donne soi-même), car les Amérindiens l’acceptaient. Et n’ont surtout pas proposé « Porte des Autochtones ».

La situation a changé après 1980, avec la Loi constitutionnelle de 1982, qui a introduit le terme « autochtone » dans le vocabulaire fédéral, la crise d’Oka en 1990, puis, en 2007, la Déclaration sur les droits des peuples autochtones des Nations Unies. Les Amérindiens du Québec ont naturellement privilégié l’endonyme « autochtone » et se sont inscrits dans cette mouvance militante internationale.

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Pour le Dictionnaire de l’Académie française, un autochtone est une personne « qui est originaire du pays qu’il habite, qui n’y est pas venu par immigration ». Pour nos dictionnaires, ce n’est pas si simple, surtout si on les examine rétrospectivement.

Prenons le Multidictionnaire, qui s’appuie beaucoup sur le Grand dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française.

L’édition de 1992 reprenait exactement la définition de l’Académie (« Qui est originaire du pays qu’il habite ») en donnant comme exemple : « les autochtones du Canada sont les Amérindiens ».

L’édition de 2018 est plus compliquée ; elle distingue l’adjectif du substantif :

Adjectif                         Qui est originaire du pays où il habite.

Nom m. et f.     Personne vivant sur le territoire habité par ses ancêtres depuis un temps immémorial […]. Ant. Allochtone.

Je serais donc UNE PERSONNE autochtone, selon la première définition, car je suis originaire du pays que j’habite, mais visiblement pas UN autochtone « de souche », si 400 ans de présence ne constituent pas « un temps immémorial »? Que j’aie un chef amérindien dans mon arbre généalogique change-t-il quelque chose?

Une note technique apporte la réponse : « Au Canada, la Loi constitutionnelle de 1982 distingue les autochtones que sont les Inuits, les Indiens et les Métis des autres habitants qui sont d’origine européenne et autres ».

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C’est clair, mais comment faut-il nommer ces « autres habitants » ? Dans sa chronique, Patrick Moreau a mis le doigt sur le problème :

Les mots, en effet, ne viennent jamais seuls. Le lexique forme un système. Les mots sont notamment associés à des synonymes, et aussi à des antonymes. Or, l’antonyme d’« autochtone » est « allochtone » […].

En 1992, le Multi ignorait ce dernier mot, qu’on trouvait dans le Petit Larousse, comme terme de zoologie, pour désigner « une espèce d’apparition récente »…

Dans l’édition de 2018 du Multi, il apparaît comme adjectif et substantif :

Adjectif                         Qui n’est pas originaire du pays où il habite.

Nom m. et f.     Au Canada, toute personne qui n’est pas d’origine amérindienne ou inuite.

Avec cette note technique : « En ce sens, le mot allochtone s’oppose à autochtone (Amérindiens et Inuits). Il s’agit d’une spécialisation du sens d’allochtone (GDT). »

Je suis donc un allochtone du Canada, comme on dit des bernaches pour les distinguer de leurs congénères étrangères. Cette spécificité canadienne, qui change le sens du mot, ne manque pas de faire sourciller.

Le Grand dictionnaire terminologique (GDT) apporte lui-même un bémol :

Au Canada, par exemple, on distingue parfois les personnes d’origine amérindienne ou inuite que l’on nomme autochtones et les personnes d’autres origines que l’on nomme allochtones. Cet usage est souvent critiqué en raison des risques de confusion entre cette acception particulière et le sens premier du terme, toujours en usage[9].

Dans La Presse du 5 mars 2023, la journaliste Lucie Côté écrit que son journal

préfère employer le terme non-Autochtones quand un texte doit distinguer les Autochtones et les autres personnes, plutôt qu’allochtones.

La définition que donne l’Office québécois de la langue française du nom allochtone est la suivante : « Personne qui n’est pas née dans le pays qu’elle habite. » L’outil Clés de la rédaction du Bureau de la traduction du gouvernement du Canada donne la précision suivante : « Le nom englobe les personnes nées à l’étranger ou dont au moins l’un des parents est né à l’étranger. » Peut-on vraiment dire que tous ceux qui ne sont pas autochtones sont des étrangers[10] ?

Le chroniqueur Moreau ajoute :

La grande majorité des Québécois actuels, dont les ancêtres se sont installés sur les rives du Saint-Laurent depuis le XVIIe siècle, ne répondent pas à cette définition d’« allochtones » [personne qui n’est pas née dans le pays qu’elle habite], et pourraient même, à juste titre, tenir ce terme pour péjoratif s’il était utilisé pour les désigner collectivement.

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Selon la linguiste Mireille Elchacar[11], le « changement de dénomination s’inscrit dans une stratégie de réappropriation d’un certain pouvoir symbolique », pour les Amérindiens, le tout « dans un esprit de réconciliation ».

