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Thaddée Michaud, premier gérant général de la Commission des liqueurs

1921 marque le centenaire de la Société des alcools du Québec qui s’appelait à l’origine la Commission des liqueurs. Son premier « gérant général » était Jules-Thaddée Michaud, né à Saint-Jean-Port-Joli le 25 février 1878 du mariage d’Arsène Michaud, avocat et « régistrateur » du comté de L’Islet, et d’Emma Casgrain, fille de Charles Casgrain, ancien seigneur de Rivière-Ouelle.

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D’après le recueil Biographies canadiennes-françaises de 1924, Thaddée Michaud a fait des études commerciales au collège Lamontagne de Montmagny puis des études classiques au collège de Lévis et au séminaire de Québec; il aurait ensuite débuté dans les affaires en novembre 1895 comme « comptable chez Buckley Drouin Limitée, chapeliers et fourreurs en gros ». On peut douter qu’il ait à la fois terminé des études classiques et commencé une carrière de comptable à 17 ans; il a probablement commencé comme préposé à la tenue de livres comptables ou quelque chose du genre.

Au moment de sa nomination à la Commission des liqueurs, en avril 1921, La Presse le décrivait comme un « expert en système de comptabilité », ancien employé de Tétreault Shoe Co. puis chez Alphonse Racine, marchands de « nouveautés » en gros, dont il a été trésorier. Le Canada le disait aussi « athlète de renom »; il avait été secrétaire-trésorier de l’Association athlétique d’amateurs nationale (fondée en 1894) et membre du club de crosse National ainsi que du club de football du même nom.
En 1900, Michaud épouse Fabiola Valiquette, fille adoptive de J.-O. Labrecque, marchand de charbon, qui lui donnera une nombreuse famille. En 1925, lorsqu’il témoigne dans une enquête parlementaire, on lui demande si les députés de l’opposition sont trop près de lui et l’importunent. « Je ne me suis jamais plaint, a-t-il répondu selon La Tribune du 2 avril 1925. J’ai eu 16 enfants, et je suis habitué à les prendre sur mes genoux! »

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Thaddée Michaud est demeuré gérant général de la Commission pendant une quinzaine d’années. Il résidait dans une maison cossue d’Outremont, au 3, avenue McCulloch. En 1927, il se fait construire à Saint-Jean-Port-Joli une résidence d’été de style palladien qui porte aujourd’hui le numéro 68, avenue de Gaspé Ouest. C’est la maison qui a été longtemps habitée par la famille d’Esdras Chamard, mort à 100 ans en 1984. La propriété comprenait un terrain de tennis (dont on devine l’emplacement à droite de la maison) que monsieur Chamard mettait gracieusement à la disposition des jeunes autrefois.
« Homme d’affaires et sportsman bien connu », Thaddée Michaud est mort à Montréal en mai 1945; ses funérailles ont été célébrées à Outremont le 8 et il a été inhumé dans le cimetière de sa paroisse natale le lendemain.
Il était le frère d’Élisa, auteure de Canadiennes d’hier (1942), et de Benjamin, premier sous-ministre de la Voirie.

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Marcel Trudel et l’esclavage

Le Devoir accordait le 9 janvier une pleine page à une artiste pluridisciplinaire qui est « partie sur les traces » de la première esclave à avoir recours à la justice en Nouvelle-France et prépare un spectacle dédié à cette femme qui a finalement perdu son procès et été envoyée en Martinique. « N’eût été Émilie Monnet, écrit la journaliste, la mémoire de Marguerite Duplessis resterait probablement endormie pour de nombreux siècles encore dans notre imaginaire collectif ».

Il faut quand même remettre les pendules à l’heure. Cette histoire a été racontée par Marcel Trudel il y a plus de 60 ans dans L’esclavage au Canada français, ouvrage bien connu réédité dans Bibliothèque québécoise sous le titre Deux siècles d’esclavage au Québec. Dans la dernière édition, l’affaire Marguerite occupe plus de huit pages (224-233) et permet incidemment à Trudel d’illustrer « à quel point ces gens en servitude peuvent exercer des prérogatives d’hommes libres ».

