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Une verge noire retrouvée ?

Le Musée de la civilisation possède une « canne à pommeau » qui pourrait bien être une verge noire utilisée au Conseil législatif à la fin du 19e siècle. Il s’agit d’une canne en bois de 66,0 cm peinte en noir, surmontée d’un pommeau sculpté en forme de couronne peinte de couleur noire et or et terminée par un pommeau en laiton[1].

verge noire Bellomo

Photo F. Bellomo, 2006.

Verge-Canne au MCQ 79-1535 détail 79-1535

Photos MCQ.

Or, cette masse ressemble à s’y méprendre à celle que le « le gentilhomme huissier de la verge noire », Samuel Staunton Hatt (1843-1901), porte sur des photographies des conseillers législatifs en 1883 et 1888[2].

Verge noire et Conseillers 1883 -FB 1883    verge noire et Conseillers 1888 -FB1888

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La verge noire était le symbole de l’autorité du « gentilhomme huissier de la verge noire[3] », dont la fonction la plus visible consistait à faire les messages du Conseil législatif. C’est lui qui, jusqu’à la fin de 1968, allait demander aux députés de se rendre dans la salle du Conseil législatif pour entendre le lieutenant-gouverneur à l’ouverture des sessions. Il agissait aussi comme chef du protocole pour les cérémonies tenues au « Salon rouge ».

Verge noire- Gentilhomme huissier

L’Opinion publique, 27 mars 1873.

L’Encyclopédie du parlementarisme québécois[4] rappelle l’histoire de la verge noire depuis la création du Parlement de la province de Québec :

En 1867, l’artiste Charles O. Zollikoffer réalise dans son atelier d’Ottawa une verge noire pour l’usage du nouveau Parlement de Québec. « Nothing very expensive is wanted », spécifie le télégramme envoyé à l’artisan. Celui-ci offre de fabriquer trois modèles de verge noire : en ébène (60 $), en cuivre (75 $) ou en argent doré (100 $), cette dernière option étant retenue[5].

En avril 1883, la verge noire et la masse du Conseil législatif sont détruites durant l’incendie du parlement de la côte de la Montagne[6]. L’artisan Cyrille Duquet en fabrique deux nouvelles quelques mois plus tard. La verge noire, faite d’ébène, est ornée d’un lion d’or à l’une de ses extrémités, en cela très semblable à la verge noire de Londres, et d’un pommeau décoré avec les armoiries du Québec à l’autre[7]. Cette verge subit des ajustements en 1889 et en 1902.

verge noire nouvelle 1889

La nouvelle verge noire. Photo F. Bellomo, 2006.

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Photos F. Bellomo, 2006.

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Lors de la restauration de la verge noire en 1992, une restauratrice du Centre de conservation du Québec, France Rémillard, a découvert deux messages cachés sous le lion par Albert Cyrille Duquet[8]. La relecture attentive de ce message et l’examen des Comptes publics de l’époque amènent à revoir l’historique qui précède.

Dans son message du 15 mars 1889, le jeune Duquet écrit, textuellement :

[…] laissez moi vous dire le véritable nom de l’ouvrier de ce travail d’abord le travail sort de l’atellier de mon oncle Cyrille Duquet – Horloger Bijoutier Opticien et Électricien et moi Albert Cyrille Duquet – Bijoutier Électricien je suis son employé depuis quatorze ans et pendant trente cinq jour j’ai travaillé à cette Verge noir en bronze doré.

Dans les mots de Duquet, le « travail », c’est l’œuvre, la verge noire, et c’est lui qui en a été « l’ouvrier ». Il serait étonnant qu’il ait travaillé 35 jours pour restaurer un objet qui a moins d’un mètre de long. Ce serait toute une réparation, moins de six ans après la fabrication de ladite verge[9] !

Les photographies reproduites ci-dessus montrent que le gentilhomme huissier de la verge noire portait un objet bien différent en 1883 et 1888.

