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Joseph Dumais, monologuiste, fantaisiste et défenseur oublié de la langue française

Joseph Dumais est mort subitement le 13 mai 1937, alors qu’il montait dans le train qui devait le ramener de Montréal à Québec. Son nom et ses œuvres échappent à la plupart des ouvrages de référence sur la littérature québécoise*. Il ne manquait pourtant pas de couleur, et peut-être en avait-il trop.

Dumais dans Parlons français

Entre sa naissance à Trois-Pistoles en 1870 et les premières mentions de ses activités dans les journaux au début des années 1900, on ne sait trop ce qu’il a fait pour se préparer à donner des conférences sur la langue dans des institutions d’enseignement (en 1902), des chroniques dans La Presse (en 1904), un cours gratuit de phonétique à l’école Montcalm et un petit traité sur le même sujet (Parlons français, 1905, 71 p.). On ne lui connaît qu’un séjour d’études à Paris en 1903 avec l’abbé Rousselot. La Presse le présente en 1904 comme un « self made man » dont « les commencements ont été hérissés de difficultés ». Il a peut-être séjourné en Nouvelle-Angleterre.

En 1907, on le retrouve à Manchester (N.H.) où il dirige une revue mensuelle, Cœurs français, dont le principal objet est de défendre la langue française aux États-Unis. Il y publie des articles sur le « langage des States », c’est-à-dire le français rempli d’anglicismes des Franco-américains.

L’expérience semble brève. Il est de retour à Montréal (au plus tard en 1910) où il donne des conférences sur des sujets historiques, et en tire l’ouvrage Héros d’autrefois : Jacques Cartier et Samuel de Champlain (1913, 142 p.). Il est alors membre de la « Société coopérative des conférenciers projectionnistes canadiens », se produit avec des troupes de vaudeville et s’intéresse au cinéma muet. Sous le pseudonyme de « Du May d’Amour » (inspiré du nom de sa mère Artémise Damours), il livre sur scène et enregistre sur disque des pièces humoristiques (dont À bas la marine) et surtout une série de monologues mettant en vedette le père Ladébauche, personnage de BD créé plusieurs années plus tôt dans La Presse : Ladébauche au téléphone, Ladébauche et les sports, Ladébauche chez le chinois, Ladébauche aux States, La veillée du corps, L’pou’oer, Le rebouteux, et bien d’autres, comme Edgardina veut loafer, où, curieusement, le professeur-défenseur de la langue française utilise une langue populaire truffée d’anglicismes. Il faut dire qu’il enregistre aussi des textes sérieux, dont La leçon des érables (Groulx), Ô soldat de l’an deux (Hugo), L’éternelle chanson (Rostand) et Les coquelicots (Botrel).

Dumais-Dumais titres

En 1922, Dumais va s’établir à Québec où il fonde un Conservatoire et  enseigne la diction, la phonétique et le bon parler. En 1923, il crée La Fierté française qui sera brièvement un « bulletin bimensuel de propagande et d’éducation par le livre, l’image, la chanson, la musique et les meilleurs produits français » et plus durablement une boutique où sont offerts divers produits d’importation, parfums, savons, estampes, bibelots, lampes et abat-jours.

Dumais-Comptoir-texte

Dix ans plus tard, il lance L’Art de dire: à la portée de tous, périodique tout aussi éphémère, mais il laissera aussi quelques ouvrages dont Le Parler de chez nous (1922, 41 p.), Le Capitaine malouin Jacques Cartier, découvreur officiel du Canada (1934, 97 p.) et Vive le doux parler de France (1937, 64 p.).

En 1932, Dumais réunit plusieurs textes dans Ma boutique,comptoir aux coupons. Étamine, linon, coton ouaté, toile écrue, catalognes et « cheese cloth » : rimettes, chansonnettes et monologues.

Dumais-Comptoir1

Parmi ces textes, D’qui qui quien? enregistré en 1918 par Berliner Gram-O-Phone Co., sous étiquette His Master’s Voice.

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D’qui qui quien?

J’ai té mett’mon p’tit gas Nicole,
A Morrial dans ann’ grande école,
Pou qui h’apprenne’tout d’quoè c’qui faut.
Il a du talent sans émitte!
Y a d’la mémoér’ pis y apprend vite!
Nus aut’s, on gui trouv’point d’défauts.

J’yé dit: « Mon gas, faut qu’tu t’appliques
« Pou t’darder dans ha polétique,
« Quand qu’t’aras fini tout ton cours. »
Moê, vous savez, j’ai t’in caprice:
J’voudra qui seye premier minisse!…
Ca s’ra don fin pou mé vieux jours.

