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La Côte-du-Sud

Extrait d’une conférence au 59e congrès de la Fédération des sociétés d’histoire le 30 mai 2025

« Pour certains citoyens nous sommes de la région de Québec; pour d’autres, c’est le Bas du Fleuve; pour d’autres encore, c’est la rive sud. Ne serait-il pas temps de réaliser que nous vivons dans une région bien déterminée qui a nom Côte-du-Sud? »

(A.C., Le Peuple, 14 sept. 1967)

La Côte-du-Sud suscite encore beaucoup de points d’interrogation, malgré son ancienneté. Sous le régime français, il était sûrement moins nécessaire d’expliquer ce toponyme. Un habitant sur six, environ, vivait dans la trentaine de seigneuries concédées entre Pointe-Lévy et la rivière du Loup[1].

La Côte-du-Sud, du 17e au 19e siècle
La Côte-du-Sud constituait l’extrémité de la zone habitée à l’est de Québec; Kamouraska était au bout de la route, la dernière paroisse.
Ce toponyme n’était pas officiel, mais d’usage courant : il y avait des missionnaires désignés pour exercer « dans toute la Coste-du-Sud », des notaires royaux « de la Côte du Sud », des officiers de milice « de la Coste du Sud ».
Au XIXe siècle, on trouve ce toponyme sous la plume de plusieurs auteurs : Casgrain, Aubert de Gaspé, Chauveau, Renault, Montpetit, Taché, Lemoine et probablement de plusieurs autres. Ainsi, Philippe Aubert de Gaspé a romancé les ravages commis par les troupes de Scott dans un chapitre des Anciens Canadiens intitulé « L’incendie de la Côte du Sud ».

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Chapitre 12  des  Anciens Canadiens .

En 1855, dans son Esquisse sur le Canada[2], Joseph-Charles Taché décrit la Côte-du-Sud comme une « magnifique suite d’établissements » qui est « connue et célèbre dans le pays ». On notera que « sa » Côte-du-Sud s’étend jusqu’à Rimouski.
Mais, quelques années plus tard, dans son Dictionnaire généalogique des familles canadiennes, Mgr Tanguay évoque un changement de perception : il parle de L’Islet et des paroisses voisines comme d’une région « qu’on appelait la Côte du Sud » [sic], signe que ce toponyme n’est plus aussi courant.
Depuis le début du 19e siècle, le territoire a beaucoup évolué. La population de la Côte-du-Sud a bougé vers l’intérieur, en peuplant l’arrière-pays, vers l’est et le nord, en contribuant au développement du Bas-Saint-Laurent et du Saguenay, et bien sûr vers les villes et les États-Unis. Un Bas-Canadien sur 14 y vivait en 1844, un Québécois sur 22 en 1891, un sur 36 en 1941, et un sur 90 aujourd’hui.

De la Côte-du-Sud au « Bas-de-Québec »
Cette évolution n’est sûrement pas étrangère à l’effacement de toponyme « Côte-du-Sud » au tournant du XXe siècle : on voit plus souvent l’expression « Bas-de-Québec » ou « Bas-Québec » pour désigner ce qui se trouve à l’est de Québec et Lévis. Ainsi, vers la fin des années trente, François Hertel a écrit un Hymne au « Bas de Québec[3] ». En 1941, Marie Bonenfant met cette expression dans la bouche d’un personnage montréalais de son roman Canadiennes d’hier ; dans sa perspective montréalaise, « Être bas de Québec » signifie quelque chose comme « ancien » ou « vieux jeu ». Donc, un petit côté péjoratif.

Canadiennes d'hier, p. 214

Extrait de roman Canadiennes d’hier.

La renaissance
On recommence à parler de Côte-du-Sud dans les années 1950, probablement sous l’influence de la Société historique de Kamouraska qui change de nom pour Société historique de la Côte-du-Sud en 1953.
Le toponyme acquiert une certaine notoriété au cours de la décennie suivante. En février 1969, selon un journaliste du Peuple, au moins une douzaine d’organismes s’identifient à la Côte-du-Sud, dont la Coopérative agricole de la Côte-du-Sud (créée en 1966). Le Peuple lui-même s’identifie comme « organe de la Côte-du-Sud ».
En 1962, des représentants du monde municipal créent le Conseil d’aménagement et d’expansion de la Côte-du-Sud[4] (dont le siège social est situé à La Pocatière). Cet organisme fait aussitôt préparer une magnifique « Carte routière et touristique de la région de la Côte-du-Sud, comprenant les comtés de Bellechasse, Montmagny, L’Islet. Kamouraska », en s’inspirant de ce que faisait la France pour ses diverses régions économiques et touristiques ; cette carte aurait été la première initiative du genre au Québec. Elle indique même les phares, les points de vue panoramiques et les croix de chemin. Elle mentionne l’« archipel de la Côte-du-Sud », un toponyme malheureusement oublié par la suite.