S’agit-il de la verge créée par Zollikoffer, qui aurait survécu à l’incendie du 19 avril 1883, ou une autre, plus modeste, fabriquée après le drame et remplacée en 1889 ? Pourquoi ne porte-t-il pas la nouvelle verge, si elle a été fabriquée en 1883?

Dans le reportage du Journal de Québec, le 21 avril 1883, on mentionne que « la masse de l’Assemblée législative est sauvée, mais celle du Conseil est perdue ». Il n’est pas question du sort de la verge noire.

Les propos du journal semblent cohérents avec les dépenses qui figurent dans les Comptes publics de 1884-1885[10]. Duquet est payé[11] pour

  • une « réparation à la masse » (celle de l’Assemblée),
  • une « masse avec boîte et coussins » (pour le Conseil législatif)
  • et le « dorage de la verge noire ».

Donc rien pour établir qu’on a fabriqué une verge noire après l’incendie : on a plutôt restauré une verge existante.

Un seul détail empêche de conclure formellement que la verge noire portée par le gentilhomme huissier en 1883 et 1888 est celle de Zollikoffer : ce dernier aurait eu le contrat pour fabriquer une verge noire « en argent doré [sic] », au coût de 100 $, tel que mentionné plus haut, tandis que la canne du Musée de la civilisation serait en bois, selon sa fiche descriptive. Zollikofer a-t-il bien fourni une verge en argent ? Les Comptes publics de 1867-1868 mentionnent qu’on lui a payé 670 $ pour « deux masses » mais il n’est pas question de verge noire[12]. Elle est peut-être incluse dans les dépenses contingentes du Parlement.

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La verge noire qui fait partie du patrimoine de l’Assemblée nationale actuellement a été fabriquée en 1889, mais il reste un doute sur le lien entre la verge noire portée par Hatt en 1883 et 1888 ─ qui pourrait être de la main de Zollikoffer ─  et la canne à pommeau du Musée de la civilisation. Cette dernière est d’ailleurs un peu courte pour une canne, plutôt un bâton d’apparat.

Qu’est-il arrivé de la verge noire de monsieur Hatt après 1889 ? La canne du Musée provient des Archives nationales du Québec. Elle pourrait avoir fait partie des objets cédés par l’historien Thomas Chapais, longtemps membre du Conseil législatif et président de cette institution.


[2] Photographies reproduites par Francesco Bellomo à l’Assemblée nationale en décembre 2006. Conseillers législatifs de la province de Québec, 1883, photo Livernois, et Conseillers législatifs, province de Québec, 1888, photo Anselme-Romuald Roy.

[3] Le Parlement fédéral a changé « verge » pour « bâton » en 1997 quand une femme a été nommée à cette fonction, soit « huissière du bâton noir ».

[5] BAnQ, E25, Fonds du ministère des Travaux publics, Registre des lettres envoyées, nos 279, 335 et 336.

[6] Je suis probablement à l’origine de cette affirmation (la perte de la verge noire), que je remets en question aujourd’hui, dans un texte qui a maintenant près de 50 ans. Gaston Deschênes, « Masses et verges noires dans l’histoire du Québec », Bulletin de la Bibliothèque de la Législature, 9, 3-4 (décembre 1979), p. 51-58.

[7] Collection Assemblée nationale du Québec, Bordereau d’inventaire de l’Assemblée nationale du Québec, « 100833 : Verge noire du gentilhomme huissier de Duquet, Cyrille, 1883 – bois, ébène ; métal, or – 73,5 Ht x 6,5 La x 5 Pr cm ».

[8] Louis-Guy Lemieux, « Le secret de la verge noire », Le Soleil, 2 juin 1992, p. A1 ; Denis Lessard, « Une histoire d’amour cachée dans le décorum parlementaire », La Presse, 14 février 2008, p. A20.

[9] Curieusement, il n’est pas fait mention de verge dans les Comptes publics de 1888-1889 ou 1889-1890. Une restauration qui aurait duré 35 jours ou l’acquisition d’une verge aurait dû laisser une trace. Il y en a peut-être dans les archives.