Moé pis Rose, on prendra nos aises,
Encantés, lé pieds su dé chaises,
Sans rien dépenser d’note argent.
On n’ara pou hann’ bonne escousse
À s’la couler trantile et douce.
Aux fra’ d’not bon gouvarnement.

Mé j’ai t’ann peur que mon désir
Me rapport’ pas ben gros’ d’ plaisir!
Para qu’ Nicole é paresseux!…
J’ me tue à dire: ─ « Mon beau, travaille,
« S’tu veux gangner ann’ bell’ médaille! »
Y m’répond: « P’pâ, j’fa tout d’quoè j’peux ».

Ses maît’s sav’ point pa queul’ bout l’prende.
Pourtant, yé t’aisé ha comprende,
C’é t’in enfant si ben él’vé!
Chu nous, y sava ben d’quoè faire!
Mé ha h’ècol’, c’é tout l’contraire,
Yé teujou l’dargné harrivé!…

Ouèh! vla c’qu’on nous a dit c’te s’maine!
Ben moé, j’créya pas çà pas n’graine,
Mé, j’ava t’in gros poids sus l’cœur!
Eyer’ matin, j’dis t’à ma vieille:
« Grèy’ toé pendant qu’j’attell’ Corneille,
« On va ‘ler ouèr le Directeur ».

En arrivant, on sonn’ la cloche.
In vieux qu’ava le cou tout croche,
Nous rouv’ la porte pis dans l’parloèr,
En attendant nous fa t’assire.
Moé j’ dis: « Sa mér’, c’qu’on va gui dire? »
À m’répond: « Quitt’ fer’, tu vas ouèr! »

Quand que l’maît’ r’souds, vla qu’ma bonn’ femme
S’lèv’ tout d’in coup’ en f’sant sa dame,
Pis qu’a le r’gâr dret’ dans hé z’yeux.
— « Para qu’Nicol fa h’insécrabe? »
Qu’a dit: « Si ça pal’ pas hau yâbe!
« On l’a pourtant élevé d’not mieux! »

— « Madam’ dit l’maît’, sans vous déplaire
« Nicole é grossier, volontaire,
« Pis y étudi pas ses leçons!
« Y pal pus mal que tout eul z’autes!
« Se deouèrs sont teujou, pleins d’fautes!
« J’vous dis qu’cé l’pus pir’ d’nos garçons! »

Roug’ comme in coq, ma vieill’ se monte:
« V’s ète’ in menteux! V’s avez pas d’honte!
« S’yéta comm çâ, hon l’sara ben!
« On pal’ tout’ ben dans not’ famille:
« Moé pis son pére et pis not’ fille!
« Pou’ez-vous m’dir’ de qui qui quien? »

18 mai 1918.

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*Robert Thérien, chercheur en musique, a publié une notice biographique sur Dumais sur le site du Gramophone virtuel (http://www.collectionscanada.gc.ca/gramophone/028011-1069-f.html)

« Pour bien écrire »

Millicent était le pseudonyme d’Amélie Leclerc, née à Trois-Pistoles le 14 juin 1900. Initiée à la poésie pendant ses études chez les sœurs de Jésus-Marie, Millicent remporte le prix David en 1923 pour son recueil de poèmes intitulé Campanules (Québec, L’Action sociale, 1923, 122 p.). L’année suivante, elle entre chez les sœurs Adoratrices du Précieux-Sang sous le nom de sœur Marie-de-Loyola. Elle est décédée au monastère d’Ottawa le 10 septembre 1985.

Bien écrire

Bernard Racine (1925-2017)

Bernard Racine est décédé à Québec le 23 octobre (http://www.fcfq.coop/avis-de-deces/bernard-racine-145607/).

Premier reporter français de la Presse canadienne, il y a travaillé 27 ans, dont 18 comme correspondant parlementaire à Québec.

RacineBernard-4dbJe l’ai souvent rencontré dans les corridors de l’Hôtel du Parlement, surtout qu’il s’intéressait beaucoup à l’histoire et fut un certain temps éditeur du bulletin de la Société historique de Québec, fonction que j’ai occupée aussi vingt ans plus tard.

