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Thaddée Michaud, premier gérant général de la Commission des liqueurs

1921 marque le centenaire de la Société des alcools du Québec qui s’appelait à l’origine la Commission des liqueurs. Son premier « gérant général » était Jules-Thaddée Michaud, né à Saint-Jean-Port-Joli le 25 février 1878 du mariage d’Arsène Michaud, avocat et « régistrateur » du comté de L’Islet, et d’Emma Casgrain, fille de Charles Casgrain, ancien seigneur de Rivière-Ouelle.

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D’après le recueil Biographies canadiennes-françaises de 1924, Thaddée Michaud a fait des études commerciales au collège Lamontagne de Montmagny puis des études classiques au collège de Lévis et au séminaire de Québec; il aurait ensuite débuté dans les affaires en novembre 1895 comme « comptable chez Buckley Drouin Limitée, chapeliers et fourreurs en gros ». On peut douter qu’il ait à la fois terminé des études classiques et commencé une carrière de comptable à 17 ans; il a probablement commencé comme préposé à la tenue de livres comptables ou quelque chose du genre.

Au moment de sa nomination à la Commission des liqueurs, en avril 1921, La Presse le décrivait comme un « expert en système de comptabilité », ancien employé de Tétreault Shoe Co. puis chez Alphonse Racine, marchands de « nouveautés » en gros, dont il a été trésorier. Le Canada le disait aussi « athlète de renom »; il avait été secrétaire-trésorier de l’Association athlétique d’amateurs nationale (fondée en 1894) et membre du club de crosse National ainsi que du club de football du même nom.
En 1900, Michaud épouse Fabiola Valiquette, fille adoptive de J.-O. Labrecque, marchand de charbon, qui lui donnera une nombreuse famille. En 1925, lorsqu’il témoigne dans une enquête parlementaire, on lui demande si les députés de l’opposition sont trop près de lui et l’importunent. « Je ne me suis jamais plaint, a-t-il répondu selon La Tribune du 2 avril 1925. J’ai eu 16 enfants, et je suis habitué à les prendre sur mes genoux! »

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Thaddée Michaud est demeuré gérant général de la Commission pendant une quinzaine d’années. Il résidait dans une maison cossue d’Outremont, au 3, avenue McCulloch. En 1927, il se fait construire à Saint-Jean-Port-Joli une résidence d’été de style palladien qui porte aujourd’hui le numéro 68, avenue de Gaspé Ouest. C’est la maison qui a été longtemps habitée par la famille d’Esdras Chamard, mort à 100 ans en 1984. La propriété comprenait un terrain de tennis (dont on devine l’emplacement à droite de la maison) que monsieur Chamard mettait gracieusement à la disposition des jeunes autrefois.
« Homme d’affaires et sportsman bien connu », Thaddée Michaud est mort à Montréal en mai 1945; ses funérailles ont été célébrées à Outremont le 8 et il a été inhumé dans le cimetière de sa paroisse natale le lendemain.
Il était le frère d’Élisa, auteure de Canadiennes d’hier (1942), et de Benjamin, premier sous-ministre de la Voirie.

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Les malheurs d’Alphonsine

Édité aux Éditions de la Huit, le journal de Jacques-Ferdinand Verret fourmille d’informations, d’anecdotes et de potins de toutes sortes. Fils du marchand général de Charlesbourg, Verret raconte, entre autres choses, les mauvais coups dont mon arrière-grand-mère, Alphonsine Delage (épouse de Napoléon Giasson) a été victime dans sa jeunesse. Les réseaux sociaux n’ont pas inventé la méchanceté…

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Née à Charlesbourg en 1859, Alphonsine Delage a vécu une grande peine d’amour en 1880. Alexandre Villeneuve voulait l’épouser, mais le futur beau-père s’est opposé au mariage, et le jeune homme a vite oublié la promise dans les bras d’une demoiselle L’Heureux qu’il épouse en mai 1882. Verret souhaite qu’Alphonsine oublie « ses amours d’enfance »; il doit lui en coûter beaucoup, poursuit-il, « de voir son ancien amant promener sa rivale en triomphe, sous les splendeurs de la couronne de mariée, comme il l’a fait en ce jour solennel de sa vie ».

