Albert Legros, artisan de Saint-Jean-Port-Joli (1863-1946)

Son grand-père, Jean-Baptiste
Le premier Legros à Saint-Jean-Port-Joli est le grand-père d’Albert, Jean-Baptiste, fils de Jean-Baptiste Legros et de Geneviève Charron, né et baptisé le 19 décembre 1803 à Boucherville. Son père était cordonnier ; sa mère était la sœur d’Amable Charron (1785-1844), de Saint-Vincent-de-Paul (île Jésus), qui est venu exécuter plusieurs contrats pour des fabriques de la Côte-du-Sud (Saint-Michel, Rivière-Ouelle, Saint-Roch-des-Aulnaies) et s’est finalement établi à Saint-Jean-Port-Joli, au début des années 1810, comme maître-sculpteur et architecte, puis comme marchand vers 1817[1].
La venue de Jean-Baptiste Legros à Saint-Jean n’est probablement pas étrangère à la présence de son oncle Amable, mais on n’a pas la preuve qu’il a travaillé pour lui.
Sa première trace dans les registres est son mariage, le 26 février 1827, avec Madeleine Tremblay, fille d’Eucher Tremblay, menuisier. L’époux est journalier, mais sa signature témoigne d’une certaine instruction.
Entre 1828 et 1849, Madeleine Tremblay donne naissance à 14 enfants dont 11 atteignent l’âge adulte et 9 se marient.
Les deux célibataires ont eu des destins différents : François Théophile a été tué accidentellement à 17 ans au cours d’une expédition de chasse à la Batture, tandis que Délima, la vendeuse de bonbons, est morte à 99 ans. Arthur Fournier et l’abbé Verreault leur ont consacré quelques pages dans leurs mémoires.
Au moins trois enfants de Jean-Baptiste sont allés vivre aux États-Unis : Norbert, Louis Édouard et Poméla. Deux autres, Tertulien et Gaspard, sont allés s’établir dans les paroisses ouvertes le long de la route Elgin.

Dans les années 1860, Jean-Baptiste tenait une maison de pension[2].

Legros, JB 1863-JQ 12 déc. pension
Il meurt à Saint-Jean le 23 mai 1896, à 93 ans, et il est inhumé deux jours plus tard.

Legros, JB 1896 décès

Legros, JB signature 1827

Tableau 1 – Enfants de Jean-Baptiste Legros dit Saint-Laurent et Madeleine Tremblay

Prénom de l’enfant Naissance
Baptême
Lieu
Mariage
Lieu
Conjoint (e) Décès
Sépulture
Lieu
Tertulien 1828-05-25
1828-05-26
SJPJ
1852-11-16
SJPJ
1867-08-19
SJPJ
1. M.-Célanire CHOUINARD
2. Henriette
CARON
1897-07-03
1897-07-05
Saint-Pamphile
Gaspard
(né Abraham)
1829-10-30
1829-10-31
SJPJ
1861-10-29
SJPJ
Caroline OUELLET -
1919-03-17
SJPJ
Lucien 1830-11-05
1830-11-06
SJPJ
1853-08-09
SJPJ
1889-11-26
SJPJ
1. Éléonore
CARON
2. M. Alarie
DUVAL
1918-12-01
1918-12-03
SJPJ
Fortunat 1832-03-30
1832-04-01
SJPJ
1858-02-15
Québec (ND)
1874-04-16
Beauport
1. Catherine CONNOR
(ou Sophie)
2. Marguerite MERCIER
1910-07-20
1910-07-22
SJPJ
Cyprien 1833-12-09
1833-12-10
SJPJ
1838-03-02
1838-03-04
SJPJ
Pierre Théophile 1835-06-27
1835-06-28
SJPJ
1838-02-20
1838-02-22
SJPJ
M. Madeleine Alphonse (ou Arthémise) 1836-10-26
1836-10-28
SJPJ
1870-08-16
SJPJ
Joseph GAGNON -
1925-10-12
SJPJ
Norbert 1838-01-26
1838-01-28
SJPJ
1861-02-11
St-Antoine-Abbé
Lina PARENT
(de Detroit)
1892-08-17
1892-08-19
SJPJ
Francois Theophile 1839-08-26
1839-08-27
SJPJ
(accident de fusil) 1856-08-28
1856-09-03
SJPJ
M. Justine Elzire Rose Delima 1841-11-15
1841-11-17
SJPJ
1941-09-07
1941-09-10
SJPJ
Louis Édouard 1843-09-12
1843-09-13
SJPJ
1871-05-15
Gardner, Mass.
Euphémie DANSEREAU 1923-06-19
Fitchburg, Mass.
Marie Pomela (ou Pomena) 1845-06-07
1845-06-09
SJPJ
1869-10-27
SJPJ
Elzéar
DARIS
1915-07-27
Ashburnham, EU
Louis Wenceslas 1846-08-30
1846-09-01
SJPJ
1846-09-17
1846-09-18
SJPJ
Marie Alvina 1849-03-26
1849-03-27
SJPJ
1880-11-23
SJPJ
Pascal FOURNIER -
1942-08-18
SJPJ