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Carte routière et touristique de la région de la Côte-du-Sud publiée dans l’Annuaire du Québec en 1962. Dressée par Michel Brochu, géographe, de l’équipe J.-C. Lahaye, urbaniste-conseil, et dessinée par M. Boivin, du ministère de l’Industrie et du Commerce.

Archipel Carte CDS 1962

 L’« archipel de la Côte-du-Sud » sur la carte de 1962.

La partition
Ce mouvement « identitaire » frappe un mur en 1966. Cette année-là, le Québec est découpé en dix régions administratives en fonction des « pôles d’attraction » et de leurs « zones d’influence[5] ». On ne parle plus d’histoire.
Le Bas-Saint-Laurent-Gaspésie s’empare du Kamouraska tandis que le reste de la Côte-du-Sud est inclus dans la région de Québec. Ce « reste » est pourtant puissant car les circonscriptions de Bellechasse, Montmagny et L’Islet ont chacune leur ministre en 1966, mais ils plaideront en vain pour la création d’une sous-région « Côte-du-Sud » avec Montmagny comme capitale. Il faudra attendre 20 ans avant de voir naître une région administrative distincte sur la rive sud, détachée de Québec. Elle s’appellera d’abord « Québec-Sud » en 1987 puis, « Chaudière-Appalaches » en 1988.

Ce découpage administratif aurait eu un impact limité si on n’avait pas bêtement utilisé la même carte pour définir une « région touristique » sur la rive sud et la doter d’une association touristique régionale[6]. Les régions administratives visent à encadrer la population et les municipalités, à planifier le développement, à dresser des statistiques. On les désignerait par des numéros que ça ne changerait pas grand-chose. Une région touristique est autre chose. C’est une image pour les visiteurs.

La marginalisation
Quand le gouvernement délègue ensuite la promotion touristique à des associations touristiques régionales, la Côte-du-Sud, qui est déjà « partitionnée » depuis 1966, est carrément marginalisée au sein d’une association qui s’appelle d’abord « Beauce-Appalaches[7] », en 1977. Trois ans plus tard, on change de nom pour « Pays de l’Érable », afin que « les intervenants en tourisme », et particulièrement ceux de Montmagny-L’Islet, s’identifient davantage à leur association touristique[8]. La carte de cette région touristique comprenait quand même une section nommée « Côte-du-Sud », qui est disparue par la suite, avec presque toute l’information historique.

Pays de l'Érable - carte

 Dans le « Pays de l’érable », il y avait une sous-région « Côte-du-Sud ».

Moins de dix ans plus tard, on constate que ce n’est pas une bonne idée et on mobilise les consultants, Pluram[9] et Éverest. Cette dernière constate en 1989 que la région se subdivise « en trois zones distinctes auxquelles sont rattachés des produits diversifiés. Il n’existe donc pas d’homogénéité dans l’offre touristique. Le caractère propre à chacune des régions ne crée pas de sentiment d’appartenance à la région “ Pays-de-l’Érable ҅҅” chez les intervenants régionaux[10] ».
La firme Éverest propose de donner à la région touristique le même nom que la région administrative, soit Chaudière-Appalaches, ce qui fut fait en 1990.

Secteurs touristiques

Chaudière-Appalaches aujourd’hui.

On passe donc de la Beauce à la Chaudière, et la Côte-du Sud disparaît des guides malgré son potentiel touristique supérieur. C’est Pluram qui le dit : « Le littoral renferme de façon générale les plus riches composantes patrimoniales et muséologiques de la région du Pays-de-l’Érable »; la Côte-du-Sud possède les attraits « pour devenir une destination touristique de premier choix » et « percer sur les marchés extérieurs[11] ».
Il eut mieux valu faire appel aux consultants plus tôt : ils auraient aisément démontré que le découpage touristique était mauvais, mal fondé, non seulement au point de vue historique, mais aussi, et de façon peut-être encore plus évidente, aux points de vue géographique et touristique. La Carte routière et touristique de 1962 avait pourtant montré la voie vingt ans plus tôt.
Il ne fait aucun doute qu’on aurait plus facilement « vendu » une région touristique qui se serait étendue de Beaumont à Saint-André, une région qui a une profondeur historique, une continuité géographique, une homogénéité socio-économique, bref, une identité, depuis longtemps. On a bien fait une association touristique régionale distincte pour Charlevoix, qui n’est pas une région administrative et qui compte la moitié moins d’habitants que la Côte-du-Sud.