Dans le cas du mot « autochtone », on peut même parler d’appropriation par un groupe restreint de personnes, alors qu’il devrait s’appliquer, en principe, à tous ceux qui vivent sur leur terre natale. Pour les « autres » (« allochtone » vient du grec allos, « autre », et chthôn « terre »), surtout ceux qui sont ici depuis plus de dix générations et qui ont été les alliés des « Indiens », autrefois, pendant 150 ans, le changement se traduit par une forme d’exclusion : ils seront « allochtones » jusqu’à la fin des temps.

Le vocabulaire « woke » leur offrirait plusieurs options pour réagir, si tant est qu’il est applicable aux Blancs : ressenti, offense, micro-agression, etc. Il leur faut seulement espérer qu’on ne s’enfargera pas trop dans les racines sur le sentier de la réconciliation.


[3] Dans « De Indien à Autochtone : évolution des dénominations génériques des peuples autochtones du Québec », Circula, 15 (printemps 2022), p. 174, la linguiste Mireille Elchacar écrit que le besoin de s’identifier collectivement leur a été « imposé par le contexte colonial ».

[4] Voir à ce sujet J. A. Gallucci, « Décrire les « Sauvages » : réflexion sur les manières de désigner les autochtones dans le latin des Relations », Tangence, 99 (2012), 19–34 (https://www.erudit.org/fr/revues/tce/2012-n99-tce0532/1015111ar.pdf).

[5] La rencontre des Amérindiens du Québec et du gouvernement québécois, 13, 14, et 15 décembre 1978. Discours et ateliers, Québec, Éditeur officiel, 1979, p. 57.

[6] Sur ce sujet, voir Gaston Deschênes, Le Parlement de Québec, Sainte-Foy, Multi-Mondes, 2005, p. 198-199. C’est à cette époque que l’Assemblée nationale a repris l’administration de ses édifices.

[7] Elchacar, loc. cit., p. 178.

[8] Le Devoir, 19 novembre 2018.

[10] Voilà qui évoque de vieux débats. Dans le filibuster de 1849, contre le projet de loi indemnisant les victimes de la soldatesque de Colborne, des Anglo-Montréalais ont qualifié les Canadiens d’« étrangers », ce qui a suscité une violente réplique de La Fontaine contre MacNab : « Quoi ! M. l’Orateur, les Canadiens français étrangers sur leur terre natale ! Ce serait une insulte […] ». Gaston Deschênes, « Le filibuster sur la loi d’Indemnisation (1849) », Bulletin d’histoire politique, 22,1 (automne 2013), p. 58-71.

[11] Le Devoir, 26 juillet 2025.

Une commémoration discrète dans les jardins de l’Hôtel du parlement

Longtemps seuls dans les jardins de l’Hôtel du parlement, Mercier (1912) et Duplessis (1977) sont maintenant accompagnés de nombreux « collègues » : des « jeunes » comme Godbout, Lesage, Bourassa, Lévesque, Parizeau, des plus anciens comme Papineau et La Fontaine, des femmes, dont Claire Casgrain, et un député « arrivant à Québec » mais arrêté dans l’entrée, comme s’il se demandait s’il est au bon endroit. Et il aurait bien raison car il devait aller au parc Montmorency. Aux statues des Amérindiens, qui ornaient la fontaine, s’est ajouté un inukshuk, en hommage aux Inuit.

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Dans un Plan d’intervention pour la mise en valeur de la colline parlementaire préparé par la Commission de la capitale nationale (qui a pris le contrôle de l’aménagement de la colline au milieu des années 1990[1]), on pouvait lire que « [deux] petits monuments ont été placés sur le parterre sans trop savoir pourquoi : le monument géodésique en 1967 et le totem de la Colombie-Britannique en 1971. »

Il y avait un peu de mauvaise foi ou de restriction mentale dans cette affirmation. Ces monuments n’étaient pas tombés là par hasard.

Monument arpenteurs 1984

Comme on pouvait le constater en l’examinant un peu, le « monument géodésique » a été érigé en l’honneur des arpenteurs-géomètres et s’insérait dans un ensemble de douze monuments construits en 1967 à l’occasion du centième anniversaire de la Confédération canadienne[2]. Le monument comprenait un cadran solaire horizontal et un point géodésique qui faisait partie d’un réseau de points reliant les capitales provinciales, la capitale fédérale ainsi que le Yukon. Les coordonnées du point géodésique étaient inscrites sur une plaque de bronze qui indiquait aussi la distance entre le monument de Québec et ceux de Fredericton, de Toronto et d’Ottawa. Une inscription sur la plaque située à la base du cadran solaire révélait l’esprit du projet : « Ce point géodésique, établi en 1967, fait partie d’un réseau symbolisant l’ordre et l’harmonie entre Canadiens d’un océan à l’autre ».

