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Un « Credo du paysan » patriote

Les gens qui ont assisté au dévoilement de la plaque en mémoire de sept patriotes nés à Saint-Pierre-de-la-Rivière-du-Sud le 19 mai ont entendu une version tout probablement inédite, au Québec, du Credo du paysan.

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(Entête du Credo dans Les cent plus belles chansons)

Le Comité des patriotes de la Côte-du-Sud avait souhaité que la chorale paroissiale inscrive cette chanson dans la partie musicale de la cérémonie tenue dans l’église patrimoniale de Saint-Pierre-de-la-Rivière-du-Sud, l’une des plus anciennes de la région (1785). Le bâtiment religieux érigé dans une belle paroisse rurale se prêtait à cette mise en scène.

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(Première partition du Credo)

Le Credo du paysan a été écrit en 1890 par Stéphane et Francisque (ou François) Borel. Le second semble avoir laissé peu de traces, mais le premier, comme l’écrivait le Feuillet d’avis de Neuchatel à sa mort, bénéficia d’une « popularité du meilleur aloi ». Né et décédé à Lyon, il a laissé des chansons « dont la facture et l’inspiration rappellent à tel point celle des chansons de Pierre Dupont qu’on les attribuait généralement à celui-ci. C’était, certes, le meilleur éloge qu’on put faire de Stéphane Borel. Comme Pierre Dupont, Stéphane Borel chanta surtout la terre et le paysan, le blé et le sapin, les bûcherons et les tonneliers, la charrue et le pressoir, puis les bœufs, le coq gaulois, et toutes ces chansons, d’un charme rustique incontestable, obtinrent une réelle vogue… A l’exemple de Pierre Dupont, Stéphane Borel entreprit de chanter l’ouvrier et le soldat. Il célébra ensuite Dieu, et la famille dans des poèmes d’une inspiration toute religieuse, car Borel fut profondément croyant » (http://doc.rero.ch/record/46969/files/1912-01-19.pdf).

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(Enregistrement pour phonographe à cylindres)

Mis en musique par Gustave Goublier, le Credo du paysan est enregistré la première fois en 1893 par Noté. En 1904, le baryton d’origine italienne Victor Occellier l’enregistre à Montréal sous étiquette Berliner. Chanté d’innombrables fois au Canada français depuis plus d’un siècle, le Credo correspondait à ce qu’on appelait « la bonne chanson » et s’est évidemment retrouvé dans le premier cahier de  l’abbé Gadbois en 1938.

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(Le Credo dans le premier cahier de la Bonne chanson en 1938)

Ma bible pour la chanson française, Mémoire de la chanson, 1100 chansons du Moyen-âge à 1919 (Paris, Omnibus, 1998), m’a orienté dans l’histoire du Credo et m’a révélé un fait que j’ignorais : cette chanson compte un couplet de plus que les trois qui sont généralement reproduits ici, notamment dans La Bonne chanson.

On chante évidemment le premier couplet — voir l’interprétation de Mestral (https://www.youtube.com/watch?v=kVpFjysyk9E ) — qui fait déjà autour de trois minutes, surtout s’il est chanté lentement comme Magnan en 1916 (http://www.collectionscanada.ca/obj/m2/f7/9894.mp3) et souvent le deuxième:

- 1 -
L’immensité, les cieux, les monts, la plaine
L’astre du jour qui répand sa chaleur
Les sapins verts dont la montagne est pleine
Sont ton ouvrage, ô divin Créateur
Humble mortel, devant l’œuvre sublime
À l’horizon, quand le soleil descend
Ma faible voix s’élève de l’abîme
Monte vers Toi, vers Toi, Dieu Tout-Puissant.

[Refrain]
Je crois en Toi, Maître de la nature
Semant partout la vie et la fécondité
Dieu tout-puissant qui fis la créature
Je crois en ta grandeur, je crois en ta bonté. (bis)

- 2 -
Dans les sillons creusés par la charrue
Quand vient le temps, je jette à large main
Le pur froment qui pousse en herbe drue
L’épi bientôt va sortir de ce grain
Et si parfois la grêle ou la tempête
Sur ma moisson s’abat comme un fléau
Contre le ciel, loin de baisser la tête
Le front tourné, j’implore le Très-Haut.

Le troisième, reproduit dans le premier cahier de La bonne chanson, est sûrement le moins connu :

- 3 -
Mon dur labeur fait sortir de la terre
De quoi nourrir ma femme et mes enfants
Mieux qu’un palais, j’adore ma chaumière
À ses splendeurs je préfère mes champs
Et le dimanche, au repas de famille,
Lorsque le soir vient tous nous réunir
Entre mes fils, et ma femme et ma fille
Le cœur content, j’espère en l’avenir.

