Archives mensuelles : juillet 2024

La mémoire d’un pays rebelle

Compte-rendu du livre Un pays rebelle par Simon Rainville, L’Aut journal, 22 juin 2023
(https://www.lautjournal.info/20230622/la-memoire-dun-pays-rebelle)

En 2009, l’historien Éric Bédard a tenu à la radio une chronique sur la Conquête dans laquelle il disait en substance : « Je me suis rendu compte en préparant cette émission que je pouvais expliquer les différentes interprétations de l’impact de la Conquête sur l’histoire du Québec, mais que je connaissais très mal l’événement en lui-même. »
Quelques années plus tard, Jonathan Livernois remarquait dans La permanence tranquille (Boréal) qu’aucune des dates que l’on fête au Québec n’est liée à un événement précis. La fête des Patriotes, par exemple, n’est pas associée à une date clé du mouvement, comme c’est le cas du 4 juillet aux États-Unis qui célèbre la Déclaration d’Indépendance. Au Québec, rien de tel. Nous avons une « mémoire sans intention, donc sans intentionnalité », comme le dit si justement Yvan Lamonde dans Un coin dans la mémoire (Leméac, 2017).
J’ai repensé à tout ça en lisant Un pays rebelle (Septentrion, 2023) de Gaston Deschênes. Un peu à la façon de L’émeute inventée (VLB, 2014) de James Jackson, qui avait fait revivre, par une recherche rigoureuse en archives, les élections décisives de 1834 qui ont contribué à la radicalisation des Patriotes, le livre de Deschênes entre dans l’événement, dans le quotidien des rebelles qui ont participé à la guerre d’Indépendance américaine sur la Côte-du-Sud. L’étude rappelle Québec sous la loi des mesures de guerre : 1918 (Lux, 2014) de Jean Provencher, qui suivait les agissements des citoyens lors de l’imposition de la conscription.

Trois appréciations
Avec Deschênes, on suit ces hommes et ces femmes qui se sont tenus debout face à la Grande-Bretagne — qui venait de nous envahir une quinzaine d’années auparavant — et ont rêvé à un avenir meilleur. On peut presque voir, sentir, entendre ces personnes, comme Clément Gosselin ou Pierre Ayotte, qui ont parfois pris les armes (environ 500), mais plus souvent offert de l’aide logistique à l’avancée américaine pratiquement jusqu’à Québec en 1775 et 1776. Dans plus de la moitié des secteurs, « les Sudcôtois penchaient très majoritairement, voire massivement, pour les rebelles », précise l’historien. La situation était à ce point tendue que les capitaines, les officiers et sous-officiers de la milice ont presque tous subi des représailles de la part de la Grande-Bretagne.
Plusieurs des nôtres ont cependant préféré demeurer dans une « neutralité participative », position que nous tenons encore trop souvent, qui nous empêche de nous ériger réellement comme acteurs de notre propre histoire. Ils ont choisi d’être des spectateurs qui laissent le rôle principal aux Américains tout en ne nuisant pas à leur plan (ravitaillement, surveillance, etc.).
D’autres ont tout simplement été hostiles aux insurgés. Ils se sont bercés d’illusions sur les bienfaits culturels de l’Acte de Québec de 1774 en oubliant tout ce qu’il contient de néfaste en matière de soumission politique. Selon Deschênes, les Américains rappellent sans cesse à nos ancêtres « que l’Acte de Québec risque de les priver de cinq droits dont ils bénéficiaient à titre de “nouveaux sujets” britanniques depuis 1764, soit un gouvernement représentatif (ce qu’ils n’ont pas pour le moment et n’auront qu’en 1791), le procès devant jury, l’habeas corpus, la pleine propriété terrienne et la liberté de presse ». Une leçon de politique, en somme, que nous n’avons toujours pas comprise. Nous continuons à présenter cet Acte uniquement comme un garant de nos droits culturels.