Quant au totem, placé devant l’édifice de la Bibliothèque, il s’agissait d’une œuvre de 16 pieds de haut, réalisée par un artiste indien du village de Koksilah, en Colombie-Britannique, et donnée au Québec par cette province, en 1971, pour commémorer le centenaire de son entrée dans la Confédération canadienne.

Totem Soleil 22 juill. 1971 Le Soleil, 22 juillet 1971.

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On en parle au passé car ces deux « petits monuments » ont été enlevés, ce qui n’étonne pas, vu le peu de sympathie qu’ils suscitaient à la Commission de la capitale nationale.

Le monument géodésique est disparu à l’occasion de « travaux de réaménagement » … et n’est pas réapparu. Il y a 10 ans, il a été vu dans une cour de banlieue en compagnie de blocs de pierre ou de ciment. Il avait été question d’une réinstallation « ailleurs », ce qui poserait certaines difficultés pour un point géodésique…

Monument arpenteurs 2015

Son sort futur pourrait ressembler à celui du monument Jacques-Cartier, de la place du même nom, qui a finalement été réinstallé ailleurs en format réduit. Ou à celui des pierres numérotées de la façade de l’église Saint-Vincent-de-Paul qui, elles, sont vraisemblablement décomptées.

Quant au totem, dont la durée est de l’ordre d’une soixantaine d’années, il a connu une fin prématurée et reposerait quelque part dans une « réserve » patrimoniale. Dans son cas, les pronostics varient entre la restauration et l’incinération, mais il pourrait bien végéter encore quelque temps et se faire oublier.

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Être associé à la fédération canadienne ne porte décidément pas bonheur sur la colline parlementaire, mais un troisième élément commémoratif associé à 1967 trône, quand même, encore fièrement à quelques mètres devant la porte 3 (angle sud-est de l’Hôtel du parlement). C’est « l’arbre du Centenaire » (ou « de la Confédération »), planté le 26 avril 1967 par Yves Gabias, Secrétaire de la province dans le cabinet Johnson.

Arbre du Centenaire 1967 Action 27 avril 1967   L’Action catholique, 27 avril 1967.

Arbre du Centenaire 2006  Arbre du Centenaire 2026

En 2006 et en 2026.

Déjouant le mauvais sort, l’érable à sucre est toujours là, incognito, et donc discret sur ses opinions politiques.

Qui s’en souvient? C’est probablement mieux pour lui : quelqu’un pourrait bien lui trouver quelque maladie contagieuse, des taches goudronneuses ou des champignons, et décider d’en faire du bois de poêle.

Heureusement, les arbres ont maintenant des droits![3].


[2] D’après une note de recherche préparée par Christina Turcot au Service de la recherche en 1999.

[3] Quelque part dans les jardins de l’hôtel du Parlement, il y a aussi un tilleul de Slovaquie offert au gouvernement du Québec par la communauté slovaque, le 15 juin 1982, en remerciement d’une subvention accordée au Centre culturel slovaque de Montréal.

L’état de la langue française, selon Arthur Fournier

Dans son Mémorial de Saint-Jean-Port-Joli, Arthur Fournier a écrit :

Fournier (scan vol. 3) 2012-2-20-2

« Notre belle langue française était beaucoup mieux parlée il y a moins de cinquante ans qu’aujourd’hui, quoique l’instruction y était moins développée qu’à présent. Il était beau d’entendre parler les vieux et les vieilles, se servant encore d’une foule d’expressions et de mots à peu près disparus aujourd’hui. La prononciation a aussi subi de notables changements. On savait encore à cette époque employer des mots donnant l’expression juste de ce qu’on voulait exprimer.

Ce qui dépare notre langage dans une si large mesure, ce sont les mots anglais, ou censés l’être, appris et apportés par les voyageurs, d’une part, et par les familles allant résider aux États-Unis quelques années, puis revenant au pays avec ce langage bâtard et incompréhensible qu’elles gardent et pratiquent avec une sorte de sotte [sic] orgueil que l’ignorance où elles sont des beautés de la langue française et de notre histoire peut les excuser d’employer un si déplorable jargon.

Nos institutions nationales auront beau combattre cette manie de mélanger les expressions anglaises dans le parler français, le mal est incurable et ira toujours grandissant tant que les relations existeront entre les deux races.