Quant au quatrième couplet, qui a son propre refrain, je ne l’avais jamais vu, mais il apparaissait tout à fait de circonstance pour nos patriotes.

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Sans trop d’espoir, car la préparation de la cérémonie et les répétitions étaient avancées, j’ai envoyé une copie du Credo original complet au responsable du programme musical, en soulignant que le quatrième couplet, qu’il n’avait sûrement jamais chanté, était dans le thème de la journée, mais sans insister.

Arrivé à son tour de s’exécuter, le soliste nous a fait la surprise d’interpréter ce quatrième couplet qu’il avait bien étudié les jours précédents:

- 4 -
Si les horreurs d’une terrible guerre
Venaient encor fondre sur le pays,
Sans hésiter, là-bas, vers la frontière
Je partirais de suite avec mes fils
S’il le fallait, je donnerais ma vie
Pour protéger, pour venger le drapeau
Et fièrement tombant pour la patrie
Je redirais, aux portes du tombeau:

[Dernier refrain]
Je crois en Toi, Maître de la nature
Toi, dont le nom divin remplit l’immensité
Dieu tout-puissant qui fis la créature
Je crois, je crois en toi, comme à la Liberté. (bis)

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Il faut situer dans son contexte,  une époque où plusieurs Français, relevés de la guerre perdue contre les Allemands en 1870, ruminaient la revanche et la reprise de l’Alsace et de la Lorraine; ce n’est plus seulement le paysan qui parle mais le citoyen et le patriote.

L’abbé Gadbois a peut-être jugé que ce couplet, terminé par une acte de foi  en la liberté, détonnait après les trois premiers qui glorifiaient la vie paysanne et chrétienne; il estimait peut-être aussi que les rivalités franco-allemandes n’avaient pas de pertinence ici. Ou que la chanson était déjà assez longue…

Il n’y aura pas d’enregistrement de l’interprétation de monsieur Raymond Samson, mais on peut s’en faire une idée en écoutant celle d’André Dassary, un des rares, semble-t-il, à chanter les couplets 1 et 4 (https://www.youtube.com/watch?v=sCOslEkDbFk).

Les patriotes de Saint-Pierre-de-la-Rivière-du-Sud

Y avait-il des patriotes sur le Côte-du-Sud? Il faut d’abord s’entendre sur la définition. L’image la plus répandue du patriote est celle de l’habitant vu de profil avec son mousquet. C’est une vision bien réductrice du mouvement patriote qui a marqué la vie politique du Bas-Canada dans le premier tiers du XIXe siècle.

Les partisans de Papineau étaient nombreux sur la Côte-du-Sud. Les députés de notre région ont très majoritairement appuyé les revendications de son parti, le Parti canadien qui est devenu ensuite le Parti patriote. Les citoyens d’ici ont tenu des assemblées pour appuyer les revendications du Parti patriote qui réclamait en particulier le contrôle parlementaire des dépenses publiques, bref, un parlement démocratique.

Le mouvement patriote ne s’est pas transformé en révolte armée sur la Côte-du-Sud. Le député de Bellechasse, Augustin-Norbert Morin, a fait deux brefs séjours en prison sans jamais être formellement accusé de quoi que ce soit. La police a aussi fait quelques perquisitions à Montmagny, notamment chez Étienne-Pascal Taché. C’est tout ce qu’on peut mentionner comme « troubles » en 1837-1838 dans la région, mais ça ne veut pas dire qu’il n’y avait pas de patriotes.

Nous honorons aujourd’hui sept personnes nés à Saint-Pierre-de-la-Rivière-du-Sud qui ont participé de différentes façons au mouvement patriote, mais qui vivaient presque tous ailleurs et sont tous morts, sauf un, à l’extérieur de la région, ce qui a probablement contribué à les faire oublier ici.

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 François Blanchet (1776-1830)

L’un des plus remarquables est François Blanchet. Né en 1776, il étudie la médecine aux États-Unis et ouvre ensuite un cabinet à Québec où il deviendra l’un des plus fameux médecins de son époque.

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Blanchet est un proche de Pierre Bédard, chef du Parti canadien avant Papineau. En 1806, ils fondent ensemble Le Canadien, un journal de combat qui veut défendre les droits constitutionnels des Canadiens français.

En 1809, Blanchet est élu député de Hertford, comté qui deviendra Bellechasse et qu’il représentera presque sans interruption jusqu’à sa mort en 1830.