Le mariage a lieu le mardi 4 mai 1881. Deux jours plus tard, Verret et des jeunes gens réunis au magasin apprennent qu’Alphonsine est gravement malade. Est-ce le spleen?

« Quoiqu’elle soit une vraie Canadienne, elle pourrait bien être sujette à une maladie qui n’est commune qu’aux Anglaises, et surtout dans une circonstance aussi triste pour elle que celle de mardi matin, elle pourrait fort bien en avoir été atteinte.

Je ne devrais plus badiner avec le malheur qui la frappe, mais que voulez-vous? Quand une personne est dans la peine, elle se voit frustrer [sic] des sympathies du public et c’est justement ce qui arrive dans le cas de Mlle Delage, que chacun se plaît à déchirer ».

On s’attendrait pourtant au contraire!

« Je ne sais pas, écrira Verret l’année suivante, ce que cette chère Alphonsine a fait de si étrange pour être aussi peu estimée des jeunes gens de cette paroisse. Sa famille peut y être pour quelque chose. L’année dernière, le 14 février [1881], elle reçut un valentin contenant les injures les plus grossières à l’adresse de chacun des membres de sa famille et à la sienne […]. Elle eut la faiblesse de croire qu’elle ferait bien de la montrer au curé Beaudry et à d’autres notabilités de cette paroisse. L’affaire s’ébruita et, pendant un mois, on parla beaucoup de ce valentin et les rieurs ne furent pas du côté d’Alphonsine. »

Selon Verret, la jeune femme n’est pourtant pas « douée [sic] d’un extérieur désagréable ».

« Au contraire, Alphonsine est une grande brune de vingt-trois ans, aux épaules et aux hanches bien dessinées, son visage est assez bien fait et, quoiqu’elle ne soit pas régulièrement belle, rien dans sa physionomie n’est difforme ou mal approprié.
Ses manières sont faciles, aisées et jamais embarrassées; sa démarche est haute et fière. »

Sympathique en apparence à la cause de la jeune femme, Verret ne manque cependant pas d’en remettre. En novembre 1881, il compose une chanson railleuse à son endroit, sur un air à la mode, et, avec la complicité d’un de ses contacts d’affaires, il projette de la faire poster de New York, à l’adresse d’Alphonsine, sous le pseudonyme « Valentinatus ». Et, pour bien assurer la diffusion de son œuvre, il envisage d’en envoyer copie à un ami de Charlesbourg, anonymement toujours, en prétendant même qu’elle a été éditée aux États-Unis! Finalement, la chanson n’ira pas plus loin que son journal.

Le 12 février 1882, on annonce le mariage d’Alphonsine avec Napoléon Giasson, cultivateur de Saint-Jean-Port-Joli. Comment les tourtereaux se sont-ils connus? Mystère. Les Delage sont bien ancrés à Charlesbourg; du côté maternel, la famille est de Portneuf. Napoléon est né à L’Islet en 1854 et sa famille s’est déplacée à Saint-Jean dans les années 1860. Toutes ses racines sont sur la Côte-du-Sud. Toutefois, le curé de L’Islet à cette époque, François-Xavier Delage, est le grand-oncle d’Alphonsine et pourrait constituer le lien avec Napoléon.

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La veille du mariage, Verret joue aux cartes avec des amis dont Alexandre Villeneuve et Zéphirin Dorion. À la fin de la soirée, ces deux derniers s’attardent et, une fois les portes et les fenêtres bien fermées, Dorion explique son plan : « comme Villeneuve et lui n’estiment guère la famille Delage, il a inventé un tour d’un nouveau genre »…

Les mariés et leurs invités l’apprendront le lendemain, jour de la Saint-Valentin, en se rendant à l’église :

« Tout annonçait un jour de deuil et les balises [du chemin] depuis la côte du roi jusqu’à l’église étaient ornées de banderoles de crêpe et de lisières de batiste noire; il y avait même deux étendards du plus beau noir suspendus au-dessus du chemin et rien n’était plus curieux que ce déploiement d’oriflammes […] »

Verret prédit qu’on ne reparlera probablement plus d’Alphonsine et « encore moins de M. Giasson ». Et non content d’avoir participé à ce dernier épisode de harcèlement, il ajoute en terminant, avec toute sa condescendance de petit-bourgeois charlesbourgeois : « D’après la rumeur, M. Giasson serait loin d’être un bel homme et de plus il ne serait pas riche ».