Côte -du-Sud prov.

La circonscription Côte-du-Sud

On peut se consoler avec la « consécration » récente de la Côte-du-Sud sur les cartes électorales : « Côte-du-Sud », pour le Québec, « Côte-du-Sud−Rivière-du-Loup−Kataskomiq−Témiscouata », pour notre Canada multiculturel. Il manque Bellechasse, dans les deux cas, et rien n’est assuré. Une carte électorale, ça se change. On a bien remplacé Octave-Crémazie par Maurice Richard !


[1] Sur la Côte-du-Sud, voir Gaston Deschênes, La Côte-du-Sud, cette inconnue, Sillery, Septentrion, 1990, 82 p.; Jacques Saint-Pierre, La Côte-du-Sud, Québec, IQRC, 2000, 180 p.

[2] Paris, Bossange, 1855.

[3] Poèmes d’hier et d’aujourd’hui, 1927-1967, Montréal, Parti-pris, 1967, p. 20-21.

[4] Devient le « Conseil de Développement de la Côte du Sud » en 1970.

[5] Les régions administratives du Québec, Québec, Publications du Québec, 1990, p. 1-2.

[6] Les associations touristiques régionales sont des organismes privés sans but lucratif et autonomes, créés par leur milieu régional et regroupant des membres provenant du secteur touristique (hébergement, attraits, équipements, événements, commerces, etc.).

[7] Imaginée par des étudiants du cégep de Granby. Le Guide, 30 mars 1977.

[8] Le Guide, 29 octobre 1980.

[9] Plan de développement touristique, 1987, p. 65.

[10] Résumé du plan de commercialisation, p. 7-8.

[11] Ibid., p. 6 et 82. Éverest était encore plus explicite : « Le littoral constitue un atout pour la région puisqu’il permet de positionner des produits sur un circuit touristique naturel du Québec [souligné dans le texte] générant un flux touristique considérable ». Résumé du plan de commercialisation, p. 8.

 

Il y a 250 ans, une « assemblée séditieuse » à Pointe-Lévy

Le 10 septembre, Henry Caldwell, William Grant et quelques autres se rendent à Pointe-Lévy pour recruter des hommes afin de protéger la frontière menacée par une arrivée des insurgés des Treize Colonies dans l’axe Kennebec-Chaudière. Caldwell souhaitait recruter 250 hommes, il n’en aurait pas eu un seul.

Le lendemain, 11 septembre, Caldwell retourne à Pointe-Lévy avec Gabriel-Elzéar Taschereau, propriétaire de la seigneurie de Sainte-Marie-de-la-Nouvelle-Beauce, directement menacée par le passage des « Bostonnais ». D’après les premiers échos de cette démarche, Caldwell et Taschereau auraient recruté un millier d’hommes qui doivent monter à Sartigan (auj. Saint-Georges). Le mémorialiste James Jeffrey doit cependant se corriger le lendemain : les quelque 1400 ou 1500 habitants réunis à Pointe-Lévy ne se sont pas engagés pour aller en Beauce, ils ont plutôt obligé Caldwell et Taschereau à retourner chez eux sans recrue : « They abused Majr Caldwell, Taschereaux, etc. and obliged them to return without a man & declare they shall not have one from any parish on the So Shore ».
Cette petite phrase fort révélatrice a été mise en évidence par Yvan-M. Roy dans un article dans « La seigneurie de Lauzon » (hiver 2016, p. 20-22, https://yvanm.eklablog.com/a-pointe-levy-le-11-septembre-1775-mutinerie-et-sedition-au-debut-de-l-a126523504).

De nombreux habitants de la Côte-du-Sud assistent à cette assemblée que le journal de Baby a qualifiée de « séditieuse » et « tumultueuse ». On y trouve notamment le capitaine de milice de Beaumont et « presque toute la paroisse » (ce qu’il faut interpréter comme « presque tous les miliciens ») ; « le plus grand nombre » des paroisses de Saint-Charles, de Saint-Michel et de Saint-Vallier, « presque la moitié » de la paroisse de Saint-François et dix à douze habitants de Saint-Pierre, une paroisse plus royaliste. À Berthier, le bailli Morency se met en route « avec la plupart des habitants », mais une partie seulement arrive avant la fin de l’assemblée. Les habitants de Saint-Thomas qui voulaient y aller doivent rebrousser chemin, « l’assemblée » étant terminée. Jeffrey mentionne qu’il en serait venu même de Kamouraska, mais il s’agissait sûrement de cas particuliers, peut-être Pierre Ayotte.
Il est difficile d’évaluer combien de personnes de la Côte-du-Sud ont participé à cette assemblée, probablement de 2 à 300.