Son père, Lucien
Le père d’Albert Legros, Lucien, est né à Sant-Jean-Port-Joli le 5 mai 1830. Le 9 août 1853, il épouse Célanire Chouinard qui donne naissance à 7 enfants dont 5 parviennent à l’âge adulte et se marient (deux hommes, Albert et Lucien, et trois femmes).

Tableau 2 – Enfants de Lucien Legros et d’Éléonore Caron

Prénom de l’enfant Naissance
Baptême
Lieu
Mariage
Lieu
Conjoint (e) Décès
Sépulture
Lieu
Anonyme 1856-04-13
1856-04-14
SJPJ
1856-04-13
1856-04-14
SJPJ
Marie Joséphine 1858-12-13
1858-12-13
SJPJ
-
1863-12-03
SJPJ
Marie Emma ou Alma 1860-09-06 1860-09-06
SJPJ
1886-01-19
SJPJ
Alfred
FOURNIER
?
Albert 1863-05-17
1863-05-18
SJPJ
1885-02-10
Lévis
1898-06-14
SJPJ
1. Elmire
GAGNON
2. Alexina FRÈVE dit LALLEMAND
1946-06-20
1946-06-24
SJPJ
M. Éléonore 1866-06-25
1866-06-26
SJPJ
1890-10-28
SJPJ
Magloire
CARON
1960-08-07
1960-08-11
SJPJ
Lucien 1869-01-02
1869-01-02
SJPJ
Marié aux ÉU Georgianna LEGENDRE? 1953
Fitchburg, ÉU
M. Joséphine Émélie 1872-03-29
1872-03-31
SJPJ
1891-01-27
SJPJ
Magloire BOURGAULT 1935-10-14
1935-10-17
SJPJ

Lucien fils émigre aux États-Unis, probablement en 1888, et meurt à Fitchburg, Mass. (au nord-ouest de Boston), où il était charpentier. Il devait être assez l’aise puisqu’il a une stèle à double face dans le St. Joseph Cemetery de Fitchburg[3].

Legros, Lucien fils stèle 2 Legros, Lucien fils stèle 1

La plus jeune des filles, Émélie, épouse Magloire Bourgault, mère des célèbres sculpteurs. Ces derniers ne sont donc pas des descendants d’Amable Charron, comme on l’a écrit, mais de sa sœur, Geneviève.
Célanire Chouinard meurt le 29 avril 1889 et, le 26 novembre suivant, Lucien Legros épouse Marie-Alarie Duval, aussi appelée Valérie. Il meurt à Saint-Jean-Port-Joli le 1er décembre1918 à 89 ans.

Albert
Albert est donc le seul enfant de Lucien à perpétuer le nom Legros à Saint-Jean-Port-Joli et il le fait de façon exceptionnelle, ses épouses ayant donné naissance à 27 enfants (en comptant Victor, né à Montréal) dont 9 avec Elmire Gagnon (épousée le 10 février 1885) et 18 avec Alexina Frève dite Lallemand (épousée le 14 juin 1898). Dix-huit enfants ont atteint l’âge adulte, dont 14 mariés, 3 célibataires et une religieuse.
Il serait difficile de suivre à la trace cette vingtaine d’enfants, dont plusieurs ont quitté leur paroisse natale.
Les plus vieux ont été attirés par les États-Unis et deux y sont restés.
Joséphine a séjourné à Fitchburg de 1904 à 1907, comme le précise sa déclaration lorsqu’elle y est retournée, via Swanton, le 5 avril 1909[4]. Elle est couturière (seamstress) et dit se rendre chez Lucien Legros fils, son oncle, qui demeure au 63, Columbus St.

Legros, Josephine 5 avril 1909

Elle se propose de rester de façon permanente, mais elle revient (entre 1915 et 1921) et se marie à Saint-Jean-Port-Joli en 1921.