Il est bien vrai que cet état de chose provient surtout de l’ignorance des beautés de la langue française de la part des Canadiens, mais que dire des Français de France qui, chaque année, adoptent les mots anglais, eux qui sont des maitres en cette langue, la plus belle de l’univers, sinon le plus employée; ils sont encore moins excusables que nous et cependant le fait existe et est infiniment déplorable. »

C’était en 1923. Il pourrait pratiquement écrire la même chose cent ans plus tard.

Champlain et Marsolet: opposés même outre-tombe

Je consulte quotidiennement la rubrique des « avis de décès ». Une habitude héritée de ma mère? C’était la première chose qu’elle lisait dans le journal, en commençant par la fin.

Dans Le Devoir du 13 juin 2026, j’ai lu une notice singulière qui salue un ancêtre du défunt, le « truchement » (interprète) Nicolas Marsolet de Saint-Aignan (1601-1677), personnage controversé qui figure aussi dans mon arbre généalogique.

Marsolet

Marsolet était, écrit-on dans cette notice, « un ami des Montagnais qui l’ont hébergé encore enfant […], qui refusa de transmettre sa connaissance des langues algonquine et montagnaise aux missionnaires et qui s’opposa au projet de Samuel de Champlain d’expatrier trois jeunes autochtones pour les exhiber à la Cour de France ».

« Expatrier », « exhiber » : Champlain fait mauvaise figure dans cette affaire, mais trois historiens réputés (Trudel, Vachon et Thierry) l’ont rapportée d’une tout autre façon.

Citons, pour faire court, la notice que Marcel Trudel a consacrée, dans le DBC, à ces « jeunes Montagnaises » :

« Depuis longtemps, Champlain désirait adopter de jeunes Amérindiens pour les faire instruire en France. Mais il avait à surmonter l’attachement très fort que les parents avaient pour leurs enfants : certains, écrit-il, avaient refusé des offres alléchantes. Or, le 2 février 1628, les Montagnais vinrent lui offrir trois jeunes filles âgées de 11, 12, et 15 ans […] dans un effort pour renouer avec Champlain l’amitié compromise l’automne précédent par le meurtre de deux Français. Champlain accepta les jeunes Amérindiennes et les nomma Foi, Espérance et Charité.

[…] En juillet 1629, Champlain, forcé de livrer Québec aux Anglais, demande à Lewis Kirke l’autorisation d’emmener en France ses deux filles adoptives [la troisième étant retournée chez ses parents]. Kirke se laisse difficilement convaincre. Enfin, le 24 juillet, Espérance et Charité s’embarquent pour Tadoussac, “portées d’un désir extrême de venir en France”, mais l’intervention de Nicolas Marsolet va tout gâcher. Désireux de séduire les pupilles de Champlain, il écrit à David Kirke que les Montagnais, réunis à Trois-Rivières, s’opposent au départ des deux Montagnaises. Champlain soutient que ce n’est là qu’un mensonge, mais Kirke, qui veut assurer ses positions, craint de mécontenter les indigènes. Champlain insiste : il est prêt à leur donner 1 000# de marchandises. Kirke, pressé par Marsolet, refuse tout net. Espérance et Charité en perdent le goût du boire et du manger.

Un soir, Kirke reçut la compagnie à souper : il y avait là ses deux frères, Champlain, les capitaines de vaisseau et Marsolet. S’adressant à ce dernier, Espérance l’accusa de trahir les Français, de l’avoir poursuivie de ses offres indécentes et d’empêcher qu’elle et sa compagne n’aillent en France “y apprendre à servir Dieu”. Et elle ajoutait : “Si à l’avenir tu m’approches, je te donnerai d’un couteau dans le sein”. Charité la secondait : “Si je tenais ton cœur, j’en mangerais plus facilement et de meilleur courage que des viandes qui sont sur cette table.” Marsolet “resta tout honteux, et ne savait que répondre sinon qu’elles étaient folles”.

Espérance et Charité restèrent quand même au pays. […] À Guillaume Couillard, qui n’émigrait pas, Champlain recommanda “de les mettre avec sa femme tant qu’elles y voudraient être”. Le 14 septembre 1629, Couillard s’embarquait pour Québec avec les deux Montagnaises. Champlain ne semble pas avoir revu ses filles adoptives : à son retour, en 1633, il n’en parle plus. »

La même histoire est reprise par André Vachon (dans la notice consacrée à Marsolet dans le DBC) et Éric Thierry (dans la biographie monumentale qu’il consacre à Champlain au Septentrion). Ce dernier cite longuement le « réquisitoire » d’Espérance contre Marsolet, propos que le missionnaire Sagard a reproduits en 1636, en les enjolivant, peut-être, mais l’essentiel demeure : Champlain voulait amener ses filles adoptives en France pour les faire instruire, avec leur accord et celui de leurs parents; Marsolet préférait qu’elles restent ici, pour des raisons qui lui appartiennent.