À la suite de cette « assemblée séditieuse », on monte la garde au bord du fleuve, souvent en armes, dans les paroisses riveraines pour s’opposer aux forces du roi, et un système de feux est mis en place pour signaler l’arrivée éventuelle de forces britanniques sur le fleuve. Le journal de Baby en fait mention dans toutes les paroisses de la Côte-du-Sud. À Saint-Michel, les habitants s’emparent du presbytère pour en faire un poste de garde.

Cette assemblée et ses suites démontrent un fort courant de sympathie de la Côte-du-Sud envers les rebelles américains.

« La prière du Canadien français au père de la Nouvelle-France »

Pour souligner l’anniversaire de la fondation de Québec, voici un poème de Gustave Zidler lu devant le monument Champlain, le 19 juillet 1908, par Adjutor Rivard, avocat et juge, mais aussi et surtout écrivain et linguiste.

En 1902, Rivard avait fondé la Société du parler français et publié un Manuel de la parole. Dix ans plus tard, il organise le premier congrès de la langue française au Canada, rassemblement de délégués des communautés francophones d’Europe et d’Amérique. Gustave Zidler (Paris, 1862-Versailles, 1936), poète patriotique cinq fois lauréat de l’Académie française, y participa.

La cérémonie du 19 juillet s’inscrivait dans la commémoration du 300e anniversaire de Québec. Le ton et le style de l’oeuvre de Zidler sont surannés, évidemment,  et tranchent avec l’insignifiance du 400e (que Zidler aurait peut-être qualifié de « sombre oubli ») et la tiédeur des 3 juillet contemporains.

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Adjutor Rivard et un ouvrage de Zidler.

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Depuis ce jour, Champlain, bon Français de Saintonge,
Où ta barque accosta l’ancien Stadaconé,
Depuis qu’à coups de hache a pris forme ton songe,
À l’horloge du temps trois cents ans ont sonné ;
Et nous, fils des héros, qu’un triple siècle embrasse,
Sur ta tombe, devant ta statue, à genoux,
Par tout le cher pays où nous baisons ta trace,
Nous t’allons demandant, nous ton sang, nous ta race :
Ô Père, es-tu content de nous ?

Es-tu content de nous, Père qui nous contemples,
Toujours présent, d’un ciel de gloire et de vertu ?
Avons-nous profité de tes virils exemples ?
Pour tes nobles desseins avons-nous combattu ?
De la Croix, que ta main planta sur cette grève,
Qu’avons-nous renié, couvert d’un sombre oubli ?
Au-delà de ta vie impuissante et trop brève,
Par nos cœurs et nos bras ton vaste et puissant rêve,
S’est-il tout entier accompli ?

Père, ce que tu fus, nous aussi nous le sommes :
Pour tes fils, défricheurs et soldats tour à tour,
Tout fut dur, les hivers, la forêt et les hommes,
Et pourtant, cette terre est notre unique amour !
De sueurs et de sang plus notre terre est faite,
Plus elle nous aspire et plus elle nous prend ;
Et tu nous vois encore, à son nom seul, en fête,
Tous tels que tu revins, conquis par ta conquête,
Mourir aux bords du Saint-Laurent !

Nous portions trop au cœur ces graves paysages,
Pour n’en pas refouler nos ennemis, les tiens ;
Avec les Cinq-Tribus* et de Pâles-Visages,
Nous avons prolongé les sanglants entretiens.
Montcalm succomba… Mais, l’âme toute meurtrie,
« Plus grand que son malheur », et vainqueur de l’échec,
Comme toi, sans changer de foi ni de patrie,
Le Canadien français en français pense et prie,
Libre sur son roc de Québec !

Es-tu content, semeur ? Vois cette Beauce, Père,
Sur la cendre des bois dérouler ses grands blés !
Dénombre en cet instant la famille prospère,
Pour le même banquet tous tes fils assemblés !
Ajoute aux premiers fruits de ta persévérance,
De trois siècles d’efforts les robustes présents :
Tu pourrais, exalté d’orgueil et d’espérance,
Retrouver la saveur de ton pays de France,
Dans le pain de nos paysans !