Mieux encore: appuyé sur les recherches de Trudel, l’historien Michel Paquin a rédigé, sur Marguerite Duplessis, une notice publiée dans le troisième tome du Dictionnaire biographique du Canada, en 1974 (http://www.biographi.ca/fr/bio/duplessis_marguerite_3E.html). Marguerite appartenait à la nation Panis, réputée pour fournir des esclaves aux autres nations autochtones au point de devenir synonyme d’esclave.

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Trudel est très souvent pris à témoin ces dernières années lorsqu’il est question d’esclavage; en raison de son ouvrage de 1960 et de l’inventaire qu’il a fait des esclaves au Canada, il est perçu comme le « découvreur » de l’esclavage au Québec, mais, visiblement, bien peu ont lu son livre au complet.

C’est un drôle d’esclavage qui ressort de son ouvrage, dès les premiers paragraphes. Quand a-t-il commencé? « Les premiers esclaves sont tellement rares qu’on ne pourrait en situer la pratique générale qu’à partir des années 1680 ». Il y a bien eu le mythique Olivier Lejeune, amené à Québec par les Kirke en 1629, mais Trudel pense que le jeune noir n’était plus en état d’esclavage quand il a vécu chez Guillaume Couillard à partir de 1632, qu’il était, à sa mort en 1654, « le seul exemplaire de son espèce » et qu’il a fallu « attendre plus d’un quart de siècle avant de lui trouver un successeur », ce qui réduit d’une bonne cinquantaine d’années les deux siècles d’esclavage. Et  quand s’est-il terminé? Officiellement, par une loi britannique appliquée en 1834, mais en réalité bien avant. Les dernières ventes, les dernières mentions dans les registres, les dernières allusions au Parlement datent toutes d’au moins trente ans avant cette loi. Si elle a permis l’émancipation d’esclaves, ce serait de « très rares exceptions ». « Autant dire, écrit Trudel, qu’au Québec l’esclavage disparaît de lui-même », faute d’esclaves, pourrait-on ajouter, et signe que l’esclavage (qu’il faut certes déplorer au point de vue moral et humain) était un phénomène socio-économique marginal, qui n’a vraiment aucune commune mesure avec ce qui se passait au sud.

Trudel a recensé 4185 esclaves (dont les deux tiers amérindiens) entre 1629 et 1834. Le compte est-il bon? L’historien Frank Mackey (Done With Slavery, the Black Fact in Montreal, McGill Queen’s University Press) croit que Trudel a compté plus d’une fois certains esclaves et a considéré tous les noirs comme esclaves; ses chiffres seraient gonflés de 23%. Par contre, Trudel n’a pas pris en compte les esclaves qui appartenaient aux  Amérindiens (plus difficiles à recenser) et ne fait qu’effleurer les échanges (ventes ou dons d’esclaves ramenés de l’Ouest) entre ces derniers et les Français (https://www.historymuseum.ca/virtual-museum-of-new-france/population/slavery/). Quoiqu’il en soit, Trudel constate que le nombre qu’il avance est « ridiculement faible si nous le comparons aux autres pays esclavagistes »; c’est « peut-être pour cette raison, dit-il, que nous en avons si peu parlé… »

Trudel l’a fait, lui, abondamment. Il traite de la législation, du « marché », des propriétaires et des conditions de vie des esclaves, des sacrements, de la justice, des mariages interraciaux, des abolitionnistes, etc. Chaque chapitre permet de mesurer à quel point « notre » esclavage différait de celui des États-Unis et justifie qu’on en parle avec les bémols appropriés aujourd’hui.

L’ouvrage de Trudel en mérite un lui aussi. Alors que les études savantes de ce genre débutent très souvent par un aperçu plus ou moins élaboré de l’historiographie, de ce qui a été écrit sur le même sujet par d’autres auteurs – une « revue de la littérature », comme le veut le jargon habituel – Trudel fait cet exercice en conclusion. Il faut persévérer dans la lecture pour découvrir que, contrairement à ce que plusieurs peuvent penser aujourd’hui, Trudel n’a pas été le premier à révéler l’existence de l’esclavage au Canada français. Quatre pages avant la fin de son livre, il rappelle à juste titre que François-Xavier Garneau a minimisé, et presque nié, l’esclavage au Canada. Puis, en UNE page, il expédie tous ceux qui ont parlé de l’esclavage avant lui:  Viger et La Fontaine dès 1859, Tanguay et son Dictionnaire généalogique, Hubert Neilson, Benjamin Sulte, en 1911, Mgr Paquet (qui déplorait « la tache de l’esclavage »), Lapalice et son essai d’inventaire des Noirs, Pierre-Georges Roy, Robert-Lionel Séguin…