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Jacques-Ferdinand Verret, Mes souvenirs, édition établie présentée et annotée par Rémi Ferland, Sainte-Foy, les Éditions de la Huit, 2001, 2 vol.

Le « croix gammée » de ma grand-mère

Aussi bien le dire avant qu’un « woke » survolté ne me dénonce à  Pénélope M.: ma grand-mère maternelle, Marie-Flore Giasson, portait un symbole offensant. En témoigne la photographie prise lors de son mariage avec Auguste Caron : elle porte au cou une broche en forme de « croix gammée ».

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« J’en conviens, je l’avoue », comme disait le fabuliste, mais c’était en 1910 et elle portait en fait un svastika (ou swastika), l’un des plus anciens symboles de l’humanité, utilisé sous différentes formes dans la majorité des civilisations du monde, les plus anciens ayant été identifiés en Ukraine vers 10 000 av. J.-C.

« Svastika » signifie « ce qui apporte la bonne fortune » ou « ce qui porte chance ». Il est « dextrogyre » (dextre, droite) lorsque les pattes de la croix tournent dans le sens des aiguilles d’une montre et « lévogyre » ou « sénestrogyre » (senestre, gauche) dans le cas contraire. En Inde, les deux modèles sont généralement vus comme « bénéfiques ». Le svastika lévogyre est parfois considéré comme un symbole de malchance.

Deux décennies plus tard, Adolf Hitler choisira le svastika comme symbole, le modèle dextrogyre, en plus, celui-là même que ma grand-mère portait sur sa « photo de noces ».

ParteiabzeichenGoldOn commence à annoncer des bijoux en forme de « swastika « dans les journaux en 1907.

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La maison Siefert & fils, « marchands de diamants », établie sur la rue de la Fabrique, à Québec, proclame dans Le Soleil du 9 novembre 1907 que «la croix la plus vieille » est devenue « la plus grande nouveauté » :

« Pour les anciens, les quatre bras de la Swastika représentent les quatre vents et elle est aussi un signe de bonne santé, de longue vie et de prospérité pour ceux qui la porte [sic].

Swasiika est un des plus beaux et des plus sages symboles, ayant été connue [sic] dès 1503 avant l’ère chrétienne.

Elle a été découverte en Europe, en Asie et en Afrique et par ceux qui habitaient dans des hutes [sic] en Amérique et est un objet de spéculation pour les écoliers.

Les Indiens regardent Swastika comme leur chance et prétendent qu’elle vient en connection [sic] avec leur dieu, qu’ils appellent Astika.

Les breloques Swastika se vendent bien. Nous les avons sous 4 format [sic] comme l’indique [sic] les vignettes ci-dessus en breloques, en épinglette et en broches à chapeau.

Les prix de celles en argent varient de 50 cents à 75 cents. »

Le Quebec Chronicle du 9 décembre 1907 soulignait à quel point les bijoux-talisman, comme le fer à cheval, le svastika indien et le scarabée égyptien, séduisaient alors les femmes.

Le seul péché de ma grand-mère était de suivre la mode, mais on n’a pas tous les jours 20 ans. Mariée en 1910, elle donne naissance à 15 enfants, dont des jumeaux morts au berceau et un garçon trisomique, né en 1936, alors qu’elle avait plus de 49 ans.

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Comme si ce n’était pas assez d’élever cette marmaille, pendant deux guerres mondiales et une crise économique, son mari meurt en 1938, la laissant avec une dizaine d’enfants encore à la maison sur une petite ferme du deuxième rang de Trois-Saumons, la dernière de la paroisse, à 8 km de l’église de Saint-Jean-Port-Joli. (Ce qui ne l’empêchera pas, plus tard, de prendre une orpheline « en élève »!)