[10] Il n’y a rien dans les Comptes publics de 1883-1884. L’incendie a eu lieu le 19 avril 1883 (peu après la prorogation) et la session suivante n’a débuté que le 27 mars 1884. L’année financière se terminait à l’époque à la fin de juin.

[11] État des comptes publics de la province de Québec pour l’exercice terminé le 30 juin 1885, p. 70 et 71.

[12] État des comptes publics de la province de Québec pour l’année fiscale terminée le 30 juin 1868, p. 33. Il y a aussi un État spécial des comptes publics de la province de Québec pour les six mois, et les dix-huit mois, expirés le 31 décembre 1868, mais on n’y trouve rien sur Zollikoffer.

Champlain et Marsolet: opposés même outre-tombe

Je consulte quotidiennement la rubrique des « avis de décès ». Une habitude héritée de ma mère? C’était la première chose qu’elle lisait dans le journal, en commençant par la fin.

Dans Le Devoir du 13 juin 2026, j’ai lu une notice singulière qui salue un ancêtre du défunt, le « truchement » (interprète) Nicolas Marsolet de Saint-Aignan (1601-1677), personnage controversé qui figure aussi dans mon arbre généalogique.

Marsolet

Marsolet était, écrit-on dans cette notice, « un ami des Montagnais qui l’ont hébergé encore enfant […], qui refusa de transmettre sa connaissance des langues algonquine et montagnaise aux missionnaires et qui s’opposa au projet de Samuel de Champlain d’expatrier trois jeunes autochtones pour les exhiber à la Cour de France ».

« Expatrier », « exhiber » : Champlain fait mauvaise figure dans cette affaire, mais trois historiens réputés (Trudel, Vachon et Thierry) l’ont rapportée d’une tout autre façon.

Citons, pour faire court, la notice que Marcel Trudel a consacrée, dans le DBC, à ces « jeunes Montagnaises » :

« Depuis longtemps, Champlain désirait adopter de jeunes Amérindiens pour les faire instruire en France. Mais il avait à surmonter l’attachement très fort que les parents avaient pour leurs enfants : certains, écrit-il, avaient refusé des offres alléchantes. Or, le 2 février 1628, les Montagnais vinrent lui offrir trois jeunes filles âgées de 11, 12, et 15 ans […] dans un effort pour renouer avec Champlain l’amitié compromise l’automne précédent par le meurtre de deux Français. Champlain accepta les jeunes Amérindiennes et les nomma Foi, Espérance et Charité.

[…] En juillet 1629, Champlain, forcé de livrer Québec aux Anglais, demande à Lewis Kirke l’autorisation d’emmener en France ses deux filles adoptives [la troisième étant retournée chez ses parents]. Kirke se laisse difficilement convaincre. Enfin, le 24 juillet, Espérance et Charité s’embarquent pour Tadoussac, “portées d’un désir extrême de venir en France”, mais l’intervention de Nicolas Marsolet va tout gâcher. Désireux de séduire les pupilles de Champlain, il écrit à David Kirke que les Montagnais, réunis à Trois-Rivières, s’opposent au départ des deux Montagnaises. Champlain soutient que ce n’est là qu’un mensonge, mais Kirke, qui veut assurer ses positions, craint de mécontenter les indigènes. Champlain insiste : il est prêt à leur donner 1 000# de marchandises. Kirke, pressé par Marsolet, refuse tout net. Espérance et Charité en perdent le goût du boire et du manger.

Un soir, Kirke reçut la compagnie à souper : il y avait là ses deux frères, Champlain, les capitaines de vaisseau et Marsolet. S’adressant à ce dernier, Espérance l’accusa de trahir les Français, de l’avoir poursuivie de ses offres indécentes et d’empêcher qu’elle et sa compagne n’aillent en France “y apprendre à servir Dieu”. Et elle ajoutait : “Si à l’avenir tu m’approches, je te donnerai d’un couteau dans le sein”. Charité la secondait : “Si je tenais ton cœur, j’en mangerais plus facilement et de meilleur courage que des viandes qui sont sur cette table.” Marsolet “resta tout honteux, et ne savait que répondre sinon qu’elles étaient folles”.