Canadien

Le journal du Parti canadien dérange évidemment le gouverneur Craig qui le considère comme une publication séditieuse. En 1810, Craig fait perquisitionner les bureaux du Canadien, saisir les presses, arrêter l’imprimeur et emprisonner les trois principaux rédacteurs, soit Bédard, Blanchet et Taschereau, qui sont accusés de « pratiques traîtresses ». Un mois plus tard, toujours en prison, Pierre Bédard et François Blanchet sont réélus. À l’été, Blanchet est remis en liberté à cause de leur état de santé.

En 1824, Blanchet publie un Appel au Parlement impérial qui vise à faire connaître les principaux griefs du Parti canadien : Blanchet y demande notamment un meilleur contrôle du parlement sur le gouvernement et les dépenses publiques.

Dans son Histoire des grandes familles françaises au Canada, François Daniel écrit que le docteur Blanchet « fut à la fois un célèbre médecin et un ardent patriote ».

Jean-Charles Létourneau (1775-1838)

Né en 1775, Jean-Charles Létourneau est reçu notaire en 1803 et s’établit à Saint-Thomas-de-Montmagny où il pratique sa profession jusqu’à sa mort en 1838.

Du temps de sa jeunesse, Létourneau était considéré comme un libre penseur, sensible aux idées de Voltaire et aux doctrines que partageaient les révolutionnaires de 1789. Comme l’a souligné Macpherson LeMoine, Létourneau était parmi les rares à posséder une bibliothèque digne de ce nom.

En 1827, Létourneau est élu député de la circonscription de Devon qui deviendra la circonscription de L’Islet. Il est réélu en 1830 et en 1834. Au Parlement, il appuie le parti dirigé par Papineau. En juin 1837, il prononce un discours lors de l’assemblée tenue à l’ouest de Saint-Thomas, près de la route de Saint-Pierre. Il était probablement malade à ce moment car il meurt en avril 1838, « après une longue et douloureuse maladie ».

Un collègue dira de lui qu’il était « un vrai démocrate, et un patriote sincère, amoureux de son pays qu’il défendait à titre de représentant avec honnêteté et fermeté ».

 Charles Blanchet (1794-1884)

Charles Blanchet est né en 1794 du premier mariage d’Augustin Blanchet avec Marie-Victoire Bernier. Le couple a 10 enfants à Saint-Pierre et un onzième à Saint-Hyacinthe, où Augustin a choisi de s’établir comme cultivateur.

Charles Blanchet est le seul de nos sept personnages à s’engager concrètement dans les rébellions. Quelques jours avant la bataille de Saint-Charles (sur Richelieu), il participe à l’arrestation du marchand Simon Talon dit L’Espérance, mais ce dernier réussit à s’évader et s’empresse ensuite de faire émettre un mandat d’arrêt contre Blanchet qui est emprisonné sous l’accusation de haute trahison en décembre 1837.

Libéré en mai 1838, Blanchet s’engage dans la société secrète des Frères Chasseurs qui prépare l’insurrection de 1838. En novembre, il fait partie du groupe qui devait aller prendre le village de Sorel, mais le projet avorte et l’insurrection de 1838 échoue.

Craignant une nouvelle arrestation, Charles Blanchet se réfugie à Saint-Pierre-de-la-Rivière-du-Sud.

Au printemps, il retourne chez lui et s’engage à garder la paix. Mais L’Espérance n’abandonne pas : il réussit à trouver des témoins pour établir que Blanchet « a toujours été l’un des principaux agitateurs de [la] paroisse ». En mai 1839, Charles Blanchet est de nouveau arrêté. On ne sait combien de temps a duré cet emprisonnement ni s’il a été condamné.

 Jean Blanchet (1795-1857)

Jean Blanchet était le neveu du docteur François Blanchet. Après des études au petit séminaire de Québec, il fait l’apprentissage de la médecine auprès de son oncle et va parfaire sa formation à Paris puis à Londres. Établi à Québec, il devient, disait-on, l’un des plus habiles accoucheurs de la ville et aussi le « médecin des pauvres ». Il participe à la fondation de l’École de médecine de Québec et deviendra doyen de la faculté de médecine de l’université Laval.

Jean Blanchet suit aussi ses traces de son oncle en politique. En 1834, il est élu député de la circonscription de Québec. Au parlement, il soutient le Parti patriote. En juin 1837, il participe à l’assemblée du marché Saint-Paul où il dénonce les politiques du parlement britannique. Son mandat parlementaire prend fin en mars 1838.

En 1854, Blanchet est de nouveau élu député de la cité de Québec et il appuie le gouvernement d’Augustin-Norbert Morin. La maladie le force cependant à démissionner en mars 1857 et il meurt le 22 avril suivant.

 Augustin-Magloire Blanchet (1797-1887)

Né en 1797, Augustin-Magloire Blanchet était le cousin du Dr François Blanchet par son père et le cousin de Charles Blanchet par sa mère.