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Avec des moyens plus que modestes, sur une ferme quasi autarcique, Marie-Flore Giasson vivait à l’ancienne. Elle élevait des moutons, cardait et filait la laine pour en faire notamment des bas avec une tricoteuse à manivelle que j’ai actionnée autrefois. Elle élevait des poules et des canards pour les œufs et la chair, mais aussi les plumes avec lesquelles elle faisait des oreillers (j’en utilise encore!). Elle avait même les outils de cordonnerie nécessaires pour faire des chaussures aux enfants. Et, à travers tout cela, elle cultivait aussi des rosiers dont les rejetons se retrouvent aujourd’hui chez plusieurs descendants.

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Joseph Labbé (c.1754-1835), brave soldat qui revient de guerre…

(Quand les « Bostonnais » en rébellion contre l’Angleterre ont essayé de prendre Québec en 1775, les Canadiens, particulièrement ceux de la Beauce, de Lévis et de la Côte-du-Sud, leur ont majoritairement manifesté de la sympathie. Certains se sont même enrôlés dans l’armée révolutionnaire et quelques-uns, après l’échec du siège de Québec au printemps 1776, ont poursuivi la guerre d’indépendance à leurs côtés dans les colonies de Nouvelle-Angleterre.)

Le cas de Joseph Labbé illustre l’ambivalence de certains Sudcôtois envers la cause des rebelles américains et les conséquences de l’éloignement sur la vie de couple.

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Labbé est né vers 1754 du mariage de Jean-François Labbé (1731-1790) et de Marie-Josephe Gaulin, veuve de Charles Caron. Les deux parents étant de Saint-Jean-Port-Joli, Joseph est probablement né dans cette paroisse, alors desservie par le curé de L’Islet, plus précisément à la Demi-lieue (petite seigneurie située à l’est de Saint-Jean-Port-Joli), où se trouvait la terre familiale.

Joseph a donc environ 22 ans, au printemps 1776, quand le seigneur de l’île aux Grues, à la demande du gouverneur Carleton, rassemble une troupe loyale à Sainte-Anne pour aller déloger les Bostonnais qui campent à Pointe-Lévy depuis l’automne précédent. Ce bataillon improvisé se met en marche le 23 mars et augmente en nombre sur sa route vers Saint-Thomas. Joseph se joint à la troupe avec une douzaine d’habitants de Saint-Jean. Il s’est probablement rendu à Saint-Thomas, mais l’opération s’est arrêtée là : l’avant-garde envoyée à Saint-Pierre est défaite le 25 mars par une force supérieure formée de soldats américains venus de Pointe-Lévy et de sympathisants rebelles des paroisses situés à l’ouest de Saint-Thomas. Chacun rentre chez soi et le siège de Québec continue jusqu’au début de mai.

Le 3 novembre, Joseph Labbé épouse une jeune fille qui n’a pas encore 17 ans (née le 26 décembre 1759), Marie-Ursule Ducros dite Laterreur[1], fille d’Antoine Laterreur fils qui aurait brièvement porté les armes pour les rebelles américains, selon le Rapport Baby. En cadeau de noces, Joseph reçoit en donation la terre familiale de la Demi-lieue[2]. Un premier enfant, Marie-Ursule, est baptisé à Saint-Jean le 1er octobre 1777 en présence du père et de la mère.

Le père a vraisemblablement quitté la paroisse dans les jours suivants car, 15 jours plus tard, il fait partie de l’armée du général Burgoyne qui subit la défaite aux mains des insurgés à Saratoga, N.Y., le 17 octobre 1777. Joseph Labbé se retrouve prisonnier.

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Sans nouvelles de son mari et en deuil de sa fille morte en mai 1778, Marie-Ursule se console dans les bras d’un navigateur, Thomas Fonjamy dit Vadeboncoeur (Québec, 1853-Saint-Jean-Port-Joly, 1828), ce qui déplait au beau-père qui veut protéger le bien familial et éviter que sa terre se retrouve entre le mains de Fonjamy. Le 10 août 1780, il se rend chez le notaire Cazes pour s’opposer

à l’insinuation d’une donation cy-devant par lui faite en faveur de Joseph Labbé, son fils, détenu prisonnier dans l’affaire de monsieur Bourgogne [sic], général dans le temps des armées de Sa Majesté, encore détenu par les sujets infidèles à leur Roi, vu le mauvais commerce de la femme du dit Labbé[3].