Espérance et Charité restèrent quand même au pays. […] À Guillaume Couillard, qui n’émigrait pas, Champlain recommanda “de les mettre avec sa femme tant qu’elles y voudraient être”. Le 14 septembre 1629, Couillard s’embarquait pour Québec avec les deux Montagnaises. Champlain ne semble pas avoir revu ses filles adoptives : à son retour, en 1633, il n’en parle plus. »

La même histoire est reprise par André Vachon (dans la notice consacrée à Marsolet dans le DBC) et Éric Thierry (dans la biographie monumentale qu’il consacre à Champlain au Septentrion). Ce dernier cite longuement le « réquisitoire » d’Espérance contre Marsolet, propos que le missionnaire Sagard a reproduits en 1636, en les enjolivant, peut-être, mais l’essentiel demeure : Champlain voulait amener ses filles adoptives en France pour les faire instruire, avec leur accord et celui de leurs parents; Marsolet préférait qu’elles restent ici, pour des raisons qui lui appartiennent.

La Côte-du-Sud

Extrait d’une conférence au 59e congrès de la Fédération des sociétés d’histoire le 30 mai 2025

« Pour certains citoyens nous sommes de la région de Québec; pour d’autres, c’est le Bas du Fleuve; pour d’autres encore, c’est la rive sud. Ne serait-il pas temps de réaliser que nous vivons dans une région bien déterminée qui a nom Côte-du-Sud? »

(A.C., Le Peuple, 14 sept. 1967)

La Côte-du-Sud suscite encore beaucoup de points d’interrogation, malgré son ancienneté. Sous le régime français, il était sûrement moins nécessaire d’expliquer ce toponyme. Un habitant sur six, environ, vivait dans la trentaine de seigneuries concédées entre Pointe-Lévy et la rivière du Loup[1].

La Côte-du-Sud, du 17e au 19e siècle
La Côte-du-Sud constituait l’extrémité de la zone habitée à l’est de Québec; Kamouraska était au bout de la route, la dernière paroisse.
Ce toponyme n’était pas officiel, mais d’usage courant : il y avait des missionnaires désignés pour exercer « dans toute la Coste-du-Sud », des notaires royaux « de la Côte du Sud », des officiers de milice « de la Coste du Sud ».
Au XIXe siècle, on trouve ce toponyme sous la plume de plusieurs auteurs : Casgrain, Aubert de Gaspé, Chauveau, Renault, Montpetit, Taché, Lemoine et probablement de plusieurs autres. Ainsi, Philippe Aubert de Gaspé a romancé les ravages commis par les troupes de Scott dans un chapitre des Anciens Canadiens intitulé « L’incendie de la Côte du Sud ».

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Chapitre 12  des  Anciens Canadiens .

En 1855, dans son Esquisse sur le Canada[2], Joseph-Charles Taché décrit la Côte-du-Sud comme une « magnifique suite d’établissements » qui est « connue et célèbre dans le pays ». On notera que « sa » Côte-du-Sud s’étend jusqu’à Rimouski.
Mais, quelques années plus tard, dans son Dictionnaire généalogique des familles canadiennes, Mgr Tanguay évoque un changement de perception : il parle de L’Islet et des paroisses voisines comme d’une région « qu’on appelait la Côte du Sud » [sic], signe que ce toponyme n’est plus aussi courant.
Depuis le début du 19e siècle, le territoire a beaucoup évolué. La population de la Côte-du-Sud a bougé vers l’intérieur, en peuplant l’arrière-pays, vers l’est et le nord, en contribuant au développement du Bas-Saint-Laurent et du Saguenay, et bien sûr vers les villes et les États-Unis. Un Bas-Canadien sur 14 y vivait en 1844, un Québécois sur 22 en 1891, un sur 36 en 1941, et un sur 90 aujourd’hui.