« Croissez ! Multipliez ! » Au mot sacré fidèles,
Nous avons su grandir avec l’épi des champs :
Autour du premier nid battent des milliers d’ailes
Dans l’érable plus dru qu’emplissent d’anciens chants.
Sois tranquille ! Où tu bus, tout un peuple s’abreuve :
Nous veillons sur ton cœur, inlassables gardiens ;
Et d’un cours plus puissant, en dépit de l’épreuve,
S’étend et s’élargit, parallèle au grand fleuve,
Le beau sang de tes Canadiens !

Samuel de Champlain, ô patriarche ! apôtre !
Si ton divin appui, nos soins l’ont mérité,
Si tu sens rajeunir ta vaillance en la nôtre,
Élu de Dieu, du haut le ton éternité,
Bénis de nos sillons cette moisson féconde,
Que d’un immense vœu déjà tu caressais :
Bénis nos fils | Bénis nos filles ! Et seconde
Le rêve que par toi nous vivons dans ce monde,
Bénis ton Canada français !

Gustave Zidler

* Les Cinq nations iroquoises.
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Retour à Brunswick

En août 1954, ma grand-mère paternelle est retournée à Brunswick, Maine, où elle était née le 3 juillet 1892, fille d’Aubert Dubé et de Joséphine Saint-Pierre. Une entrée dans le journal de ma mère, qui faisait partie du voyage, mentionne que Marie Dubé, veuve d’Albert Deschênes (1894-1952), a quitté Saint-Jean-Port-Joli le 4 août, accompagnée de son fils aîné Antonio et de sa cadette Céline. Sur une carte postale datée du 5 août, elle informe son fils, l’abbé Luc (qui séjourne alors à la Maison Pie XII, à Québec), que le groupe est hébergé par Ernest Dubé, qu’elle est allée chercher son « baptistaire » (certificat de naissance, dans le langage québécois) et qu’elle ira le lendemain visiter la « facterie » (cotton factory, manufacture de coton) où sa mère a travaillé au début des années 1890.Dubé, Marie Carte de Brunswick

Chez Ernest Dubé, à Brunswick

Comme référence, pour son fils, elle précise qu’Ernest Dubé est le frère de « Dumas Dubé », mais il s’agit probablement de Montézuma Dubé, récemment décédé (1953) à Saint-Aubert, fils de Jean-Marie Dubé et arrière-petit-cousin du père de Marie. En 1918, Ernest s’est marié à Brunswick où il a occupé divers métiers au moulin des Cabot. Retraité, il réside au 7, Mill Street. C’est probablement la maison qui porte ce numéro aujourd’hui, mais elle a été modifiée et se trouve maintenant en bordure d’une autoroute construite à l’endroit où se trouvaient autrefois les sinistres logements (tenements) construits par les Cabot pour loger les employés de la filature.

7 Mill Street, Brunswick

Le 7, Mill Street, aujourd’hui. Photo Google Street.

7 Mill Street, Brunswick et filature

À gauche, le 7, Mill Street. Google Street.

Brunswick 1887

Brunswick, en 1887. En haut, au centre, la Cabot Mfg Co.; en bas, à gauche, l’église Saint-Jean-Baptiste. Brunswick Directory, 1887.

Ernest (1882-1958) n’est pas le seul de sa famille à Brunswick. La veuve de son frère Abel (1868-1942), Emma Fournier, réside au 27, Columbia Ave., tandis que sa sœur Azelle, devenue Hazel (1871-1961), vit avec son mari Zéphirin Dubé sur Pleasant Hill Rd. Ernest et Zéphirin sont propriétaires de leur maison tandis que la veuve d’Abel est en pension (boards).

 

(https://curtislibrary.com/wp-content/uploads/2020/03/1953-54-Brunswick-Directory.pdf)

La famille de Joseph Dubé

Pour comprendre les circonstances de la naissance et de l’enfance de Marie, il faut remonter une génération.

Son grand-père Joseph Dubé (1844-1889) était cultivateur à Saint-Aubert où il a épousé Nérée Caron (baptisée Marie) en 1865. Vingt ans plus tard, le couple compte dix enfants. On est alors au cœur de la pire décennie du mouvement d’émigration et, comme quelques centaines de coparoissiens partis à cette époque, Joseph quitte sa terre pour travailler aux États-Unis, à Greenville, New Hampshire, dans son cas.

Dubé, Joseph et Nérée Caron

Joseph Dubé et son épouse Nérée Caron. Coll. privée.

Dubé, Délia et sa mère Nérée Caron

Délia Dubé et sa mère Nérée Caron. Coll. privée.