Mais Joseph Labbé n’est pas prisonnier!

En fait, il l’a été quelques jours après la bataille de Saratoga, le 17 octobre 1777, mais, sollicité par les rebelles qui lui donnent le choix entre l’emprisonnement et le service militaire, Labbé a viré capot et s’est enrôlé pour toute la guerre dans le régiment du colonel Livingston le 22 octobre 1777. Les dossiers des soldats (service records) qui ont servi durant la guerre d’indépendance[4] permettent de suivre son parcours, son transfert dans le régiment de Moses Hazen vers 1780, son incorporation dans la compagnie du capitaine Clément Gosselin en 1781 et sa libération (discharge) par Washington le 30 juin 1783. Il a touché alors la prime (gratuity) de 80$ promise en mai 1778 aux soldats qui auront servi jusqu’à la fin de la guerre.

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Entre-temps, à Saint-Jean-Port-Joli, le père Labbé est devenu bedeau, mais ne paraît pas avoir mis fin au « mauvais commerce » des amants Laterreur-Vadeboncoeur, quand, sans avoir donné de nouvelles depuis des années, semble-t-il, Joseph Labbé se pointe à la Demi-lieue à l’automne 1783. L’affaire se corse : le curé de Saint-Jean (dont la Demi-lieue relève depuis 1775) demande conseil à son évêque au sujet d’un jeune homme arrivé à l’automne « de chez ‘les Bostonnais’ où il avait été fait prisonnier […] et dont la femme a fauté en son absence »; il raconte que l’amant a battu le conjoint légitime en sortant de grand’messe, mais que ce dernier « est prêt à reprendre sa conjointe à condition que le jeune effronté, qui navigue tout l’été, quitte la paroisse[5] ». L’évêque ne veut pas s’en mêler : c’est aux juges civils, écrit-il le 19 décembre, qu’il appartient de chasser Fonjamy de la paroisse[6].

Tout semble se régler sans intervention des tribunaux. De février 1785 à juillet 1795, Labbé et son épouse retrouvée font baptiser neuf enfants à Saint-Jean-Port-Joli! De son côté, Vadeboncoeur se marie au même endroit le 12 février 1787 avec Marie-Brigitte Couture qui lui en donnera sept. C’est finalement Labbé qui, vers 1796, quitte Saint-Jean pour Kamouraska où son épouse accouche encore au moins quatre fois. Plusieurs enfants du couple Labbé-Laterreur se marient dans cette paroisse entre 1807 et 1821.

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En mai 1828, le Congrès des États-Unis adopte une loi pour aider les anciens combattants de la guerre d’Indépendance. Cette loi accorde un plein salaire à vie aux soldats qui avaient bénéficié de la prime accordée par le Congrès en 1778.

La première demande de Labbé, probablement à la fin de 1828, n’est pas dans son dossier. Elle a été acceptée puisqu’il se rend aux États-Unis, en avril 1829, pour toucher l’argent qui lui est dû (soit $80 par an). Le 2 avril, il s’identifie devant un juge de paix comme « Joseph Labe, of Rouse’s Point[7], in the county of Clinton », ancien soldat du régiment du Congrès commandé par le colonel Hazen. Joseph Labbé fils et un certain Charles Whyte témoignent en sa faveur devant le juge Averill[8].