L’ouvrage de Trudel ne se comparait évidemment pas avec ceux de ses prédécesseurs et représentait une extraordinaire évolution de nos connaissances – comme cela s’est produit dans bien d’autres domaines précédemment « négligés » comme les travailleurs, les femmes, les marginaux – mais on ne peut prétendre que l’esclavage a été caché à la population québécoise par les historiens au cours des cent ans qui précèdent la publication de L’esclavage au Canada français. Dans le compte rendu de l’ouvrage publié par la Revue d’histoire de l’Amérique française en 1961, Jean Hamelin écrivait d’ailleurs au sujet de Trudel : « Il confirme ce que les historiens disaient, à savoir que l’esclavage au Canada français n’a pas pris l’ampleur qu’il a eue dans les colonies voisines, qu’il n’a pas été un rouage important de notre système économique. » (https://www.erudit.org/fr/revues/haf/1961-v14-n4-haf2033/302083ar.pdf)

Bref, ceux et celles qui en ignoraient l’existence n’ont tout simplement pas fait les lectures appropriées, ni ouvert le dictionnaire.

Le scalp, coutume des Britanniques?

Sur son site internet, l’auteur micmac de First Nations History – We Were Not the Savages (traduit récemment sous le titre Ce n’était pas nous les sauvages [s'il est permis de citer ce titre...]) consacre une page à la pratique du scalp et conteste un passage de la proclamation de 1749 où Cornwallis, gouverneur de la Nouvelle-Écosse, dit que produire un scalp comme preuve de la mort de l’ennemi est « the custom of America ».

« […] je tiens à le préciser très clairement, écrit Daniel N. Paul, il ne s’agit pas d’une référence à une coutume amérindienne, mais à une coutume des Britanniques en Amérique du Nord britannique. Elle a été lancée par eux dans le but de soumettre par la terreur, ou d’exterminer, les tribus amérindiennes qui se battaient pour sauver leur mode de vie et leur patrie de la destruction par les envahisseurs impitoyables[1]. »

Les pratiques guerrières de l’Acadie étaient-elles différentes de celles de la vallée du Saint-Laurent, où la pratique du scalp est bien documentée? Citons, entre autres témoignages, la relation que le récollet Denis Jamet[2] a laissée de son passage à Tadoussac, en juillet 1615 :

« Au temps où nous arrivâmes à Tadoussac, six jeunes garçons Montagnais furent à la guerre par surprise selon leur coutume, et de neuf (ennemis) qu’ils trouvèrent ils en assommèrent sept, et en apportèrent les peaux des têtes pour en faire présent aux femmes selon leur coutume ».

La suite de l’histoire montre qu’il valait peut-être mieux être scalpé (donc mort) que « prisonnier de guerre ».

« Des deux prisonniers, ils laissèrent le jeune qui est âgé de douze ans, car ils n’ont (pas) coutume de tuer les enfants, mais les naturalisent de leur nation, lesquels sont par après les plus cruels à leur propre pays, mais firent mourir l’aîné en cette façon : d’avance ils lui coupèrent à belles dents les deux index des mains, et après l’avoir gardé lié et nourri comme eux, tinrent conseil pouf le tuer, le livrèrent à leurs femmes, lesquelles, l’ayant lié au poteau préparé, lui percèrent la chair d’alênes, le brûlèrent avec des tisons, puis arrosaient les brûlures d’eau ; elles lui levèrent la peau de la tête la laissant arrière, et lui couvrirent le chef écorché de cendres chaudes. Le misérable hurlait, mais les hurlements que faisaient les autres, de joie, offusquaient (couvraient) le sien. Les femmes le délièrent, et de rage il se vint jeter dans les fossés de l’habitation, où après avoir reproché à nos Français qui voyaient ce triste spectacle des galeries de la maison, qu’il espérait la vie sauve par leur moyen, il prit des pierres pour ruer (jeter) à ses tyrans. II se sentit aveuglé de son sang et n’eut d’autre refuge qu’une pierre sur laquelle il se froissa la tête. Les autres l’achevèrent à coup de pierre, l’écorchèrent et le mangèrent.