C’est là que serait née Délia (ou Adélia), la dernière de la famille à la fin de 1887. L’acte de naissance est introuvable. Selon les informations qui figurent dans son certificat de décès, informations vraisemblablement fournies par sa sœur Alice (chez qui elle résidait), elle est née à Greenville et avait 34 ans 4 mois et 24 jours quand elle est morte le 24 mars 1922 à Winchendon, Mass. Elle serait donc née le ou vers 1er novembre 1887. On suppose que Joseph est parti avec toute la famille, sauf peut-être Martial qui étudiait au Collège de Sainte-Anne depuis 1883.

De Greenville à Saint-Jean-Port-Joli à Brunswick

À Greenville, Joseph est employé dans un moulin (mill operative), mais c’est de courte durée. Il meurt de la typhoïde le 8 septembre 1889 et son corps est ramené au Québec pour être inhumé à Saint-Aubert le 11, en présence de ses deux plus vieux, Aubert et Martial.

Dubé, Joseph, décès 1889Dubé, Joseph, inh. 1889

Certificat de décès à Greenville et acte d’inhumation à Saint-Aubert.

Nérée (que l’acte d’inhumation dit « de cette paroisse ») se retrouve donc veuve. Avec Aubert (qui devient chef de famille) et les neuf autres enfants, elle s’installe sur le lot no 402 (ancien cadastre), aujourd’hui le 579, 2e Rang ouest. Au recensement de 1891, la maisonnée compte dix enfants, Joséphine étant mariée depuis le 27 janvier et installée à Sainte-Louise avec Herménégilde Bélanger.

Dubé, recens. 1891 SJPJ

Recensement de Saint-Jean-Port-Joli, 1891.

Cette situation ne dure pas. Le 21 juillet 1891, Aubert se marie à Saint-Jean-Port-Joli avec « Joséphine Dessaint dit Saint-Pierre » et le couple s’en va à Brunswick, Maine, dans les mois qui suivent.

Avec qui partent-ils? Nérée est évidemment du voyage, avec presque tous ses enfants non mariés. Étudiant-pensionnaire à Sainte-Anne, Martial n’est pas du voyage. L’ainée Aurélie en est (puisqu’elle est marraine de Marie en juillet 1892), mais elle revient assez vite puisqu’elle est marraine du premier enfant de sa sœur Joséphine à Sainte-Louise en janvier 1893. Son acte de mariage, à Sainte-Louise, en janvier 1894, mentionne qu’elle est de Sainte-Louise tandis que sa mère est « de Brunswick ».

Aubert, son épouse Joséphine et sa mère Nérée auraient donc été accompagnés de huit enfants, Aurélie, Angélina, Alice, Théophrase, Odilon, Alvine, Audémie (ou Audélie) et Adélia (Délia), âgées de 24 à 4 ans au recensement de 1891. Comme ils arrivent après le recensement américain de 1890 et repartent avant celui de 1900, les informations manquent sur leur présence et leurs occupations à Brunswick.

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Aubert a sûrement travaillé au moulin des Cabot, sa femme aussi, selon ce que Marie écrit sur la carte postale de 1954. Et les enfants? Il était courant de voir des enfants de 10-11 ans travailler dans les filatures. C’est l’âge d’Odilon, au milieu de la famille.

La maison natale

De son voyage de 1954, Marie Dubé a ramené une photographie de sa maison natale.

Consulté sur ce type de bâtiment, l’historien David Vermette écrit : (traduction) « Cette maison me fait penser à l’une des pensions de famille où vivaient une partie de la population franco-américaine. Ces maisons étaient privées, contrairement aux immeubles de la compagnie Cabot. Trois, voire quatre familles pouvaient y vivre. »

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Maison natale de Marie Dubé à Brunswick. Coll. privée.

Les Dubé n’auraient donc pas vécu dans les fameux tenements, ces immeubles que les Cabot avaient fait construire le long de la rivière Androscoggin pour loger les employés de leur filature. En 1885, ils étaient surpeuplés, crasseux et décrépits ; le New York Times les avait qualifiés de « désespoir des hygiénistes ». À la suite de pressions médiatiques, l’État du Maine ordonne aux Cabot de nettoyer leurs immeubles, mais la situation ne s’améliore pas beaucoup. Avec le temps, les Franco-Américains se sont créé un quartier entre le moulin et l’église catholique romaine située sur Pleasant Street. La maison natale de ma grand-mère s’y trouvait probablement.