Tableau 3 – Enfants d’Albert Legros et d’Elmire Gagnon (1885-1896)
et d’Alexina Frève dit Lallemand (1899-1920)

Prénom de l’enfant Naissance
Baptême
Lieu
Mariage
Lieu
Conjoint (e) Décès
Sépulture
Lieu
Elmire Joséphine 1885-12-02
1885-12-02
SJPJ
1921-01-26 Philias
FOURNIER
(remarié Q.1927)
-
1923-01-29
SJPJ
Louis-Élie-Albert 1887-03-22
1887-03-22
SJPJ
1888-09-11
1888-09-12
SJPJ
J.-Victor-Pierre, dit Victor 1888-08-10
1888-08-10
Montréal
1915-11-08
ÉU
Selda (ou Leda)
ROY
Après 1940, prob. (À Fitchburg où il était « contracteur »)
J.-Léon-Ferdinand, dit Léo 1890-05-18
1890-05-18
SJPJ
Célib.,
commis chez Lavallée
-
1966-07-25
SJPJ
Josaphat 1891-11-11
1891-11-11
SJPJ
1914-10-06
SJPJ
1954-02-17
SJPJ
1. Albertine
BERNIER
2. Mercédès
BERNIER
1957-12-05
1957-12-09
SJPJ
(menuisier-charp.)
Sylvio (Serius au rec. 1901) 1892-11-18
1892-11-18
SJPJ
1917-12-24
MTL
Emma
GAGNÉ
Après 1957. (Ouvrier en métal à MTL, puis vécut en Ontario)
Charles Raoul 1893-10-19
1893-10-19
SJPJ
1893-10-21
1893-10-22
SJPJ
Jean-Baptiste 1894-12-31
1894-12-31
SJPJ
? Aux ÉU
François-Xavier 1896-04-08
1896-04-09
SJPJ
1916-12-30
Cyrville (Ont.)
Rose
LADOUCEUR
Après 1957
Deuxième lit
Albert-Louis Philippe 1899-04-16
1899-04-16
SJPJ
1901-03-16
1901-03-17
SJPJ
Henriette Alexina 1900-03-27
1900-03-27
SJPJ
1922-11-21
Sault-Ste-Marie
Fred
SACHRO
1974
Ontario
Alphonse-Gabriel 1901-06-24
1901-06-26
SJPJ
1901-07-13
1901-07-14
SJPJ
J. Charles Léopold 1902-07-12
1902-07-12
SJPJ
1935-03-14
Québec
Jeanne VAILLANCOURT -
1977-08-15
SJPJ
M. Jeanne Albertine 1903-09-04
1903-09-04
SJPJ
1970 ?
Montréal
Juliette Hermance Laurentia 1904-09-15
1904-09-15
SJPJ
(Servante chez un Sirois à Ste-Anne. V. rec. 1921) ? Célibataire -
1923-09-03
SJPJ
Thérèse-Julie-Héléna 1906-02-13
1906-02-14
SJPJ
1906-09-28
1906-09-29
SJPJ
Albert Rolland 1907-03-28
1907-03-28
SJPJ
1940-12-02
Québec
Antonia RICHARD -
1958-12-16
SJPJ
Samuel André 1908-12-30
1908-12-31
SJPJ
1941-11-19
SJPJ
Gertrude MIVILLE 1993-12-12
1993-12-14
SJPJ
Marie-Éliane (au rec. 1911 : Liliane) 1910-02-21
1910-02-21
SJPJ
1913-11-06
1913-11-07
SJPJ
Jean-Julien 1911-06-17
1911-06-17
SJPJ
1911-08-29
1911-08-30
SJPJ
Dominique Henri 1912-10-03
1912-10-04
SJPJ
1945-06-16
Québec
Yvette
ROBITAILLE
1953-03-08
1953-03-11
SJPJ
Maurice Léonard 1913-12-28
1913-12-28
SJPJ
1938-10-12
SJPJ
Léonie
DUBÉ
-
1993-04-10
SJPJ
Marianne-Germaine 1915-07-05
1915-07-06
SJPJ
1918-11-06
1918-11-07
SJPJ
Jos. Louis Victor André 1916-08-03
1916-08-03
SJPJ
1916-12-15
1916-12-17
SJPJ
Jeanne Émérentienne 1917-09-18
1917-09-18
SJPJ
Sœur St-Joseph
de St-Vallier
1943-01-02
2008-01-11
2008-01-14
Québec
Cécile Geneviève 1918-11-16
1918-11-17
SJPJ
1948-07-12
SJPJ
Rosario
ROBICHAUD
1983-01-28
1983-01-31
SJPJ
Madeleine 1920-06-01
1920-06-01
SJPJ
1941-08-18
(N.-D. de Québec)
Léonard
JOUBERT
1993-02-11
-
Montmagny

En mars 1910, les frères Victor (21 ans), « Josepha » (19) et Jean-Baptiste (16) entrent aux États-Unis par Newport.