Les ennemis ne leur en font pas moins quand ils les tiennent, et d’ordinaire les femmes et les enfants sont les bourreaux afin qu’ils languissent davantage. »

Les Français ont aussi versé des primes en retour de scalps. Frontenac aurait été le premier à le faire, en 1691, en promettant « dix écus à ses alliés autochtones pour chaque scalp qu’ils rapporteraient[3] ». On était alors en guerre, quasi permanente, contre les Iroquois.

Daniel N. Paul n’y va pas de main morte pour qualifier les comportements des nations colonisatrices en Amérique :

« Pour soumettre les peuples autochtones, durant l’époque coloniale, les actes de barbarie employés par la Grande-Bretagne, l’Espagne, le Portugal et quelques autres nations européennes – auxquelles s’ajoutent subséquemment les pays engendrés par cette colonisation dans les Amériques – dépassent probablement, ou au minimum équivalent aux performances barbares des régimes du 20e siècle de l’Allemagne nazie et de l’Union soviétique stalinienne combinés »

On notera que Paul ne nomme pas la France. L’aurait-il incluse dans les « autres nations européennes »? Ce serait étonnant : les Français ont été présents en Acadie pendant plus de cent ans (1604-1713) avant les Britanniques. Il faut croire qu’ils n’ont pas laissé les mêmes souvenirs que les Anglais en Amérique du nord. Dans son livre, Paul considère que la fameuse formule de l’historien américain Parkman – « La civilisation espagnole a écrasé l’Indien ; la civilisation britannique l’a méprisé et négligé ; la civilisation française l’a adopté et chéri » – est juste, mais mérite une nuance :

« la civilisation anglaise, tout comme la civilisation espagnole, […] a aussi écrasé l’autochtone ; les actions qu’ils ont posées après leur invasion des Amériques le démontrent clairement. Pour réaliser leur objectif de complète domination des habitants et d’acquisition illégale de leurs terres, ils ont utilisé des pratiques qui faisaient appel à la trahison effrénée, la violence et la cruauté. »


[2] Fr. Odoric M. Jouve, o. f. m., « Une page inédite d’histoire canadienne. La relation du récollet Denis Jamet, 15 juillet 1615 », La Nouvelle-France, 13, 10 (octobre 1914), p. 433-444 (extrait, p. 439). La relation est à la Bibliothèque nationale de Paris, dans la collection des Cinq-Cents de Colbert.

[3] Jean-François Lozier, « Lever des chevelures en Nouvelle-France : la politique française du paiement des scalps », Revue d’histoire de l’Amérique française, 56, 4 (2003), p. 513–542.

Les malheurs d’Alphonsine

Édité aux Éditions de la Huit, le journal de Jacques-Ferdinand Verret fourmille d’informations, d’anecdotes et de potins de toutes sortes. Fils du marchand général de Charlesbourg, Verret raconte, entre autres choses, les mauvais coups dont mon arrière-grand-mère a été victime dans sa jeunesse. Les réseaux sociaux n’ont pas inventé la méchanceté.

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Née à Charlesbourg en 1859, Alphonsine Delage a vécu une grande peine d’amour en 1880. Alexandre Villeneuve voulait l’épouser, mais le futur beau-père s’est opposé au mariage, et le jeune homme a vite oublié la promise dans les bras d’une demoiselle L’Heureux qu’il épouse en mai 1882. Verret souhaite qu’Alphonsine oublie « ses amours d’enfance »; il doit lui en coûter beaucoup, poursuit-il, « de voir son ancien amant promener sa rivale en triomphe, sous les splendeurs de la couronne de mariée, comme il l’a fait en ce jour solennel de sa vie ».

Le mariage a lieu le mardi 4 mai 1881. Deux jours plus tard, Verret et des jeunes gens réunis au magasin apprennent qu’Alphonsine est gravement malade. Est-ce le spleen?