Cette maisonnée multigénérationnelle n’était pas exempte de promiscuité pour autant. Un passage de la « notice biographique » de Marie, retrouvée dans les papiers de son fils Luc (1926-2025), évoque le climat de ce ménage :

« Ses parents se sont mariés à Saint-Aubert de L’Islet le 24 juillet 1891. Comme il faut prévoir un nid pour accueillir la famille, les nouveaux époux « s’exilent » de leur milieu pour apporter un peu de farine au moulin [sic].

[…] Marie partagera sa place avec ses oncles et tantes paternels. Elle en subit certaines contraintes. Son père [Aubert] doit répondre pour ses frères et sœurs. Il tient la place du papa [Joseph] ravi trop jeune à ses responsabilités familiales ».

Retour à Saint-Jean-Port-Joli et dispersion des oncles et tantes

Ce passage rédigé par Céline décrit-il la situation vécue à Brunswick ou au retour au 2e Rang de Saint-Jean-Port-Joli ? Née le 3 juillet 1892, Marie avait environ trois ans quand sa famille est revenue « d’exil », avant la naissance de Joseph à Saint-Jean-Port-Joli le 15 décembre 1895. Elle aurait eu conscience de ces « contraintes » en bas âge et s’en serait confiée à sa fille ou à son « carnet » qui est souvent cité dans la notice ?

Ce commentaire pourrait s’appliquer aux dernières années de la décennie 1890. Il y a des arrivées et des départs. Joséphine donne naissance à Angélina et Alexina en 1896 et 1898. Les tantes Angélina et Alvine se marient en 1896 et 1900. Alice, Théophrase et Odilon partent de la maison avant 1901, mais on ne sait exactement où ils sont au moment du recensement de 1901. Alice est peut-être partie aux États-Unis où elle épouse Camille Lafortune, à Winchendon, Mass., en 1906. Théophrase serait allé en Ontario où il meurt célibataire en 1908. Odilon demeure à Sainte-Apolline puis à Buckkand quand il épouse Rosalie Dinel en 1906. Pour sa part, Nérée Caron est retournée à Greenville, N.H., où elle est décédée en 1897, peut-être chez des parents.

Une photographie probablement prise en 1900 montre le couple Dubé-Saint-Pierre avec ses quatre enfants (de gauche à droite) : Marie (1892-1969), Joseph (1895-1918), Alexina (1898-1985) et Angélina (1896-1953).

1900c. Dubé, Marie ( à g.) et  famille

Famille d’Aubert Dubé vers 1900. Coll. privée.

Dubé, Délia 001

 Délia Dubé. Angéline Saint-Pierre, La Belle époque.

Deux tantes encore « ados », Audémie (1883-1970) et Délia (1887-1922) résident toujours chez leur frère Aubert et complètent la maisonnée en 1901.

Audémie épouse Ernest Saint-Pierre en 1904 et s’établit à Saint-Aubert.

Délia serait partie aux États-Unis en 1908 (dès sa majorité), selon ce qu’elle déclare au recensement de 1910. À ce moment, elle est en pension à Leominster, au 171, Fifth St., chez François Bourtembourg, un Français nouvellement marié avec Eugénie Pelletier, originaire de Sainte-Perpétue. La nièce de cette dernière, Alice, 19 ans, aussi de Saint-Perpétue, habite au même endroit. C’est probablement d’elle que parle Délia dans une carte postale envoyée à Marie : « ge couche avec une nautre fille elle à pas bien belle soit fait deux belle ensemble »… Délia travaille alors comme stitcher (piqueuse) dans une « chope à chemise », la Wachusett Shirt Co. Dix ans plus tard, elle est chambreuse à Wenchindon, Mass., chez sa sœur Alice, épouse de Camille Lafortune, et travaille comme weawer (tisserande) à la filature de coton de l’endroit, le Glenallan Mill.

Dubé, Délia, décès

En 1921, elle tombe malade et bénéficie des soins du Dr Alfred-Georges Pelletier, originaire de Matane. Au début de mars 1922, elle subit une intervention chirurgicale qui ne semble pas avoir eu d’autres résultats que de confirmer le diagnostic (cancer de l’œsophage et de l’estomac) puisqu’elle meurt au Millers River Hospital le 24 mars 1922, à 34 ans. Elle est inhumée à Saint-Jean-Port-Joli trois jours plus tard.

Ses sœurs connaîtront plus de longévité, dépassant toutes les 75 ans.

Dubé, soeurs d'Aubert, avant 1954

Cinq des sept tantes Dubé dans les années 1940 (il manque Audémie et Délia). Coll. privée.