De la Côte-du-Sud au « Bas-de-Québec »
Cette évolution n’est sûrement pas étrangère à l’effacement de toponyme « Côte-du-Sud » au tournant du XXe siècle : on voit plus souvent l’expression « Bas-de-Québec » ou « Bas-Québec » pour désigner ce qui se trouve à l’est de Québec et Lévis. Ainsi, vers la fin des années trente, François Hertel a écrit un Hymne au « Bas de Québec[3] ». En 1941, Marie Bonenfant met cette expression dans la bouche d’un personnage montréalais de son roman Canadiennes d’hier ; dans sa perspective montréalaise, « Être bas de Québec » signifie quelque chose comme « ancien » ou « vieux jeu ». Donc, un petit côté péjoratif.

Canadiennes d'hier, p. 214

Extrait de roman Canadiennes d’hier.

La renaissance
On recommence à parler de Côte-du-Sud dans les années 1950, probablement sous l’influence de la Société historique de Kamouraska qui change de nom pour Société historique de la Côte-du-Sud en 1953.
Le toponyme acquiert une certaine notoriété au cours de la décennie suivante. En février 1969, selon un journaliste du Peuple, au moins une douzaine d’organismes s’identifient à la Côte-du-Sud, dont la Coopérative agricole de la Côte-du-Sud (créée en 1966). Le Peuple lui-même s’identifie comme « organe de la Côte-du-Sud ».
En 1962, des représentants du monde municipal créent le Conseil d’aménagement et d’expansion de la Côte-du-Sud[4] (dont le siège social est situé à La Pocatière). Cet organisme fait aussitôt préparer une magnifique « Carte routière et touristique de la région de la Côte-du-Sud, comprenant les comtés de Bellechasse, Montmagny, L’Islet. Kamouraska », en s’inspirant de ce que faisait la France pour ses diverses régions économiques et touristiques ; cette carte aurait été la première initiative du genre au Québec. Elle indique même les phares, les points de vue panoramiques et les croix de chemin. Elle mentionne l’« archipel de la Côte-du-Sud », un toponyme malheureusement oublié par la suite.

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Carte routière et touristique de la région de la Côte-du-Sud publiée dans l’Annuaire du Québec en 1962. Dressée par Michel Brochu, géographe, de l’équipe J.-C. Lahaye, urbaniste-conseil, et dessinée par M. Boivin, du ministère de l’Industrie et du Commerce.

Archipel Carte CDS 1962

 L’« archipel de la Côte-du-Sud » sur la carte de 1962.

La partition
Ce mouvement « identitaire » frappe un mur en 1966. Cette année-là, le Québec est découpé en dix régions administratives en fonction des « pôles d’attraction » et de leurs « zones d’influence[5] ». On ne parle plus d’histoire.
Le Bas-Saint-Laurent-Gaspésie s’empare du Kamouraska tandis que le reste de la Côte-du-Sud est inclus dans la région de Québec. Ce « reste » est pourtant puissant car les circonscriptions de Bellechasse, Montmagny et L’Islet ont chacune leur ministre en 1966, mais ils plaideront en vain pour la création d’une sous-région « Côte-du-Sud » avec Montmagny comme capitale. Il faudra attendre 20 ans avant de voir naître une région administrative distincte sur la rive sud, détachée de Québec. Elle s’appellera d’abord « Québec-Sud » en 1987 puis, « Chaudière-Appalaches » en 1988.

Ce découpage administratif aurait eu un impact limité si on n’avait pas bêtement utilisé la même carte pour définir une « région touristique » sur la rive sud et la doter d’une association touristique régionale[6]. Les régions administratives visent à encadrer la population et les municipalités, à planifier le développement, à dresser des statistiques. On les désignerait par des numéros que ça ne changerait pas grand-chose. Une région touristique est autre chose. C’est une image pour les visiteurs.

La marginalisation
Quand le gouvernement délègue ensuite la promotion touristique à des associations touristiques régionales, la Côte-du-Sud, qui est déjà « partitionnée » depuis 1966, est carrément marginalisée au sein d’une association qui s’appelle d’abord « Beauce-Appalaches[7] », en 1977. Trois ans plus tard, on change de nom pour « Pays de l’Érable », afin que « les intervenants en tourisme », et particulièrement ceux de Montmagny-L’Islet, s’identifient davantage à leur association touristique[8]. La carte de cette région touristique comprenait quand même une section nommée « Côte-du-Sud », qui est disparue par la suite, avec presque toute l’information historique.