Ordonné prêtre en 1821, il est curé de Saint-Charles (sur Richelieu) en 1837, au moment et à l’endroit où le mouvement patriote est à son apogée.

Blanchet, A-M. BAC C-018458

Le 23 octobre, le curé Blanchet assiste à la grande assemblée des Six-Comtés qui se tient dans sa paroisse. Deux semaines plus tard, dans une lettre au gouverneur Gosford, il laisse clairement voir ses sympathies patriotes : (je cite)

« Il n’y a pour ainsi dire qu’une voix pour condamner la conduite du Gouvernement; ceux qui jusqu’ici ont été tranquilles et modérés se réunissent à leurs concitoyens qui les avaient devancés, pour dire que, si le Gouvernement veut le bonheur du Pays, il doit au plutôt [sic] accéder aux justes demandes du peuple; que bientôt il ne sera plus temps. […]

Je dois dire de plus qu’il ne faut plus compter sur les Messieurs du clergé pour arrêter le mouvement populaire dans les environs. Quand ils le voudraient, ils ne le pourraient. D’ailleurs vous savez que les pasteurs ne peuvent se séparer de leurs ouailles, ce qui me porte à croire que bientôt il n’y aura plus qu’une voix pour demander la réparation des griefs, parmi les Canadiens, de quelqu’état et de quelques conditions qu’ils soient. »

La situation politique évolue rapidement par la suite. Un mois après la grande assemblée du 23 octobre, l’armée britannique se dirige vers la vallée du Richelieu où les patriotes sont nombreux. Divers témoignages confirment que le curé Blanchet s’est rendu auprès des patriotes de sa paroisse, au matin de la bataille du 25 novembre, pour prier avec eux et les préparer à une mort éventuelle.

Le 15 décembre, le curé Blanchet est convoqué chez le procureur général et accusé de haute trahison. Le lendemain, il est incarcéré à Montréal, seul membre du clergé parmi des centaines de prisonniers. Malgré les pressions des évêques, le curé de Saint-Charles passe l’hiver à l’ombre. Il est finalement libéré sous caution le 31 mars 1838. À sa sortie de prison, l’abbé Blanchet remplace son frère à Saint-Joseph de Soulanges. Il sera plus tard nommé évêque sur la côte ouest et mourra à Vancouver en 1887.

 Étienne Chartier (1798-1853)

Né en 1798, Étienne Chartier est admis au barreau en 1823 mais décide ensuite de se faire prêtre.

Chartier, Étienne-acscsa-bis

Partisan d’un système d’éducation avant-gardiste axé sur la liberté et la raison, il est nommé directeur du collège de Sainte-Anne en 1829, mais, dans son discours d’inauguration, il surprend son auditoire en évoquant notamment le « mépris » des autorités britanniques envers les Canadiens.

Chartier quitte ses fonctions peu après ce discours et commence une série de courtes affectations dans des paroisses souvent difficiles. En 1837, il est à Saint-Benoît, dans un des principaux foyers d’agitation politique. Il s’engage alors dans les débats au point de critiquer un mandement de son évêque. À la veille de la bataille de Saint-Eustache, le 13 décembre 1837, il se rend dans cette paroisse pour y haranguer les patriotes, mais il réalise que la cause est perdue et il se réfugie aux États-Unis.

Suspendu de sa cure, banni par le gouverneur, Chartier reste en contact avec les patriotes qui préparent le soulèvement de 1838. En 1839, il décide de rompre avec le mouvement révolutionnaire mais ses pérégrinations ne sont pas terminées. Il aboutira finalement à Saint-Gilles-de-Beaurivage, où il meurt en 1853.

Sa mort passe presque inaperçue. Selon Aegidius Fauteux, il méritait mieux : (je cite)

« Sans doute, il eut de considérables lacunes […], mais il posséda d’autre part plusieurs des qualités qui font le plus honneur à l’homme. Citoyen, il ne fut peut-être pas d’une profonde sagesse, mais il aima immensément son pays […] ».

 Pierre Blanchet, dit le « Citoyen Blanchet » (1816-1898)

Né en 1816, Pierre Blanchet était le neveu du curé de Saint-Charles et donc parent lointain des trois autres Blanchet.

Il étudie au séminaire de Saint-Hyacinthe où il se rend utile au mouvement patriote en copiant des documents de propagande. En octobre 1837, il reçoit la tonsure, mais sa « conduite patriotique » inquiète son évêque et il n’accède pas à la prêtrise. En 1842, il entre au service de la ville de Montréal comme traducteur, tout en poursuivant des études en droit.