Marie Dubé et Albert Deschênes

Marie Dubé épouse Albert Deschênes en 1914. Albert devient propriétaire de la terre que lui donne son oncle Hospice (aujourd’hui le 483, 2e Rang Ouest).

Dubé, MarieMarie Dubé. Coll. privée.

Dubé, Marie à son mariageAlbert Deschênes et Marie Dubé. Coll. privée.

Albert est décédé en janvier 1953, un an et demi avant le voyage de sa veuve à Brunswick. La dernière photo de famille date de juillet 1952, lors du mariage de Marthe.

Famille Albert 1952

Famille d’Albert Deschênes, 1952. Assis, de g. à d. : Paul-Émile, Albert, Marthe, Marie Dubé, Luc ; debout, Antonio, Roger, Thérèse, Monique (ajoutée après coup par le photographe), Hubert, Céline, Lucien, Marc-Arthur. Coll. privée.

Gérard Bouchard et l’histoire autochtone

Dans Le Devoir du 11 janvier, Gérard Bouchard commente un projet de la nation anichinabée (voir Le Devoir du 30 décembre) qui consiste « à construire une plateforme numérique qui rassemblera et rendra accessibles une grande quantité de données historiques concernant cette nation ».

Bouchard voit évidemment le projet d’un bon œil, mais émet quelques réserves :

« (citation) Les animateurs du projet entendent construire un récit qui soit « culturellement sécurisant » en s’appuyant sur une méthode dictée par « nos règles ». Ils souhaitent aussi que les archives accumulées « servent avant tout les intérêts des communautés ». On nous informe enfin qu’un « comité d’éthique » verra à ce que ces règles soient respectées.

Ces énoncés vont à l’encontre de l’histoire scientifique. Un récit sécurisant ? C’est imposer au départ la conduite et les conclusions de la démarche. S’en remettre à « nos règles » ? Voilà une autre façon d’introduire de l’arbitraire. En matière scientifique, il n’y a qu’une méthode, les mêmes normes s’appliquant partout. Servir avant tout les intérêts des communautés ? Encore là, si on ne fait pas attention, on risque de sacrifier l’objectivité. Un comité d’éthique ? Est-ce le bon mot ?

[…] En résumé, il faut encourager l’effort entrepris par les Anichinabés. […] Mais ne confondons pas la science avec une technique thérapeutique (les animateurs parlent de leur initiative comme d’un procédé de « guérison »).

Nous sommes en présence de deux sphères différentes et même opposées. L’esprit critique est absent de ce projet. Or, il est le ressort principal de la science. Les chercheurs l’appliquent d’abord à leur propre démarche. Il sert ensuite à chasser les biais, les faussetés qui affectent toute mémoire collective. Sans l’esprit critique, cette finalité est condamnée. On risque de remplacer une fausse identité par une autre.

Cela étant dit, il y a peut-être méprise. En fait, les chercheurs autochtones sont libres de construire une vision de leur passé d’une façon qui est appropriée à leurs besoins. En contrepartie, ils doivent reconnaître que, ce faisant, ils s’écartent des préceptes de la science au sens où on l’entend couramment. Je renvoie sur ce sujet aux réflexions de l’historien Yves Gingras. » (fin de la citation)

Comme l’écrit Bouchard, chacun est libre d’écrire sa propre histoire,  et, comme on l’entend parfois, les « autres » ne devaient pas d’en mêler, mais on ne peut fonctionner en vase clos : l’histoire des Amérindiens est indissociable de celle de leurs concitoyens d’origine européenne qui ne peuvent rester indifférents car l’histoire se mêle très souvent avec l’actualité. Ainsi, pour prendre un exemple simple, quand les Hurons-Wendat soutiennent (L’Oie blanche, 6 novembre 2024) avoir des droits sur un territoire qui s’étendrait de Saguenay à Mégantic et de Trois-Rivières à Rivière-du-Loup (et empiéterait sur au moins trois autres communautés), en invoquant un jugement de la Cour suprême (R. c. Sioui, 1990) qui, dans les faits, ne contient rien sur un quelconque territoire des Hurons (et précise même que « leurs terres ancestrales [étaient] situées sur un territoire qui est aujourd’hui en Ontario »), on peut s’interroger, comme Gérard Bouchard, sur l’usage de la science historique et sur « les faussetés qui affectent toute mémoire collective ».

Tout en souhaitant que l’histoire amérindienne soit mieux connue.

(https://www.ledevoir.com/opinion/idees/831769/histoire-autochtone-autochtones)