Pays de l'Érable - carte

 Dans le « Pays de l’érable », il y avait une sous-région « Côte-du-Sud ».

Moins de dix ans plus tard, on constate que ce n’est pas une bonne idée et on mobilise les consultants, Pluram[9] et Éverest. Cette dernière constate en 1989 que la région se subdivise « en trois zones distinctes auxquelles sont rattachés des produits diversifiés. Il n’existe donc pas d’homogénéité dans l’offre touristique. Le caractère propre à chacune des régions ne crée pas de sentiment d’appartenance à la région “ Pays-de-l’Érable ҅҅” chez les intervenants régionaux[10] ».
La firme Éverest propose de donner à la région touristique le même nom que la région administrative, soit Chaudière-Appalaches, ce qui fut fait en 1990.

Secteurs touristiques

Chaudière-Appalaches aujourd’hui.

On passe donc de la Beauce à la Chaudière, et la Côte-du Sud disparaît des guides malgré son potentiel touristique supérieur. C’est Pluram qui le dit : « Le littoral renferme de façon générale les plus riches composantes patrimoniales et muséologiques de la région du Pays-de-l’Érable »; la Côte-du-Sud possède les attraits « pour devenir une destination touristique de premier choix » et « percer sur les marchés extérieurs[11] ».
Il eut mieux valu faire appel aux consultants plus tôt : ils auraient aisément démontré que le découpage touristique était mauvais, mal fondé, non seulement au point de vue historique, mais aussi, et de façon peut-être encore plus évidente, aux points de vue géographique et touristique. La Carte routière et touristique de 1962 avait pourtant montré la voie vingt ans plus tôt.
Il ne fait aucun doute qu’on aurait plus facilement « vendu » une région touristique qui se serait étendue de Beaumont à Saint-André, une région qui a une profondeur historique, une continuité géographique, une homogénéité socio-économique, bref, une identité, depuis longtemps. On a bien fait une association touristique régionale distincte pour Charlevoix, qui n’est pas une région administrative et qui compte la moitié moins d’habitants que la Côte-du-Sud.

Côte -du-Sud prov.

La circonscription Côte-du-Sud

On peut se consoler avec la « consécration » récente de la Côte-du-Sud sur les cartes électorales : « Côte-du-Sud », pour le Québec, « Côte-du-Sud−Rivière-du-Loup−Kataskomiq−Témiscouata », pour notre Canada multiculturel. Il manque Bellechasse, dans les deux cas, et rien n’est assuré. Une carte électorale, ça se change. On a bien remplacé Octave-Crémazie par Maurice Richard !


[1] Sur la Côte-du-Sud, voir Gaston Deschênes, La Côte-du-Sud, cette inconnue, Sillery, Septentrion, 1990, 82 p.; Jacques Saint-Pierre, La Côte-du-Sud, Québec, IQRC, 2000, 180 p.

[2] Paris, Bossange, 1855.

[3] Poèmes d’hier et d’aujourd’hui, 1927-1967, Montréal, Parti-pris, 1967, p. 20-21.

[4] Devient le « Conseil de Développement de la Côte du Sud » en 1970.

[5] Les régions administratives du Québec, Québec, Publications du Québec, 1990, p. 1-2.

[6] Les associations touristiques régionales sont des organismes privés sans but lucratif et autonomes, créés par leur milieu régional et regroupant des membres provenant du secteur touristique (hébergement, attraits, équipements, événements, commerces, etc.).

[7] Imaginée par des étudiants du cégep de Granby. Le Guide, 30 mars 1977.

[8] Le Guide, 29 octobre 1980.

[9] Plan de développement touristique, 1987, p. 65.

[10] Résumé du plan de commercialisation, p. 7-8.

