Je suis rarement resté aussi accroché à un livre, même un roman policier.
Dans Le secret d’Édouard Duquet, Rémi Ferland raconte la vie d’un auteur énigmatique, mais aussi comment il a réussi à percer un mystère : qu’est devenu ce jeune homme, né à L’Acadie en 1846, après avoir publié le roman Pierre et Amélie en 1866 ?
Professeur de littérature à l’École de langues de l’Université Laval depuis 1980 et propriétaire des Éditions Huit depuis 1991, Ferland s’était résigné à rééditer ce roman découvert en 1989, même s’il ne savait pratiquement rien de l’auteur, à part la date et le lieu de sa naissance et l’existence d’une seconde œuvre (un manuel de prononciation du français intitulé A new and easy method of instruction in pronouncing and speaking the French language) parue en 1870 à North Adams, au Massachusetts, où il avait enseigné brièvement avant de disparaître en 1871.
Malgré des recherches intensives, pendant plus de trois décennies ─ une véritable enquête policière menée au téléphone, en voiture et par la poste ─, Duquet restait insaisissable, tout en meublant les rêves de l’enquêteur… Enfin, les efforts du chercheur aboutissent en 2024, principalement grâce au progrès de la numérisation des journaux et des outils de recherche généalogique.
Ce que Ferland découvre alors est renversant. « Le destin qui se révéla, écrit-il, dépassait tout ce qui avait semblé plausible, vraisemblable ou même concevable et imaginable ».
Si Duquet était si difficile à suivre, c’est qu’il a changé deux fois d’identité, s’est marié sous trois noms différents, a déménagé d’innombrables fois et s’est enfui d’au moins six villes américaines (entre 1869 et 1910) où il a laissé des comptes et des créanciers. Fraudeur, plagiaire, mythomane et beau parleur, il a vécu plusieurs années sous le nom du vicomte Alphonse Edgar Dupuys de Rupert, né à Neuilly-sur-Seine (ou Paris) le 4 février 1846, fils d’un comte et d’une comtesse, et néanmoins soldat de la Commune de Paris (1871) et réfugié aux États-Unis avec « une aura de héros républicain persécuté́ ». Forcé de laisser tomber son titre en devenant citoyen américain, le vicomte a terminé sa vie, à St. John (N. B.), en 1928 sous le nom d’Edgar Dupuys.
Mieux vaut en rester là pour ne pas en dévoiler trop et laisser les lecteurs découvrir ce personnage de roman.
Ils ne devront pas se laisser décourager par un ouvrage de 744 pages. La biographie de Duquet couvre seulement 240 pages, soit presque autant que les notes, copieuses et parfaitement convaincantes. L’auteur fournit aussi au lecteur 126 pages de documents divers (textes de Duquet et comptes rendus de ses œuvres) et une chronologie (que j’aurais placée à la fin, pour ne pas tenter le lecteur…). L’ouvrage contient enfin un « Journal de recherche » où sont consignées toutes les démarches effectuées par l’auteur, pour atteindre son but, de 1989 à 2025.
Le secret d’Édouard Duquet est un ouvrage passionnant, résultat du travail d’un historien passionné.