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En 1852, un dossier disciplinaire est monté contre lui et il est destitué. Cette affaire, qui a toutes les allures d’une vendetta, est tout probablement liée à son militantisme au sein de l’Institut canadien de Montréal dont il est le président en 1852 et l’un des piliers pendant plus de 20 ans. À la fois bibliothèque publique et lieu de débats, l’Institut dérange en raison de ses positions radicales et anticléricales.

Blanchet, Pierre dans Velligul

Après 1852, les difficultés s’accumulent. En 1854, il perd ses élections. En 1857, il doit fermer le journal de l’Institut canadien, qui perd une bonne partie de ses membres l’année suivante. En 1859, Mgr Bourget condamne l’Institut et excommunie les membres qui restent.

Après un bref séjour aux États-Unis, Pierre Blanchet se retire près d’Arthabaska, où il vit pauvrement des fruits d’une mauvaise terre. Il meurt en 1898, à l’Hôtel-Dieu d’Arthabaska, où il aurait renoué, selon un témoin, avec la religion de sa jeunesse.

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Voilà donc un très bref aperçu de la vie des sept personnages que nous honorons aujourd’hui. Fait exceptionnel, Saint-Pierre a donné naissance à trois députés patriotes et aux deux seuls prêtres qui ont payé le prix de leurs sympathies politiques. La présence d’un collège à Saint-Pierre n’est peut-être pas étrangère à la conscientisation de ses paroissiens. Les liens familiaux y sont probablement aussi pour quelque chose.

J‘aimerais terminer en citant la conclusion du discours prononcé en 1987 par Claude Ryan, alors ministre de l’Éducation, à l’appui d’une motion soulignant le 150e anniversaire des événements de 1837 : (je cite)

« Il ne faut pas oublier [que les Patriotes] ont représenté, à l’Assemblée législative, pendant des années, les aspirations et les désirs démocratiques de leurs citoyens et, par delà les gestes que l’on peut discuter et qui demeureront objet de débats historiques pendant très longtemps, je pense que nous devons tous nous unir, aujourd’hui, dans l’hommage qui leur est dû au titre de la contribution unique qu’ils ont apportée au développement de la démocratie et du gouvernement responsable au Québec ».

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(Le 19 mai 2019, une plaque honorant sept patriotes nés à Saint-Pierre-de-la-Rivière-du-Sud sera dévoilée à l’église de cette paroisse. Par la même occasion, la Société d’histoire et de généalogie de la Côte-du Sud lancera  le numéro de mai du Javelier qui contient des notices plus élaborées sur ces sept personnes, avec les références appropriées.)

Une citation « légendaire » d’Antoine Rivard

Dans la biographie qu’il consacre à Guy Rocher, Pierre Duchesne cite Antoine Rivard qui « a déclaré » en 1942 : « L’instruction? Pas trop! Nos ancêtres nous ont légué un héritage de pauvreté et d’ignorance, et ce serait une trahison que d’instruire les nôtres » (p.  204). Dans une note, le biographe se garde quand même « une petite gêne » en mentionnant que c’est une citation « attribuée à Rivard » et qu’il l’a puisée dans le tome 2 des Apostasies de Jean-Louis Gagnon (La Presse, 1986, p. 33); Rivard était alors « conférencier invité du Kiwanis-Saint-Laurent de Montréal ».

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Séparatiste de droite converti au fédéralisme, Gagnon était un militant libéral de premier plan sous Duplessis; il sera plus tard chargé d’enterrer la Commission sur le bilinguisme et le biculturalisme après la mort d’André Laurendeau. Il est prudent de passer au peigne fin tout ce qu’il écrit sur l’Union nationale…

En 1942, Rivard n’était qu’avocat et professeur de droit. Candidat de l’Union nationale défait en 1944, il devient député unioniste et ministre d’État en 1948, puis solliciteur général dans le cabinet Duplessis de 1950 à 1959.

Dans cette conférence, Rivard réagissait à une conférence du T.-D. Bouchard, un autre pourfendeur de Duplessis, qui préconisait l’enseignement bilingue dès le primaire. Bouchard ne manqua pas de réagir longuement dans son journal Le Clairon dès le 23 janvier et il ne fait pas mention de ce passage; le reportage de La Presse non plus.

Rivard-Bouchard

L’outil n’est pas infaillible, mais, en consultant les journaux des années suivantes avec le moteur de recherche de la Bibliothèque nationale, on peut entrevoir comment les libéraux ont cultivé une légende à mesure que la carrière de Rivard progressait.

On trouve des occurrences dans Le Clairon de Saint-Hyacinthe, propriété de Bouchard. Le 8 novembre 1946, Godbout cite cette phrase que « l’un des conseillers de M. Duplessis » aurait dite « il y a quelques années » : Un mois plus tard (13 décembre), ce serait plutôt « récemment ».