Illusion et dénigrement
Nous nous berçons encore d’illusions quant à notre capacité de vivre dans ce beau et grand Canada. Dans son mandement, monseigneur Briand demandait aux nôtres de prendre le parti de la Grande-Bretagne plutôt que celui des treize colonies, prétextant que la « voix de la religion et celle de vos intérêts se trouvent ici réunies ». Il scellait ainsi notre compréhension du politique pour les siècles à venir : défendre notre culture, d’un côté, et la suprématie du pouvoir anglais, de l’autre, devaient représenter notre voie de salut.
Et cette illusion est entretenue par les amis du régime, britannique à l’époque, canadien aujourd’hui. Les Baby, Taschereau et autres d’autrefois sont remplacés par leurs semblables aujourd’hui, mais la logique demeure celle de la collaboration avec le plus fort afin d’asseoir son pouvoir de roitelet sur ses congénères.
Évidemment, ce sont eux, les vainqueurs, qui ont écrit l’histoire et ont forgé la mémoire que nous avons de ces événements, si tant est que nous en ayons une. Ainsi, les historiens fédéralistes et les purs et durs de la dépendance, relayés par le clergé qui nous a vendu la Conquête providentielle qui aurait permis aux nôtres de demeurer de bons catholiques, ont longtemps laissé entendre que les insurgés étaient minoritaires, agressifs, vagabonds et profiteurs. Comme si les puissants n’étaient pas une minorité de profiteurs à qui la bonne entente du Canada était bénéfique depuis toujours.
Deschênes montre qu’il n’en est rien, que les rebelles étaient pour la plupart des artisans et des paysans, de simples citoyens, en somme, de ceux et celles par qui les vrais changements historiques se produisent, loin des prétendus grands hommes qui façonneraient l’histoire.
Ces gens de peu, qui n’avaient que leur sens de la liberté, de la justice et du courage, n’avaient pas d’éducation. C’est le malheur qui s’est longtemps abattu sur le Québec. S’ils n’avaient pas les fins mots de l’analyse politique, ils étaient debout. « La “tyrannie” dont [Gosselin parle est l’absence de représentation au sein du gouvernement, conclut l’historien ; la liberté, c’était une autre façon de dire “indépendance”. »

L’absence d’organisation politique
Deschênes remarque à juste titre que, ce qui manquait à ces hommes debout, c’était une organisation politique. C’est la situation dans laquelle nous nous trouvons encore en partie. Malgré la création de partis indépendantistes comme les patriotes, le RIN, le PQ, ou QS, le Québec est encore en déficit d’organisation proprement politique, c’est-à-dire qui ne joue pas selon le jeu du colonisateur. C’est la compréhension du politique qui nous fait défaut. Deschênes lui-même conclut en disant que Londres n’avait pas intérêt à donner des institutions représentatives à nos ancêtres après la Conquête, malgré l’Acte de Québec. C’est inverser le problème : ce sont nos ancêtres qui auraient eu intérêt à renverser le pouvoir, à le saisir. Attendre après la gentillesse du colonisateur est une aberration.
Nous nous retrouvons donc encore aujourd’hui avec une mémoire à laquelle échappe la réalité du pouvoir. C’est pourquoi des livres comme celui de Deschênes sont précieux. D’abord parce qu’ils redressent une partie de la réalité historique en montrant que notre passé n’est pas fait que de bonne entente et qu’il y a une tradition de rébellion en nous. Ensuite, parce qu’ils exemplifient les relations de pouvoir qui, bien que plus douces, sont essentiellement les mêmes aujourd’hui. Finalement, parce qu’ils sont des fondements sur lesquels pourrait reposer une mémoire plus politique, plus concrète de nous-mêmes. Une mémoire qui se fonderait sur des événements, sur des symboles bien précis, identifiables dans ce qu’ils ont de simple : la réalité du pouvoir que l’on subit.
La fête des Patriotes, qui remplace celles de Dollard-des-Ormeaux et celle de la reine que le Canada aime tant, a le mérite d’évacuer tranquillement le symbole colonialiste britannique. Mais elle ne cimente aucune conception de notre domination dans notre imaginaire, là où le 4 juillet cristallise dans la mémoire collective américaine le symbole de la conquête politique contre la Grande-Bretagne. C’est pourquoi il faut chérir des créateurs de symboles comme Pierre Falardeau, qui a su faire du 15 février 1839 une date facilement reconnaissable, celle de la pendaison du rêve de l’indépendance du Québec.
En lisant James Jackson, je rêve d’une série sur l’élection mensongère du pouvoir britannique de 1834. En lisant Jean Provencher, je rêve d’une série documentaire sur la conscription de 1917-1918. En lisant Gaston Deschênes, je rêve d’un film sur ces insurgés de 1775-1776. Je rêve d’une mémoire fondée sur le réel. Je rêve d’un pays rebelle.

L’écriture: « une espièglerie » ?

Dans un article intitulé « L’histoire est une plaie créée par l’écriture de l’homme » (Le Devoir,17 mai 2024), l’ancien chef de la communauté innue de Pessamit a émis une opinion singulière sur les sources écrites utilisées par les historiens (https://www.ledevoir.com/opinion/idees/813094/histoire-est-plaie-creee-ecriture-homme).

« Les sociétés sans écriture, écrivait-il, sont aussi riches et nanties dans leur cheminement avec leur passé, et cela grâce à leur oralité et à leur tradition orale. À ce niveau, il n’y a pas de falsification ni de doute dans la transmission de faits de bouche à oreille : les faits restent, comme lors de leur transmission, authentiques malgré les divers locuteurs et le passage du temps. L’écriture est une espièglerie manipulée aux fins des intérêts individuels et collectifs. L’écriture a fait un carnage de l’identité des existences des Premiers Peuples par le sabotage de leurs identités, de leurs terres, de leurs spiritualités et par la transgression de leur mode de vie ».