« Quoiqu’elle soit une vraie Canadienne, elle pourrait bien être sujette à une maladie qui n’est commune qu’aux Anglaises, et surtout dans une circonstance aussi triste pour elle que celle de mardi matin, elle pourrait fort bien en avoir été atteinte.

Je ne devrais plus badiner avec le malheur qui la frappe, mais que voulez-vous? Quand une personne est dans la peine, elle se voit frustrer […] des sympathies du public et c’est justement ce qui arrive dans le cas de Mlle Delage, que chacun se plaît à déchirer ».

On s’attendrait pourtant au contraire!

« Je ne sais pas, écrira Verret l’année suivante, ce que cette chère Alphonsine a fait de si étrange pour être aussi peu estimée des jeunes gens de cette paroisse. Sa famille peut y être pour quelque chose. L’année dernière, le 14 février [1881], elle reçut un valentin contenant les injures les plus grossières à l’adresse de chacun des membres de sa famille et à la sienne […]. Elle eut la faiblesse de croire qu’elle ferait bien de la montrer au curé Beaudry et à d’autres notabilités de cette paroisse. L’affaire s’ébruita et, pendant un mois, on parla beaucoup de ce valentin et les rieurs ne furent pas du côté d’Alphonsine. »

Selon Verret, la jeune femme n’est pourtant pas « douée [sic] d’un extérieur désagréable ».

« Au contraire, Alphonsine est une grande brune de vingt-trois ans, aux épaules et aux hanches bien dessinées, son visage est assez bien fait et, quoiqu’elle ne soit pas régulièrement belle, rien dans sa physionomie n’est difforme ou mal approprié.
Ses manières sont faciles, aisées et jamais embarrassées; sa démarche est haute et fière. »

Sympathique en apparence à la cause de la jeune femme, Verret ne manque cependant pas d’en remettre. En novembre 1881, il compose une chanson railleuse à son endroit, sur un air à la mode, et, avec la complicité d’un de ses contacts d’affaires, il projette de la faire poster de New York, à l’adresse d’Alphonsine, sous le pseudonyme « Valentinatus ». Et, pour bien assurer la diffusion de son œuvre, il envisage d’en envoyer copie à un ami de Charlesbourg, anonymement toujours, en prétendant même qu’elle a été éditée aux États-Unis! Finalement, la chanson n’ira pas plus loin que son journal.

Le 12 février 1882, on annonce le mariage d’Alphonsine avec Napoléon Giasson, cultivateur de Saint-Jean-Port-Joli. Comment les tourtereaux se sont-ils connus? Mystère. Les Delage sont bien ancrés à Charlesbourg; du côté maternel, la famille est de Portneuf. Napoléon est né à L’Islet en 1854 et sa famille s’est déplacée à Saint-Jean dans les années 1860. Toutes ses racines sont sur la Côte-du-Sud. Toutefois, le curé de L’Islet à cette époque, François-Xavier Delage, est le grand-oncle d’Alphonsine et pourrait constituer le lien avec Napoléon.

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La veille du mariage, Verret joue aux cartes avec des amis dont Alexandre Villeneuve et Zéphirin Dorion. À la fin de la soirée, ces deux derniers s’attardent et, une fois les portes et les fenêtres bien fermées, Dorion explique son plan : « comme Villeneuve et lui n’estiment guère la famille Delage, il a inventé un tour d’un nouveau genre »…

Les mariés et leurs invités l’apprendront le lendemain, jour de la Saint-Valentin, en se rendant à l’église :

« Tout annonçait un jour de deuil et les balises [du chemin] depuis la côte du roi jusqu’à l’église étaient ornées de banderoles de crêpe et de lisières de batiste noire; il y avait même deux étendards du plus beau noir suspendus au-dessus du chemin et rien n’était plus curieux que ce déploiement d’oriflammes […] »

Verret prédit qu’on ne reparlera probablement plus d’Alphonsine et « encore moins de M. Giasson ». Et non content d’avoir participé à ce dernier épisode de harcèlement, il ajoute en terminant, avec toute sa condescendance de petit-bourgeois charlesbourgeois : « D’après la rumeur, M. Giasson serait loin d’être un bel homme et de plus il ne serait pas riche ».

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Jacques-Ferdinand Verret, Mes souvenirs, édition établie présentée et annotée par Rémi Ferland, Sainte-Foy, les Éditions de la Huit, 2001, 2 vol.