La suite est compliquée et exigerait de longs développements. Disons pour résumer qu’une confusion s’est installée entre son dossier et celui de Joseph Labo[9] – certains croyant que c’était la même personne –, ce qui a amené le juge Averill à convoquer les deux hommes, le 19 février 1830, pour clarifier la situation. Dans la déclaration faite à cette occasion, Labbé est un peu mêlé dans ses souvenirs. Il déclare s’être engagé en 1776 dans la compagnie de Gosselin; il n’est pas certain du moment où il a reçu sa « décharge », qu’il a d’ailleurs perdue. Il précise toutefois – dans la mesure où on peut se fier à la mémoire de l’ancien combattant d’environ 75 ans – qu’il a participé aux batailles de Long Island, White Plains, Delaware et à quelques escarmouches[10]. Pas un mot, évidemment, de Saratoga…

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Joseph Labbé est mort, à Saint-Pascal, le 24 février 1835, à environ 80 ans. Sa veuve s’est ensuite rendue aux États-Unis pour obtenir les arrérages de sa pension[11]. À cette époque, la veuve d’un ancien combattant ne pouvait toucher que la partie d’une pension qui n’était pas encore versée au moment du décès de son mari, mais, en vertu d’une loi adoptée en 1836[12], certaines veuves d’anciens combattants de la guerre d’Indépendance obtiennent le droit à une pension, si elles se sont mariées avant la dernière période de service du défunt, ce qui était le cas de la veuve de Labbé, mariée 60 ans plus tôt!

Le dossier de Labbé ne pas permet de voir si sa veuve a demandé de bénéficier de cette loi dès son adoption, mais elle l’a fait 10 ans plus tard.

Le 11 août 1846, probablement à Champlain, N.Y., Ursule Labbé enregistre une déclaration devant le juge de paix Everest en vue de bénéficier de la loi de 1836. Âgée de (presque) 87 ans, elle ne peut se présenter en cour à cause de ses handicaps physiques (« from bodily infirmities[13] »). Quatre jours plus tôt, son petit-fils Magloire (« McGloi ») Labbé, de Saint-Pascal, avait aussi fait une déclaration, exposant qu’il hébergeait son grand-père durant les dernières années de sa vie et qu’il était présent à sa mort le 24 février 1835 et avait assisté à son inhumation le 26, à Saint-Pascal[14].

Un agent à Champlain, Silas Hubbell, probablement un avocat, s’occupe d’acheminer la demande Washington. « The old lady is destitute & very infirm » (la vieille femme est sans ressources et très handicapée), écrit-il le 14 août. Quelques détails retardent le règlement du dossier, qui lui semble pourtant clair. Il donne d’autres renseignements le 28 septembre, pendant que « the old woman is at a private boarding house waiting[15] ».

Le dossier semble réglé le 16 octobre 1846[16], mais Ursule Laterreur n’aura pas le plaisir d’en bénéficier : elle n’a que le temps de revenir à Saint-Pascal où elle décède le 28 novembre suivant.


[1] Elle était la demi-sœur de Marguerite qui sera une des concubines de Malcom Fraser.

[2] Paul-Henri Hudon, « Les premiers habitants du fief de L’Islet-à-la-Peau » L’Ancêtre, 31, 3 (printemps 2005), p. 197-210; sur Labbé, p. 205-206.

[3] Cité par P.-H. Hudon, op. cit., p. 206.

[4] U.S. National Archives, Revolutionary War Service Records, https://www.fold3.com/title/470/revolutionary-war-service-records.

[5] Gérard Ouellet résume l’incident dans Ma Paroisse, Québec, Éditions des Piliers, 1946, p. 72.

[6] RAPQ, 1929-30, lettre du 19 décembre 1783.

[7] Dans d’autres documents, il se dira Champlain ou Plattsburg.

[8] U.S. National Archives, Revolutionary War Pensions, https://www.fold3.com/image/25058025.

[9] Le dossier de ce Labo semble un cas de fraude.

[10] U.S. National Archives, Revolutionary War Pensions, https://www.fold3.com/image/25058035.

[11] Elle aurait eu l’aide du major général Skinner, ibid., https://www.fold3.com/image/25058005.

[12] « Pensions Enacted by Congress for American Revolutionary War Veterans », https://sites.rootsweb.com/~fayfamily/pensions.html.

[13] U.S. National Archives, Revolutionary War Pensions, https://www.fold3.com/image/25057951.

La légendaire « maison du traître »

La dernière maison de Saint-Jean-Port-Joli, « en bas de la paroisse », à la limite entre Saint-Jean et Saint-Roch, a hérité d’un surnom peu élogieux, la « maison du traître ». Son propriétaire, dit-on, aurait donné à manger aux soldats anglais qui ont incendié la Côte-du-Sud en 1759, sauvant ainsi sa propriété du désastre.OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Il est difficile de documenter cette histoire qui repose sur une tradition orale.