[11] Ibid., p. 6 et 82. Éverest était encore plus explicite : « Le littoral constitue un atout pour la région puisqu’il permet de positionner des produits sur un circuit touristique naturel du Québec [souligné dans le texte] générant un flux touristique considérable ». Résumé du plan de commercialisation, p. 8.

 

Il y a 250 ans, une « assemblée séditieuse » à Pointe-Lévy

Le 10 septembre, Henry Caldwell, William Grant et quelques autres se rendent à Pointe-Lévy pour recruter des hommes afin de protéger la frontière menacée par une arrivée des insurgés des Treize Colonies dans l’axe Kennebec-Chaudière. Caldwell souhaitait recruter 250 hommes, il n’en aurait pas eu un seul.

Le lendemain, 11 septembre, Caldwell retourne à Pointe-Lévy avec Gabriel-Elzéar Taschereau, propriétaire de la seigneurie de Sainte-Marie-de-la-Nouvelle-Beauce, directement menacée par le passage des « Bostonnais ». D’après les premiers échos de cette démarche, Caldwell et Taschereau auraient recruté un millier d’hommes qui doivent monter à Sartigan (auj. Saint-Georges). Le mémorialiste James Jeffrey doit cependant se corriger le lendemain : les quelque 1400 ou 1500 habitants réunis à Pointe-Lévy ne se sont pas engagés pour aller en Beauce, ils ont plutôt obligé Caldwell et Taschereau à retourner chez eux sans recrue : « They abused Majr Caldwell, Taschereaux, etc. and obliged them to return without a man & declare they shall not have one from any parish on the So Shore ».
Cette petite phrase fort révélatrice a été mise en évidence par Yvan-M. Roy dans un article dans « La seigneurie de Lauzon » (hiver 2016, p. 20-22, https://yvanm.eklablog.com/a-pointe-levy-le-11-septembre-1775-mutinerie-et-sedition-au-debut-de-l-a126523504).

De nombreux habitants de la Côte-du-Sud assistent à cette assemblée que le journal de Baby a qualifiée de « séditieuse » et « tumultueuse ». On y trouve notamment le capitaine de milice de Beaumont et « presque toute la paroisse » (ce qu’il faut interpréter comme « presque tous les miliciens ») ; « le plus grand nombre » des paroisses de Saint-Charles, de Saint-Michel et de Saint-Vallier, « presque la moitié » de la paroisse de Saint-François et dix à douze habitants de Saint-Pierre, une paroisse plus royaliste. À Berthier, le bailli Morency se met en route « avec la plupart des habitants », mais une partie seulement arrive avant la fin de l’assemblée. Les habitants de Saint-Thomas qui voulaient y aller doivent rebrousser chemin, « l’assemblée » étant terminée. Jeffrey mentionne qu’il en serait venu même de Kamouraska, mais il s’agissait sûrement de cas particuliers, peut-être Pierre Ayotte.
Il est difficile d’évaluer combien de personnes de la Côte-du-Sud ont participé à cette assemblée, probablement de 2 à 300.

À la suite de cette « assemblée séditieuse », on monte la garde au bord du fleuve, souvent en armes, dans les paroisses riveraines pour s’opposer aux forces du roi, et un système de feux est mis en place pour signaler l’arrivée éventuelle de forces britanniques sur le fleuve. Le journal de Baby en fait mention dans toutes les paroisses de la Côte-du-Sud. À Saint-Michel, les habitants s’emparent du presbytère pour en faire un poste de garde.

Cette assemblée et ses suites démontrent un fort courant de sympathie de la Côte-du-Sud envers les rebelles américains.

« La prière du Canadien français au père de la Nouvelle-France »

Pour souligner l’anniversaire de la fondation de Québec, voici un poème de Gustave Zidler lu devant le monument Champlain, le 19 juillet 1908, par Adjutor Rivard, avocat et juge, mais aussi et surtout écrivain et linguiste.

En 1902, Rivard avait fondé la Société du parler français et publié un Manuel de la parole. Dix ans plus tard, il organise le premier congrès de la langue française au Canada, rassemblement de délégués des communautés francophones d’Europe et d’Amérique. Gustave Zidler (Paris, 1862-Versailles, 1936), poète patriotique cinq fois lauréat de l’Académie française, y participa.