En 1950, Lapalme rallonge la citation : « Nos aïeux avaient à choisir entre la richesse, l’abandon de leur langue, de leur foi et, d’autre part, la pauvreté, l’ignorance et le labeur. C’est la résistance à l’assimilation qu’ils ont choisie. Notre vocation n’a pas changé. L’instruction? Pas trop! Nos ancêtres nous ont légué un héritage de pauvreté et d’ignorance, et ce serait une trahison que d’instruire les nôtres » (Le Clairon, 10 novembre 1950).

L’année suivante, d’autres journaux libéraux (L’Avenir du Nord, 22 juin, L’autorité, 14 juillet, Le Canada, 23 juillet) reprennent le même texte et y ajoutent la « source », soit la conférence de 1942.

Le meilleur est toutefois Henri-A. Dutil, qui vient d’entreprendre sa grande carrière d’apparatchik libéral. Dans Le Clairon du 8 mai 1953, c’est avec un front de bœuf qu’il reprend la version de Lapalme et insiste pour dire qu’il donne la citation « au complet » car « souvent des phrases détachées du contexte peuvent changer de sens »…

Rivars-Nous maintiendrons

Or, la conférence de 1942, le 21 janvier précisément, a été radiodiffusée, enregistrée, publiée intégralement dans le Devoir du même jour (http://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/2804539) et reproduite en brochure par L’œuvre des tracts sous le titre Nous maintiendrons en mars 1942. Il n’est pas compliqué de vérifier si cette citation s’y trouve et ce qu’on attribue à Rivard en matière d’éducation ne s’y trouve pas.

Qui a dit que les plus belles citations célèbres sont celles qui n’ont jamais été prononcées?

« …Long live our noble Queen… » (air connu)

Avant de pouvoir prendre siège à l’Assemblée nationale, l’automne dernier, les parlementaires se sont soumis de plus ou moins bonne grâce au rituel qui consiste à prêter serment à la souveraine. Certains l’ont fait en bougonnant, d’autres, « bravement », à huis clos. Dura lex sed lex, aurait dit monsieur Landry.

S’il faut les consoler en se disant que c’était pire autrefois, qu’on songe aussi à ce que l’avenir pourrait leur réserver.

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Jusqu’au début du XIXe siècle, la mort du souverain amène automatiquement la dissolution du parlement et de nouvelles élections.

Le premier cas se pose ici au décès de George III le 29 janvier 1820. La nouvelle arrive le 24 avril et l’administrateur Maitland (qui remplaçait de gouverneur Richmond décédé à l’automne) se rend au Conseil législatif pour en informer officiellement  les parlementaires. L’orateur du Conseil déclare alors que, le roi étant décédé,  « ce parlement provincial est, par son décès et par l’avis public et proclamation  qu’en donne ici Son Excellence, dissout».

En mars 1829, le Parlement du Bas-Canada adopte un projet de loi « pour continuer l’existence du Parlement provincial dans le cas du décès ou de la démission de Sa Majesté, de ses héritiers et successeurs », mais le bill est « réservé » par le gouverneur en attendant « la signification du plaisir de Sa Majesté ».

Quand George IV meurt le 26 juin 1830 (sans avoir manifesté son « plaisir »), le 13e Parlement vient de terminer sa troisième session.  Le 2 septembre, l’administrateur James Kempt émet une proclamation décrétant de nouvelles élections, « attendu que, par le décès de feu Notre Royal Frère de glorieuse mémoire, le Parlement Provincial du Bas-Canada a été et est dissous » .

Le 1er novembre suivant, Guillaume IV accorde finalement la sanction au projet de loi qui met fin à cette pratique d’une autre époque.

Si le Parlement n’est plus dissous à la mort du souverain, il faut quand même toujours prêter serment au nouveau monarque.

La situation se présente quand Victoria monte sur le trône le 22 juin 1837. Le Bas-Canada est alors en ébullition. Le 18 août, à l’ouverture de la 4e session du 15e Parlement, plusieurs députés patriotes arrivent à Québec habillés à la canadienne pour exprimer leur volonté de boycotter des produits anglaise. D’après le Canadien du 18 août 1837, plusieurs députés « doutaient qu’ils dussent prêter le serment d’allégeance » à la nouvelle souveraine, « mais cette prétention a été abandonnée, et tous ont rempli cette formalité d’usage ».

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Suivront 64 ans de règne victorien…

Quand Victoria décède le 22 janvier 1901, les députés élus le 7 décembre précédent n’ont pas encore siégé et ils prêtent serment à son fils Édouard VII, selon la procédure régulière, avant de prendre leur siège à la session qui s’ouvre le 14 février. Leurs signatures apparaissent au registre des serments entre le 12 février et (pour un retardataire) le 23 mars.