Legros frontière Newport 22 mars 1910

Les trois en sont à leur premier séjour. Ils se rendent chez leur sœur Joséphine à Fitchburg, et se proposent de demeurer aux États-Unis de façon permanente[5].

Legros, Victor 1910

Legros, Josaphat 2024-09-07 195411

Legros, JB 1910 215532

Josaphat est revenu et s’est marié en 1914. Victor est resté. Selon sa carte d’enregistrement, il était charpentier pour les frères Fournier en 1917[6]. On le trouve encore au recensement de 1940, « contracteur » à Fitchburg, et en 1953, date de la mort de son demi-frère Henri.

Legros, Victor Enregistrement 1917

Jean-Baptiste s’est établi à Leominster, près de Fitchburg, où il a travaillé comme pressier (press worker) pour Viscoloid Co., une entreprise qui fabriquait des objets en plastique[7].

Legros, JB 2024-09-01 181207 Legros, Jean-B. 1925

En 1915, Léo est aussi allé chez sa sœur Joséphine, qui résidait alors à Leominster[8]. Il n’y est pas demeuré, car on le retrouve commis chez Lavallée au recensement de 1921.

Legros, Léo 2024-09-01 201206

Sylvio et François-Xavier iront vivre en Ontario. Ils sont décédés après 1957. Sylvio a connu précédemment des difficultés matrimoniales à Montréal car il annonce dans La Presse du 26 juillet 1946 qu’il n’est plus responsable des dettes de sa femme!

Legros, Sylvio Presse 26 juillet 1946

Les enfants du « deuxième lit » ont été moins nombreux à quitter Saint-Jean. Henriette s’est mariée et est allée vivre en Ontario où elle est morte en 1974[9], Léopold et Albertine sont allés vivre à Montréal et Jeanne est entrée en religion. Josaphat et ses fils ont continué la tradition de la charpenterie.

Legros, Henriette 2024-09-01 203731

Une lignée d’artisans
Albert Legros poursuit la lignée des artisans Legros à Saint-Jean-Port-Joli.
Fils de cordonnier, son grand-père Jean-Baptiste était le plus souvent identifié comme « menuisier », mais comme « charpentier » à son décès. Dans le recensement de 1851, comme si le recenseur était parti sur son élan, les cinq plus vieux de ses enfants (même Arthémise…) sont aussi marqués « menuisier ». Même Édouard qui a 9 ans.
Dans les registres des naissances, Lucien est désigné comme « menuisier » ou « ouvrier », mais, dans les recensements (1871-1901), il est le plus souvent inscrit comme « charpentier », sauf en 1851 où il est « horloger ».
Le métier d’Albert varie avec le temps dans les registres. Au XIXe siècle, il passe de « menuisier » à « mécanicien », à « charpentier », à « ouvrier » et même à « industriel » ; par la suite, on revient à « menuisier », mais, dans les recensements, c’est généralement « charpentier », de 1881 à 1931 (dernier recensement accessible), sauf en 1911 où on le dit « peintre ». À noter qu’on ne voit jamais, sauf erreur, le titre de navigateur ou de marin dans ces documents (registres et recensements).
Cette diversité illustre bien la polyvalence de cette lignée dont il faudrait étudier les réalisations avec plus de profondeur (au moyen des documents notariés, entre autres) et on ne trouvera ici qu’un bref survol, un bien mince état des réalisations de ces trois hommes et de leurs frères, car plusieurs autres Legros ont pratiqué les mêmes métiers.
Dans son Mémorial, Arthur Fournier écrit que Lucien Legros avait, sur l’emplacement du quai, un chantier « où fut construit [sic] par lui, ses frères et leur vieux père [Jean-Baptiste] plusieurs bricks qu’ils allaient vendre ensuite en Europe. On y construisit aussi plusieurs belles goélettes qui furent également vendues un peu partout ; ce qui donnait à ce petit coin de nos rives un air d’activité qui était loin d’être désagréable[10] ».
« Plusieurs », c’est vague. On sait malheureusement peu de choses sur la construction navale à Saint-Jean-Port-Joli. Dans Les goélettes à voile du Saint-Laurent (L’Islet-sur-mer, Musée maritime Bernier, 1982), Alain Franck a recensé les navires à voiles construits dans chaque village entre Montmagny et Rivière-du-Loup de 1860 à 1930.