Je ne sais pas si j’ai bien compris, mais l’auteur laisserait entendre que la tradition orale transmet les faits dans toute leur authenticité, sans aucune falsification, tandis que les sources écrites sont essentiellement douteuses, pour ne pas dire plus.
C’est peut-être à cause de mes biais plus ou moins conscients d’homme blanc âgé (voire cisgenre…), mais j’aurais plutôt cru le contraire, sans être aussi catégorique dans mon évaluation des mérites respectifs des textes et de la tradition orale.
Les écrits sont parfois bien fâcheux  : ils restent, « scripta manent », comme le veut la devise des notaires, tandis que les paroles ont tendance à s’envoler. Quand les faits ne nous conviennent pas, on ne peut pas tous, sérieusement, prétendre qu’ils ont été massivement falsifiés, comme l’écrit l’auteur de L’histoire inédite de la première colonie de Québec (Éditions de l’Ours gardien, 2022) au sujet des œuvres de Cartier, de Champlain et de Lescarbot, et même des relations des jésuites et des registres d’état civil. Par contre, avec la tradition orale, on peut plus facilement « oublier » les épisodes « déplaisants »…
Mon ex-beau-père avait convaincu ses enfants que leur premier ancêtre en Amérique était un « comte » venu ici « après la Révolution », alors que, dans ma famille, on disait avoir « de l’Indien ». Les recherches ont démontré que nous avions effectivement une souche amérindienne incarnée par le chef pentagouet Madokawando, mais que le présumé « comte » de la belle-famille était un bien modeste pêcheur normand.
De telles histoires de tradition orale sont sûrement innombrables, et distrayantes, mais on en voit d’autres plus délicates.
Dans La Presse, du 19 mai 2024, Isabelle Hachey a consacré trois textes aux présumées « sépultures » anonymes découvertes à Kamloops en mai 2021. D’innombrables médias et des journalistes réputés avaient alors annoncé faussement qu’on avait découvert les restes de 215 enfants enterrés dans des fosses communes, certains ajoutant que ces enfants exhumés avaient subi « des sévices physiques et sexuels » aux mains de « bourreaux en soutane ».
À la suite d’Hélène Buzetti en mai 2022 (https://www.lesoleil.com/2022/05/27/la-douleur-et-les-faits-2820f37617252186dbd78dcc90fa186f), Isabelle Hachey a rappelé qu’on n’avait encore exhumé aucun corps à Kamloops : « Soyons clairs : non, on n’a pas découvert de charniers, ni à Kamloops ni ailleurs. Non, les religieux ne se sont pas livrés à des massacres d’enfants ». Reste qu’on a tant de fois laissé entendre le contraire et que les rétractations ont été bien timides. Et ceux qui ont remis en question ces « découvertes », dont Jacques Rouillard (qui a été le premier à le faire au Québec en janvier 2022), ont vite été accusés de révisionnisme, de négationnisme ou de voyeurisme macabre : « Des articles comme celui de M. Rouillard, a déclaré le ministre des Affaires autochtones (cité par Hachey), s’inscrivent dans une tendance de déni et de déformation de la réalité qui a marqué le discours sur les pensionnats au Canada. Ils sont nuisibles parce qu’ils tentent de priver les survivants et leurs familles de la vérité, et ils déforment la pleine compréhension que les Canadiens ont de notre histoire ». Rouillard avait seulement démontré qu’on n’avait rien exhumé, ce qui est (encore) l’incontestable vérité.
La journaliste s’est justement intéressée aux travaux de cet historien qui essaie de documenter l’histoire des enfants qui seraient morts à Kamloops en examinant notamment les archives de la communauté religieuse qui y assurait l’enseignement. Rouillard ne nie pas le drame des pensionnats et connaît parfaitement les témoignages rendus devant la Commission vérité et réconciliation, mais il refuse d’admettre, sans preuve, « que les frères et les sœurs québécois responsables du pensionnat de Kamloops ont froidement, délibérément tué des enfants, puis tenté de camoufler leurs crimes en les enfouissant dans le verger ». Dans les témoignages, il faut évaluer différemment ce que les pensionnaires ont vécu et ce qu’on leur a raconté.
Pour la journaliste, le questionnement d’un chercheur comme Rouillard constitue un réflexe « très blanc : pour établir que des crimes ont bel et bien été perpétrés, il faut des preuves solides, des enquêtes criminelles, des fouilles, des examens médicolégaux », tandis que les communautés autochtones ne veulent que « faire le deuil de leurs enfants morts ».
C’est là qu’on rejoint les propos de l’ancien chef de Pessamit pour qui «il n’y a pas de falsification ni de doute dans la transmission de faits de bouche à oreille […] », tandis que l’écriture « est une espièglerie ».