Édouard VII meurt 6 mai 1910, pendant la 2e session de la 12e législature, et les parlementaires (dûment assermentés deux ans plus tôt) prêtent un autre serment à George V (10 et 12 mai).

Celui-ci meurt le 20 janvier 1936. Comme en 1901, les députés élus le 25 novembre 1935 ne se sont pas encore réunis et ils expriment leur loyauté à Édouard VIII avant la session du 24 mars (signatures le 3 mars et les jours suivants).

Cette fois, ce n’est pas la loyauté des sujets qui est remise en question mais celle du souverain. Le 10 décembre 1936, Édouard VIII fait un choix entre le trône et sa chère Wallis : il abdique en faveur de son frère qui devient George VI. À Québec, la législature vient d’être prorogée au 24 février 1937. Les parlementaires prêtent serment au nouveau souverain (comme en 1910), avant le début de la deuxième session, entre le 23 et le 26 février 1937.

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Enfin, quand Elizabeth II accède au trône le 6 février 1952, la 23e législature vient d’être prorogée et des élections s’annoncent. Elles ont lieu 16 juillet 1952 et les nouveaux élus lui prêtent serment, entre le 15 octobre et le début de la session le 12 novembre. Exception : le député Lionel Ross s’était présenté au bureau du secrétaire général pour inscrire son serment au registre dès le 19 février 1952.

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Le serment de loyauté que prêtent les parlementaires est un serment personnel à un souverain mortel, et non au gouvernement, à l’État ou au peuple, qui sont pérennes. C’est le même serment  que prêtaient les vassaux à leurs suzerains au Moyen-âge. Pour les Québécois, cette relique d’ancien régime se double d’un rappel humiliant de la conquête de leur pays par la nation dont la reine est la souveraine.

Même si on ne veut pas lui souhaiter de malheur, il demeure qu’après 67 ans sur le trône l’heure de la fin du règne approche. Partira-t-elle comme Victoria, George V et George VI, dans des circonstances qui n’obligeront pas les parlementaires à un nouveau serment? Où comme Guillaume IV, Édouard VII et Édouard VIII, avec les conséquences qu’on peut imaginer? « Vous ne saurez ni le jour ni l’heure », disait un évangéliste. Les paris sont ouverts. D’après les statistiques, depuis Victoria, c’est 50/50.

Mais il y a « pire ». Jusqu’en 1982,  l’article 3 de la Loi de la Législature prévoyait ceci: « Aucune législature de la province n’est dissoute par le décès du souverain; mais elle continue, et peut se réunir, s’assembler et siéger, procéder et agir de la même manière que si ce décès n’avait pas eu lieu ». Or,  quand cette loi a été remplacée par  la Loi de l’Assemblée nationale en 1982, cette disposition n’a pas été conservée. Le Parlement serait donc dissous  si la reine meurt pendant la législature actuelle (ou la suivante), comme c’était le cas avant 1830?

« God save the Queen »!

«Sol canadien»: hymne national en deux versions

Le 1er janvier 1829, la Gazette de Québec publie une chanson écrite par Isidore Bédard et présentée comme « hymne national ». Il s’agit en fait de la version améliorée d’un premier jet (publié le 6 août 1827) qui ne comptait que deux strophes:

SOL CANADIEN

Sol canadien, terre chérie !
Par des braves tu fus peuplé ;
Ils cherchaient loin de leur patrie,
Une terre de liberté.
Nos pères sortis de la France
Étaient l’élite des guerriers,
Et leurs enfants, de leur vaillance,
Ne flétriront pas les lauriers.

Qu’elles sont belles nos campagnes l
En Canada qu’on vit content !
Salut, ô ! sublimes montagnes,
Bords du superbe St. Laurent.
Habitant de cette contrée,
Que nature sait embellir,
Tu peux marcher tête levée,
Ton pays doit t’enorgueillir.

Respecte la main protectrice
D’Albion, ton digne soutien ;
Mais fais échouer la malice
D’ennemis nourris dans ton sein.
Ne fléchis jamais dans l’orage,
Tu n’as pour maître que tes lois.
Tu n’es pas fait pour l’esclavage,
Albion veille sur tes droits.

Si d’Albion la main chérie
Cesse un jour de te protéger,
Soutiens-toi seule, ô ma patrie !
Méprise un secours étranger.
Nos pères sortis de la France
Étaient l’élite des guerriers,
Et leurs enfants de leur vaillance
Ne flétriront pas les lauriers.