Au début de décembre 1988, je lui ai donné un exemplaire de L’Année des Anglais, mon premier livre au Septentrion et le deuxième de cette maison d’édition, après celui de Léon Balcer. (https://www.septentrion.qc.ca/catalogue/annee-des-anglais-ne-l)

J’espérais bien qu’il me fasse une recension. « Je vais en parler, mais pas tout de suite », qu’il me répond. J’étais déçu, on était dans la période des cadeaux de Noël, mais le gars connaissait son métier. Il écrivit son article et le laissa sur le coin du bureau plusieurs semaines. En janvier, dans le creux des nouvelles, le texte fut mis sur le fil de presse, quatre quotidiens l’ont reproduit (ce qui n’était pas courant pour un livre d’histoire régionale) et le livre resta longtemps « positif » dans les rapports du distributeur (plus de ventes que de retours).

Merci, monsieur Racine!

Amherst et la variole

(Mon collègue Denis Vaugeois a rédigé, sur Amherst et la variole, un article que Le Devoir n’a pas jugé suffisamment intéressant pour ses pages; il a demandé l’hospitalité de mon blogue pour diffuser ce texte qui n’engage que son auteur. )

 Pauvre Amherst! La capitulation de Montréal le 8 septembre 1760 l’avait couvert de gloire. Il avait triomphé des forces françaises en Amérique du Nord. Dans le texte de la capitulation, il avait imposé ses quatre volontés. Tout lui semblait sous contrôle, lui qui avait le sens du détail, il n’avait rien oublié. Il ne lui restait qu’à attendre la signature du traité de Paris qui confirmerait la cession de la Nouvelle-France. Et voilà que le bruit d’une agitation dans la région des Grands Lacs lui parvenait. Londres commençait à s’inquiéter. On ne comprenait pas que quelques bandes d’Indiens puissent tenir tête au général Amherst.

Amherst

Les victoires des Indiens sous la conduite du chef Pontiac et le soutien discret de quelques Canadiens s’accumulaient. Le colonel Henry Bouquet en poste dans la région n’avait que de mauvaises nouvelles. Pour ajouter aux difficultés, il signala en juin 1763 l’apparition de la variole dans la garnison. Le 7 juillet, Amherst ajoutait un post-scriptum : « could it not contrived to send the small pox among those disaffected tribes of Indians? We must, on this occasion, use every stratagem in our power to deduce them » (Ne devrait-on pas répandre la variole parmi les Indiens? Et recourir à tous les moyens à notre disposition pour les éliminer). Le 13 juillet, Bouquet se dit prêt à passer à l’action « and take care not to get the disease myself ». Il est en effet inquiet pour lui-même. Trois jours plus tard, Amherst lui demande « to try to inoculate the Indians by means of blankets […] to extirpate this Execrable race ».

Pendant que Bouquet et Amherst s’écrivaient, d’autres militaires étaient passés à l’action.

Le 24 juin 1763, le commandant Simon L’Écuyer avait remis à des chefs indiens deux couvertures et un mouchoir infecté. « J’espère que cela aura l’effet désiré », écrivait-il à Bouquet peu après.

La variole était déjà présente dans la région et on ne saura jamais quel impact aura le cadeau empoisonné de L’Écuyer.

Mais le « pire », si on peut dire, est à venir. La British Library conserve les Bouquet papers (ADD.21654F168) parmi lesquels se trouve une réclamation pour les frais encourus pendant le siège de Fort Pitt où se passe l’essentiel de cet épisode.

Fort_Pitt,_1759

Les marchandises contaminées y figurent pour une valeur de 2 livres, 13 shillings et 6 pence. Le quartier-maître L.S. Ourry refuse des frais de transport et le remboursement de chandelles mais accepte le reste pour un total de 58 livres. Thomas Gage, successeur d’Amherst, autorise le paiement. La facture indique clairement qu’il s’agit de « sundry which were taken from people in the hospital to convey the small pox to the Indians ». Rappelons qu’il y a un « Chemin Gage » près de le rue Côte-des-Neiges.

La variole contre des frères de sang

Il y a beaucoup à dire sur les maladies apportées en Amérique par les Européens. L’épisode de Fort Pitt est une bien faible illustration des ravages inouïs causés par la variole. Les militaires avaient à composer avec cette maladie et plusieurs ont eu l’idée de s’en servir comme « arme de destruction massive » et pas seulement contre les autochtones.

En 1775, au tout début de la guerre d’indépendance, la variole réapparut autour de Boston alors occupée par des troupes britanniques. En mars 1776, celles-ci évacuaient la ville. Depuis des semaines, Washington soupçonnait l’ennemi de chercher à répandre la contagion. Prudent, il fait occuper la ville par une troupe d’un millier de soldats qui avaient été inoculés. À l’été, une forte épidémie y faisait rage.