Gérard Ouellet mentionnait cette maison dans l’introduction de Ma Paroisse en 1946 (p. XI-XII) : « Au moment de sortir de Saint-Jean-Port-Joli, il vaut la peine que vous vous arrêtiez à la dernière maison, sur votre gauche. C’est un autre souvenir du régime français. Propriété de M. Jean-Émile Ouellet aujourd’hui, cette habitation fut érigée par Jacques Dupont, pionnier de la demi-lieue. Parce que les soldats anglais trouvèrent le couvert en 1759, elle échappa à la destruction ». Plus loin, sous la photo de la maison, il écrivait : « La maison de Jean-Émile Ouellet, la dernière de la paroisse, à l’extrémité est, a été construite peu après 1740 par l’ancêtre des Dupont. Les Anglais l’épargnèrent en 1759 parce qu’ils y eurent le couvert. On a fait un autre toit par-dessus l’ancien qui était à pic ».

C’est la plus ancienne mention qu’on a pu retrouver jusqu’à maintenant sur cet incident. Arthur Fournier n’en parle pas dans son Mémorial. Où Ouellet a-t-il pris cette information ? Mystère. L’auteur est affirmatif : il présente les faits comme avérés, mais ne parle cependant pas du surnom qui court aujourd’hui et qui a été mentionné notamment dans Au pays des miens (p. 197), dont l’auteure est Monique Miville-Deschênes (en 2001) , et dans la brochure intitulée Circuit du patrimoine bâti de Saint-Jean-Port-Joli en 2008 (p. 32).

Les Dupont dans Les Anciens Canadiens

Aubert de Gaspé parle des Dupont dans le chapitre qu’il consacre à « l’incendie de la Côte-du-Sud » dans ses Anciens Canadiens (1863). La responsabilité de cette funeste opération avait été confiée à un Écossais, Archibald Cameron de Locheill, qui, dans le roman, avait vécu en Nouvelle-France avant la Conquête, avait étudié avec le fils (Jules) du seigneur du Port-Joli (le capitaine d’Haberville) et fréquenté sa famille. En entrant dans Saint-Jean-Port-Joli (qu’il doit incendier), les souvenirs encore récents lui reviennent à la mémoire :

« La première maison de Saint-Jean-Port-Joli était celle d’un riche habitant, sergent dans la compagnie du capitaine d’Haberville, où de Locheill avait été fréquemment collationner avec son ami Jules et sa sœur pendant leurs vacances. Il se rappelait, avec douleur, l’empressement, la joie de ces bonnes gens si heureux des visites de leurs jeunes seigneurs et de leurs amis. À leur arrivée, la mère Dupont et ses filles couraient à la laiterie, au jardin, à l’étable, chercher les œufs, le beurre, la crème, le persil, le cerfeuil, pour les crêpes et les omelettes aux fines herbes. Le père Dupont et ses fils s’empressaient de dételer les chevaux, de les mener à l’écurie et de leur donner une large portion d’avoine. Tandis que la mère Dupont préparait le repas, les jeunes gens faisaient un bout de toilette; on improvisait un bal, et l’on sautait au son du violon, le plus souvent à trois cordes qu’à quatre, qui grinçait sous l’archet du vieux sergent. Jules, malgré les remontrances de sa sœur, mettait tout sens dessus dessous dans la maison, faisait endiabler tout le monde, ôtait la poêle à frire des mains de la mère Dupont, l’emmenait à bras-le-corps danser un menuet avec lui, malgré les efforts de la vieille pour s’y soustraire, vu son absence de toilette convenable; et ces braves gens, riant aux éclats, trouvaient qu’on ne faisait jamais assez de vacarme. De Locheill repassait toutes ces choses dans l’amertume de son âme, et une sueur froide coulait de tout son corps, lorsqu’il ordonna d’incendier cette demeure si hospitalière dans des temps plus heureux […] ».