Né à Québec le 9 janvier 1806, l’auteur est troisième fils de Pierre-Stanislas Bédard, autrefois chef du Parti canadien au Parlement du Bas-Canada, et de Luce Lajus. Il est étudiant en droit chez Georges-Barthélemi Faribault et sera admis au Barreau à la fin de 1829.

« La poésie de Bédard, écrit Jeanne d’Arc Lortie, atteste l’influence de la pensée politique de son père et, selon son auteur, elle résume bien les sentiments des Canadiens de l’époque qui, soupçonnés de manquer de loyauté, respectent le régime britannique et abhorrent l’idée de l’annexion aux États-Unis ». Par ailleurs, « cette protestation de fidélité à l’Angleterre va de pair avec une menace énergique à l’adresse de concitoyens ennemis des libertés ».

« L’hymne national » Sol canadien figurera dans de nombreux recueils de chansons et dans divers périodiques jusqu’au début du XXe siècle. On l’a chanté sur l’air de « Ah! quel tourment, quelle inquiétude » jusqu’à sa mise en musique par Théodore F. Molt qui l’a édité à deux reprises, notamment dans un encart distribué avec l’édition de décembre 1859 du Journal de l’Instruction publique, avec la mention « chant national ».

Sol canadien-Quebecensia

Quant à Bédard, il est élu député en 1830. En 1831, il accompagne Denis-Benjamin Viger, tout juste nommé agent de la Chambre à Londres. Le jeune député de Saguenay cohabite avec François-Xavier Garneau. À la fin de 1832, il est victime d’une hémorragie pulmonaire et il meurt à Paris le 14 avril 1833. Son corps repose au cimetière de Montmartre.

Le 1er janvier 1840, onze ans après la première publication et sept ans après la mort de son auteur, une nouvelle version de Sol Canadien parait dans Le Patriote canadien, un journal lancé au Vermont en 1839. Cette version est chantée sur un air différent, soit « Je vais boire l’onde glacée ». Les deux premières strophes sont maintenues, mais les deux dernières sont très différentes :

Renverse le pouvoir perfide
Qui ne cherche qu’à t’écraser.
La LIBERTÉ est ton égide,
Sous elle tu peux triompher.
Ne fléchis jamais dans l’orage,
Tu n’as pour maître que tes lois.
Tu n’es point fait pour l’esclavage,
Le destin veille sur tes droits.

Le sang de tes fils fume encore,
Ne sauras-tu pas le venger ?
LIBERTÉ, fais naître l’aurore
Du jour qui te verra régner !
Nos pères sortis de la France,
Étaient l’élite des guerriers,
Et leurs enfants de leur vaillance
Ne flétriront pas les lauriers.

La « main protectrice d’Albion » s’est changée en « pouvoir perfide » qui ne cherche qu’à écraser. La dernière strophe évoque la répression des rébellions.

Cette version témoigne de rapports difficiles avec l’Angleterre; il n’est plus question de fidélité et de loyauté. Le commentaire de Madame Lortie, qui ne semble pas avoir vu cette deuxième mouture, ne serait plus pertinent. Maurice Carrier et Monique Vachon, par contre, ne semblent avoir vu que la seconde version car la première ne figure pas dans le tome de Chansons politiques du Québec qui couvre les années 1765-1833. Ils ont pris la version de 1840 dans L’écrin lyrique, édité en 1901, et l’attribuent à Bédard sans préciser que quelqu’un l’a retouché après sa mort. Qui? Peut-être justement l’éditeur du Patriote canadien, Ludger Duvernay, alors réfugié à Burlington.

L’écrin lyrique où Carrier et Vachon auraient puisé la version de 1840 de Sol canadien serait l’un des rares ouvrages à l’avoir reproduite; le même éditeur, J.-G. Yon, marchand de musique, a aussi édité en 1903 le recueil Chants des Patriotes qui, lui, maintient la version originale.

Musique du québec

On ne trouve pas d’enregistrement de Sol canadien, mis à part celui qui se trouve sur le disque « Musiques du Québec, l’époque de Julie Papineau », produit par l’Ensemble Nouvelle-France sous la direction de madame Louise Courville. Robert Huard chante les trois premières strophes de la version de 1840.

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Sources :

Jeanne d’Arc Lortie, « Bédard, Joseph-Isidore », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 6, consulté le 30 déc. 2018,  http://www.biographi.ca/fr/bio/bedard_joseph_isidore_6F.html.

Maurice Carrier et Monique Vachon, Chansons politiques du Québec, t. 2, 1834-1858, Montréal, Leméac, 1979, p. 235-236.

Sur Le patriote canadien, voir https://chroniclingamerica.loc.gov/lccn/sn90000507/1840-01-01/ed-1/seq-1/

Merci à Gilles Gallichan pour ses conseils.