LA biographie de Jean Lesage, par Jocelyn Saint-Pierre

Il y a déjà plusieurs années, dans un exposé sur « la nécessité du retour de l’histoire politique dans l’historiographie québécoise », le professeur Réal Bélanger reconnaissait que ses pairs (historiens universitaires) avaient « laissé à d’autres, qu’ils soient politologues, sociologues ou journalistes, le soin de labourer [leurs] propres objets d’étude, ce qu’ils ont fait, mais selon leur propre méthodologie ».

L’observation était particulièrement pertinente dans le cas des biographies de nos plus grands personnages politiques, qu’on pense par exemple à Duplessis (par Rumilly et Black), Johnson (Godin et Gros d’Aillon), Bourassa (Brault, Germain, Lisée), Lévesque (Godin), Parizeau (Duchesne), Laurin (Picard). Des exceptions ? La biographie de Godbout, par un professeur de Chicoutimi, dont la thèse était depuis longtemps sur les tablettes quand Septentrion l’a éditée en 1996 ; celle de Taschereau, œuvre d’un professeur néo-brunswickois, traduite aussi au Septentrion, la même année ; et peut-être d’autres en remontant plus loin.

Lesage-couverture

Jocelyn Saint-Pierre a obtenu son doctorat en histoire de l’Université Laval, mais il a fait carrière « hors les murs », à la Bibliothèque de l’Assemblée nationale, où il a principalement dirigé l’équipe qui « reconstituait » les débats parlementaires d’avant 1962 à partir des reportages journalistiques. Pendant ces quelque 30 années (où nos carrières ont pratiquement coïncidé), il a signé ou cosigné une douzaine de publications, dont deux ouvrages sur l’histoire de la Tribune de la presse (sa spécialité au doctorat) et un collectif, Québec : quatre siècles d’une capitale.

À la retraite, après avoir baigné si longtemps dans la documentation entourant les parlementaires et dans la presse québécoise (qu’il a recensée avec Beaulieu et Hamelin), il était bien préparé pour s’atteler à la rédaction d’une biographie de premier ministre, ce que son mentor, Jean Hamelin, lui avait pourtant déconseillé ! Il a été devancé par le politicologue Dale C. Thompson qui a consacré une étude au Lesage de la Révolution tranquille et par le journaliste Richard Daignault dont l’ouvrage est surtout une chronique. La présente biographie est donc la première produite par un historien francophone, pour qui les deux prédécesseurs (qui ont bien connu Lesage) sont plus des sources que des références.

L’ouvrage comprend trois parties. La première couvre l’enfance, la jeunesse, les débuts professionnels et le passage de Lesage à Ottawa, une étape que plusieurs ont oubliée. L’auteur insiste sur les origines de Lesage, très modestes et loin de la Grande Allée. Il ne manque pas d’évoquer le rôle de sa mère et de sa femme dans son évolution. La seconde va de l’élection de 1960 à la mort de Lesage. Le cœur de l’ouvrage tient dans la vingtaine de chapitres qui couvrent son mandat de premier ministre, un fort travailleur, mais aussi un chanceux : Lapalme lui cède la place, les gros adversaires tombent d’eux-mêmes (Duplessis, Sauvé), il s’entoure d’une équipe ministérielle « du tonnerre », des conseillers bien formés intellectuellement (dans la « grande noirceur »…) deviennent d’influents mandarins, le gouvernement fédéral de Pearson collabore, ce qui ne sera pas le cas une fois Trudeau en selle. Johnson, Bertrand et Bourassa en feront les frais. Lesage réussit à « contrôler » ses ministres entreprenants. Il évolue avec eux, mais la révolution trébuche aux élections de 1966, une défaite frustrante, les libéraux ayant plus de voix, mais moins de sièges que l’Union nationale. Résigné, Lesage assume consciencieusement le rôle de chef de l’Opposition au Parlement, mais vit quatre années difficiles dans son parti marqué par la division et les défections. En 1970, il retourne à la pratique privée, sans se désintéresser totalement de la politique. Ainsi, il ne se montre pas favorable à la Charte de la langue française et joue un petit rôle pour le NON dans la campagne référendaire : ce ne sont pas les meilleurs chapitres de sa vie.

Le livre se termine par une brève troisième partie où l’auteur rappelle les hommages et les critiques : impressionné, au départ, par cet homme politique hors du commun, l’auteur n’a esquivé aucun sujet, que ce soit le caractère impétueux du héros, sa tendance aux attitudes théâtrales, sa pratique religieuse ou son problème d’alcool.

L’auteur a beaucoup utilisé les journaux (heureusement numérisés) qui lui ont permis de suivre les Lesage jusque dans la chronique mondaine, mais n’a pratiquement pas fait d’entrevues avec les rares contemporains survivants qu’il a plutôt retrouvés dans diverses publications, dont les mémoires des acteurs des années 1960, politiciens ou fonctionnaires (Arsenault, Barrette, Bertrand, Bolduc, Castonguay, Cholette, Garneau, Gérin-Lajoie, Lapalme, Lévesque, Morin, Pelletier et autres).

L’auteur est « reconnaissant envers les éditions du Septentrion qui, contrairement à d’autres, n’ont pas eu peur de publier la biographie d’un politicien ». Je n’ai pas eu l’occasion de toucher à ce projet, qu’il aurait été difficile d’écarter, même si ce genre de sujet n’a pas la cote chez certains organismes subventionnaires. S’il est sûrement présomptueux d’avancer qu’il s’agit de la biographie définitive de Lesage, il est certain que, désormais, la barre est très haute.

 

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