La cérémonie du 19 juillet s’inscrivait dans la commémoration du 300e anniversaire de Québec. Le ton et le style de l’oeuvre de Zidler sont surannés, évidemment,  et tranchent avec l’insignifiance du 400e (que Zidler aurait peut-être qualifié de « sombre oubli ») et la tiédeur des 3 juillet contemporains.

RivardZidler

Adjutor Rivard et un ouvrage de Zidler.

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Depuis ce jour, Champlain, bon Français de Saintonge,
Où ta barque accosta l’ancien Stadaconé,
Depuis qu’à coups de hache a pris forme ton songe,
À l’horloge du temps trois cents ans ont sonné ;
Et nous, fils des héros, qu’un triple siècle embrasse,
Sur ta tombe, devant ta statue, à genoux,
Par tout le cher pays où nous baisons ta trace,
Nous t’allons demandant, nous ton sang, nous ta race :
Ô Père, es-tu content de nous ?

Es-tu content de nous, Père qui nous contemples,
Toujours présent, d’un ciel de gloire et de vertu ?
Avons-nous profité de tes virils exemples ?
Pour tes nobles desseins avons-nous combattu ?
De la Croix, que ta main planta sur cette grève,
Qu’avons-nous renié, couvert d’un sombre oubli ?
Au-delà de ta vie impuissante et trop brève,
Par nos cœurs et nos bras ton vaste et puissant rêve,
S’est-il tout entier accompli ?

Père, ce que tu fus, nous aussi nous le sommes :
Pour tes fils, défricheurs et soldats tour à tour,
Tout fut dur, les hivers, la forêt et les hommes,
Et pourtant, cette terre est notre unique amour !
De sueurs et de sang plus notre terre est faite,
Plus elle nous aspire et plus elle nous prend ;
Et tu nous vois encore, à son nom seul, en fête,
Tous tels que tu revins, conquis par ta conquête,
Mourir aux bords du Saint-Laurent !

Nous portions trop au cœur ces graves paysages,
Pour n’en pas refouler nos ennemis, les tiens ;
Avec les Cinq-Tribus* et de Pâles-Visages,
Nous avons prolongé les sanglants entretiens.
Montcalm succomba… Mais, l’âme toute meurtrie,
« Plus grand que son malheur », et vainqueur de l’échec,
Comme toi, sans changer de foi ni de patrie,
Le Canadien français en français pense et prie,
Libre sur son roc de Québec !

Es-tu content, semeur ? Vois cette Beauce, Père,
Sur la cendre des bois dérouler ses grands blés !
Dénombre en cet instant la famille prospère,
Pour le même banquet tous tes fils assemblés !
Ajoute aux premiers fruits de ta persévérance,
De trois siècles d’efforts les robustes présents :
Tu pourrais, exalté d’orgueil et d’espérance,
Retrouver la saveur de ton pays de France,
Dans le pain de nos paysans !

« Croissez ! Multipliez ! » Au mot sacré fidèles,
Nous avons su grandir avec l’épi des champs :
Autour du premier nid battent des milliers d’ailes
Dans l’érable plus dru qu’emplissent d’anciens chants.
Sois tranquille ! Où tu bus, tout un peuple s’abreuve :
Nous veillons sur ton cœur, inlassables gardiens ;
Et d’un cours plus puissant, en dépit de l’épreuve,
S’étend et s’élargit, parallèle au grand fleuve,
Le beau sang de tes Canadiens !

Samuel de Champlain, ô patriarche ! apôtre !
Si ton divin appui, nos soins l’ont mérité,
Si tu sens rajeunir ta vaillance en la nôtre,
Élu de Dieu, du haut le ton éternité,
Bénis de nos sillons cette moisson féconde,
Que d’un immense vœu déjà tu caressais :
Bénis nos fils | Bénis nos filles ! Et seconde
Le rêve que par toi nous vivons dans ce monde,
Bénis ton Canada français !

Gustave Zidler

* Les Cinq nations iroquoises.
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