Washington qui connaissait cette maladie, pour l’avoir eu à l’âge de 19 ans, mena de front la lutte aux Britanniques et à la variole. Celle-ci lui paraissait une plus grande menace que « the sword of the Enemy », le glaive ennemi. Malgré l’avis de ses médecins, il eut recours à un procédé assez primitif de variolisation appliquée à ses jeunes recrues. Au moment de les inscrire, on leur remettait un uniforme, un fusil et la variole à petite dose. La suite lui donnera raison.

Une vraie arme de destruction massive

Ce sont des médecins de Bagdad qui furent parmi les premiers à étudier cette maladie. Cette connaissance a été conservée de même que possiblement une souche de la variole.

Sous l’œil attentif du médecin officiel de la Maison Blanche, le docteur Richard Tubb, le président des États-Unis, George W. Bush, a reçu, à midi quinze, samedi le 21 décembre 2002, le vaccin contre la variole. La nouvelle a fait le tour de la planète. C’est un autre aspect de la mondialisation.

Une semaine plus tôt, le président Bush avait annoncé tout un plan de vaccination obligatoire pour plus d’un demi-million de soldats américains.

La variole a vidé l’Amérique de ses premiers occupants. Une nouvelle menace variolique serait un triste retour du pendule. Les Américains le savent, d’autres en ont l’intuition. Cette fois, les habitants de la planète entière sont comme les Indiens de 1492. Ils ne sont pas immunisés contre la variole. Sauf les plus âgés, ils ne l’ont jamais eue. La variole a été déclarée éradiquée en 1980, mais des souches subsistent, ce qui ouvre la porte à une possible épidémie mondiale. Pauvres de nous!

Le grand pin blanc de la paix

Entendu à Radio-Canada dimanche, au début de l’émission C’est fou, le commentaire de Serge Bouchard sur le symbole ajouté cette semaine sur le drapeau de Montréal : « C’est le grand pin blanc de la paix de Iroquois qui n’arrêtaient pas de s’entre-tuer » (http://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/c-est-fou).

Si Serge Bouchard le dit…

Drapeau de Montréal

En fait, ils ne battaient peut-être pas tellement entre eux, mais ils ont fait la guerre intensément aux autres tribus et à leurs alliés Français, surtout les « Montréalistes ».

Quand Maisonneuve fonde Montréal, il n’y a pas d’Indiens à cet endroit, sur l’île et dans les proches environs. Champlain l’a noté en 1603 : ceux que Cartier a rencontrés en 1535 (des Iroquoiens, dit-on) ne sont plus là, pour des raisons qui nous sont encore inconnues.

Au XVIIe siècle, les Iroquois vivent dans ce qui est aujourd’hui le nord de l’État de New York, mais ils viennent faire la guerre aux Français, de Montréal et d’ailleurs, de façon plus ou moins continue, pendant plus de 50 ans. Les missionnaires jésuites en convertissent quelques-uns: dans les années 1660, ils viennent s’établir dans la région de Montréal et sont à l’origine (après plusieurs déménagements) des villages du Sault Saint-Louis (Kahnawake, autrefois nommé Caughnawaga), du Lac-des-Deux-Montagnes (Kanesatake, aussi connu sous le nom d’Oka) et de Saint-Régis (Akwesasne).

En 1701, c’est la grande paix de Montréal avec les Indiens du nord-est de l’Amérique, une initiative du gouverneur Louis Hector de Callière. La Ligue iroquoise s’engage à rester neutre dans l’éventualité d’une guerre opposant les Anglais aux Français… Or, on sait ce qui arrive pendant la guerre de la Conquête : une partie des Iroquois, surtout des Agniers (appelés aussi Mohawks), s’est rangée du côté britannique.

Quelques jours avant la capitulation de Montréal (8 septembre 1760), des représentants de neuf nations vivant dans la vallée du Saint-Laurent ─ et jusqu’alors alliées aux Français , s’étaient rendus au-devant de l’armée d’Amherst, en amont de Montréal, pour conclure une sorte de « paix séparée » et obtenir des garanties quant à leurs terres leur religion. (Trois jours avant la capitulation, les Hurons de Lorette ont fait de même en allant voir Murray « to submit to His Britannick Majesty, and make Peace », selon les termes du sauf-conduit auquel la Cour suprême a donné valeur de traité).

La présence du grand pin blanc de la paix sur le drapeau de Montréal ne manque pas d’ironie.