Champlain et Marsolet: opposés même outre-tombe

Je consulte quotidiennement la rubrique des « avis de décès ». Une habitude héritée de ma mère? C’était la première chose qu’elle lisait dans le journal, en commençant par la fin.

Dans Le Devoir du 13 juin 2026, j’ai lu une notice singulière qui salue un ancêtre du défunt, le « truchement » (interprète) Nicolas Marsolet de Saint-Aignan (1601-1677), personnage controversé qui figure aussi dans mon arbre généalogique.

Marsolet

Marsolet était, écrit-on dans cette notice, « un ami des Montagnais qui l’ont hébergé encore enfant […], qui refusa de transmettre sa connaissance des langues algonquine et montagnaise aux missionnaires et qui s’opposa au projet de Samuel de Champlain d’expatrier trois jeunes autochtones pour les exhiber à la Cour de France ».

« Expatrier », « exhiber » : Champlain fait mauvaise figure dans cette affaire, mais trois historiens réputés (Trudel, Vachon et Thierry) l’ont rapportée d’une tout autre façon.

Citons, pour faire court, la notice que Marcel Trudel a consacrée, dans le DBC, à ces « jeunes Montagnaises » :

« Depuis longtemps, Champlain désirait adopter de jeunes Amérindiens pour les faire instruire en France. Mais il avait à surmonter l’attachement très fort que les parents avaient pour leurs enfants : certains, écrit-il, avaient refusé des offres alléchantes. Or, le 2 février 1628, les Montagnais vinrent lui offrir trois jeunes filles âgées de 11, 12, et 15 ans […] dans un effort pour renouer avec Champlain l’amitié compromise l’automne précédent par le meurtre de deux Français. Champlain accepta les jeunes Amérindiennes et les nomma Foi, Espérance et Charité.

[…] En juillet 1629, Champlain, forcé de livrer Québec aux Anglais, demande à Lewis Kirke l’autorisation d’emmener en France ses deux filles adoptives [la troisième étant retournée chez ses parents]. Kirke se laisse difficilement convaincre. Enfin, le 24 juillet, Espérance et Charité s’embarquent pour Tadoussac, “portées d’un désir extrême de venir en France”, mais l’intervention de Nicolas Marsolet va tout gâcher. Désireux de séduire les pupilles de Champlain, il écrit à David Kirke que les Montagnais, réunis à Trois-Rivières, s’opposent au départ des deux Montagnaises. Champlain soutient que ce n’est là qu’un mensonge, mais Kirke, qui veut assurer ses positions, craint de mécontenter les indigènes. Champlain insiste : il est prêt à leur donner 1 000# de marchandises. Kirke, pressé par Marsolet, refuse tout net. Espérance et Charité en perdent le goût du boire et du manger.

Un soir, Kirke reçut la compagnie à souper : il y avait là ses deux frères, Champlain, les capitaines de vaisseau et Marsolet. S’adressant à ce dernier, Espérance l’accusa de trahir les Français, de l’avoir poursuivie de ses offres indécentes et d’empêcher qu’elle et sa compagne n’aillent en France “y apprendre à servir Dieu”. Et elle ajoutait : “Si à l’avenir tu m’approches, je te donnerai d’un couteau dans le sein”. Charité la secondait : “Si je tenais ton cœur, j’en mangerais plus facilement et de meilleur courage que des viandes qui sont sur cette table.” Marsolet “resta tout honteux, et ne savait que répondre sinon qu’elles étaient folles”.

Espérance et Charité restèrent quand même au pays. […] À Guillaume Couillard, qui n’émigrait pas, Champlain recommanda “de les mettre avec sa femme tant qu’elles y voudraient être”. Le 14 septembre 1629, Couillard s’embarquait pour Québec avec les deux Montagnaises. Champlain ne semble pas avoir revu ses filles adoptives : à son retour, en 1633, il n’en parle plus. »

La même histoire est reprise par André Vachon (dans la notice consacrée à Marsolet dans le DBC) et Éric Thierry (dans la biographie monumentale qu’il consacre à Champlain au Septentrion). Ce dernier cite longuement le « réquisitoire » d’Espérance contre Marsolet, propos que le missionnaire Sagard a reproduits en 1636, en les enjolivant, peut-être, mais l’essentiel demeure : Champlain voulait amener ses filles adoptives en France pour les faire instruire, avec leur accord et celui de leurs parents; Marsolet préférait qu’elles restent ici, pour des raisons qui lui appartiennent.

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