Le « croix gammée » de ma grand-mère

Aussi bien le dire avant qu’un « woke » survolté ne me dénonce à  Pénélope M.: ma grand-mère maternelle, Marie-Flore Giasson, portait un symbole offensant. En témoigne la photographie prise lors de son mariage avec Auguste Caron : elle porte au cou une broche en forme de « croix gammée ».

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« J’en conviens, je l’avoue », comme disait le fabuliste, mais c’était en 1910 et elle portait en fait un svastika (ou swastika), l’un des plus anciens symboles de l’humanité, utilisé sous différentes formes dans la majorité des civilisations du monde, les plus anciens ayant été identifiés en Ukraine vers 10 000 av. J.-C.

« Svastika » signifie « ce qui apporte la bonne fortune » ou « ce qui porte chance ». Il est « dextrogyre » (dextre, droite) lorsque les pattes de la croix tournent dans le sens des aiguilles d’une montre et « lévogyre » ou « sénestrogyre » (senestre, gauche) dans le cas contraire. En Inde, les deux modèles sont généralement vus comme « bénéfiques ». Le svastika lévogyre est parfois considéré comme un symbole de malchance.

Deux décennies plus tard, Adolf Hitler choisira le svastika comme symbole, le modèle dextrogyre, en plus, celui-là même que ma grand-mère portait sur sa « photo de noces ».

ParteiabzeichenGoldOn commence à annoncer des bijoux en forme de « swastika « dans les journaux en 1907.

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La maison Siefert & fils, « marchands de diamants », établie sur la rue de la Fabrique, à Québec, proclame dans Le Soleil du 9 novembre 1907 que «la croix la plus vieille » est devenue « la plus grande nouveauté » :

« Pour les anciens, les quatre bras de la Swastika représentent les quatre vents et elle est aussi un signe de bonne santé, de longue vie et de prospérité pour ceux qui la porte [sic].

Swasiika est un des plus beaux et des plus sages symboles, ayant été connue [sic] dès 1503 avant l’ère chrétienne.

Elle a été découverte en Europe, en Asie et en Afrique et par ceux qui habitaient dans des hutes [sic] en Amérique et est un objet de spéculation pour les écoliers.

Les Indiens regardent Swastika comme leur chance et prétendent qu’elle vient en connection [sic] avec leur dieu, qu’ils appellent Astika.

Les breloques Swastika se vendent bien. Nous les avons sous 4 format [sic] comme l’indique [sic] les vignettes ci-dessus en breloques, en épinglette et en broches à chapeau.

Les prix de celles en argent varient de 50 cents à 75 cents. »

Le Quebec Chronicle du 9 décembre 1907 soulignait à quel point les bijoux-talisman, comme le fer à cheval, le svastika indien et le scarabée égyptien, séduisaient alors les femmes.

Le seul péché de ma grand-mère était de suivre la mode, mais on n’a pas tous les jours 20 ans. Mariée en 1910, elle donne naissance à 15 enfants, dont des jumeaux morts au berceau et un garçon trisomique, né en 1936, alors qu’elle avait plus de 49 ans.

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Comme si ce n’était pas assez d’élever cette marmaille, pendant deux guerres mondiales et une crise économique, son mari meurt en 1938, la laissant avec une dizaine d’enfants encore à la maison sur une petite ferme du deuxième rang de Trois-Saumons, la dernière de la paroisse, à 8 km de l’église de Saint-Jean-Port-Joli. (Ce qui ne l’empêchera pas, plus tard, de prendre une orpheline « en élève »!)

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Avec des moyens plus que modestes, sur une ferme quasi autarcique, Marie-Flore Giasson vivait à l’ancienne. Elle élevait des moutons, cardait et filait la laine pour en faire notamment des bas avec une tricoteuse à manivelle que j’ai actionnée autrefois. Elle élevait des poules et des canards pour les œufs et la chair, mais aussi les plumes avec lesquelles elle faisait des oreillers (j’en utilise encore!). Elle avait même les outils de cordonnerie nécessaires pour faire des chaussures aux enfants. Et, à travers tout cela, elle cultivait aussi des rosiers dont les rejetons se retrouvent aujourd’hui chez plusieurs descendants.

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