Rappelons qu’il s’agit d’un ROMAN écrit un siècle après un événement bien réel, l’incendie de la Côte-du-Sud, mais Aubert de Gaspé a arrangé les faits à sa façon. Ainsi, la maison Dupont n’était pas dans Saint-Jean-Port-Joli à l’époque, mais dans la seigneurie de L’Islet-à-la-Peau, aussi appelée D’Auteuil (la Demi-lieue) qui faisait partie la paroisse de Saint-Roch ; Jacques Dupont était d’ailleurs recensé dans cette dernière paroisse en 1762 et ne pouvait être sergent de milice dans la compagnie du capitaine d’Haberville.

Catalogne

Le « père Dupont » avait 36 ans en 1759  ; « la mère Dupont », environ 30 ans; le couple comptait seulement un fils et les deux filles étaient plutôt jeunes (5 et 2 ans 8 mois) pour l’assister dans la cuisine. Notons surtout que l’accueil chaleureux qui est évoqué ne se situe pas en 1759, mais plus tôt, avant la guerre de la Conquête, à l’époque où l’Écossais fréquentait la famille du seigneur du Port-Joli. Retenons aussi que, dans le roman, la maison a été incendiée.

On peut se demander par ailleurs si les soldats avaient faim en passant chez Dupont ! Ce jour-là, le 16 septembre 1759, ils ont quitté Saint-Roch de bonne heure et entrepris une longue marche qui les a menés à l’anse à Gilles (Cap-Saint-Ignace) en soirée. Ils ont franchi plus de distance qu’à l’habitude et, s’ils se sont sûrement arrêtés pour manger en cours de route, c’est plus probablement à mi-chemin, dans les environs de Saint-Jean, plutôt qu’en arrivant à la Demi-lieue, peu après leur départ.

Une maison du régime français ?

La TERRE de Jacques Dupont est passée ensuite entre les mains de plusieurs générations de Ouellet, le dernier de la lignée étant Réal, fils de Jean-Émile, mais s’agit-il de la même MAISON ?

On a souvent écrit qu’elle datait des années 1740, voire de 1700, et qu’il s’agissait d’une relique du régime français ; sa toiture au larmier cintré fait plutôt XIXe siècle, mais les traces d’une charpente précédente, plus à pic et plus associée à l’inspiration française, sont encore visibles en-dessous, ainsi que des traces d’incendie.

Cependant, comme on peut le lire sur le site du Musée de la mémoire vivante (http://www.memoirevivante.org/SousOnglets/AfficheSousOnglet?SousOngletId=2),

« des recherches récentes laissent plutôt croire que la maison aurait été construite au lendemain de la Conquête, vraisemblablement au tout début du 19e siècle. En effet, selon des analyses dendrochronologiques effectuées par la firme Dendrolab en 2010, la maison actuelle aurait été construite vers 1809-1810. Certes, on retrouve dans le bâtiment des lambourdes datant du 18e siècle, mais, à l’époque, il n’était pas rare d’utiliser des pièces de bois provenant d’autres bâtiments ».

En somme, si Jacques Dupont (1723-1799) a donné le couvert aux Anglais en 1759 ─ ce qui reste à prouver ─, ce n’est vraisemblablement pas dans la maison qu’on trouve aujourd’hui au 851, avenue de Gaspé est.

Et la « maison du traître » s’avère une autre belle légende de Saint-Jean-Port-Joli, comme la « prison », à l’autre extrémité de la paroisse.

Sources :
Au pays des miens. Récits de vie et généalogies de Saint-Jean-Port-Joli, Cap Saint-Ignace, La Plume d’oie, 2001, p. 197.
Comité culturel de la municipalité de Saint-Jean-Port-Joli, Circuit du patrimoine bâti de Saint-Jean-Port-Joli [brochure], 2008, p. 32.
Firme DendroLab, Datation de la maison Ouellet. Compte-rendu #2010-04, Saint-Jean-Port-Joli, 17 avril 2010, p. 19-21.
Ouellet, Gérard, Ma paroisse, Québec, Éditions du Pilier, 1946.
Saint-Pierre, Angéline, Hommage aux bâtisseurs, Cap-Saint-Ignace, La Plume d’oie, 2003, p. 22.