Tableau 4 – Navires à voile construits à Saint-Jean-Port-Joli de 1860 à 1930
(d’après le dépouillement des enregistrements fait par Alain Franck)

Enreg. Nom Date Long. Larg. Prof. Tonn. Constructeur
46-186 Élie 1861 57.0 20.0 6.1 40
58-875 Catherine 1866 66.5 21.0 7.9 60
52-850 Marie-Célina 1866 55.0 16.9 7.4 38
59-934 Joséphine 1869 65.0 22.2 5.1 51
59-932 Salomée Amédée 1869 51.0 16.0 6.2 29
69-649 Marie-Louise 1873 34.0 11.5 5.0 10
69-369 Rose-Anna 1874 45.2 16.5 6.5 29
73-044 Marie-Ste-Anne 1875 60.5 17.9 8.0 46
69-659 St-Joseph 1875 39.0 15.0 6.0 17
74-277 Trois-Saumons 1876 67.0 19.0 5.0 45
75-6676 Marie-Sarah 1877 51.8 17.0 6.8 37
85-855 Alma 1882 31.2 11.0 4.3 9
85-758 Varuna 1883 51.0 14.0 6.0 23
103-370 Adjutor* (à Trois-Saumons) 1895 60.6 20.5 5.4 41
107-234 St-Joseph Trois-Saumons* 1898 49.8 18.2 5.6 27
*Sloop

À Saint-Jean[11], il a compté 15 navires, soit 13 goélettes et 2 sloops (un navire muni d’un seul mât), dont un à Trois-Saumons, mais aucun brick. Y en a-t-il eu avant ? Franck s’appuie sur les enregistrements maritimes, mais est-ce qu’on a pu construire des navires sans les enregistrer ? Ça pourrait être le cas de navires de faible tonnage ou de navires disparus en mer avant d’être enregistrés, écrit-il[12]. Aurait-on pu aussi exporter des bricks (qui sont de plus fort tonnage que les goélettes et beaucoup moins nombreux) sans les enregistrer ?
À Saint-Jean, la majorité des 15 navires ont été construits par Lucien Legros (sept) et son frère Gaspard (un)[13]. Il est possible qu’ils aient aussi participé à la construction de navires enregistrés par d’autres personnes (comme le marchand Burke) qui n’étaient pas les véritables constructeurs. Et nul doute que leurs enfants ont collaboré à leurs travaux.
Dans son Historique du chenal du sud dans l’estuaire moyen du Saint-Laurent, Jean Parent a ajouté six navires construits entre 1823 et 1856, soit deux goélettes et quatre brigantins, un navire qui n’a de voiles carrées qu’au mât de misaine alors que le brick en porte à ses deux mats. Un seul de ces brigantins est attribué à Lucien Legros, mais il a pu en construire d’autres, tel que mentionné précédemment[14]. À noter que Jean Parent s’appuie sur les recherches de Paul Terrien qui n’a pris en compte que les navires de plus de 100 tonneaux, ce qui exclut probablement plusieurs petits bâtiments.

Tableau 5 – Navires à voile construits à Saint-Jean-Port-Joli de 1820 à 1860
(d’après la compilation de Jean Parent)

Date Nom Type Constructeur
1823 Caroline Goélette deux-mats Jean-Marie Bélanger
1824 True Friend Brigantin Jean-Marie Bélanger
1825 Faith Brigantin Jean-Marie Bélanger
1825 Caroline Goélette deux-mats William Price
1854 Jean-Baptiste Brigantin Lucien Legros
1856 St-Jean-Baptiste Brigantin

Le premier tronçon du quai, en 1877, fut construit « sous la direction de Lucien Legros, charpentier de navire[15] ». En 1913, Legros est nommé « maître du quai » par le gouvernement fédéral ; le titre du Soleil du 27 janvier (« Des places pour les bleus ») laisse entendre que ce serait une récompense politique. C’était un observateur du fleuve, écrit l’abbé Verreault : « Casquette de marin bien plantée sur la tête, barbe blanche en collier, voix forte et rocailleuse, c’est ainsi que j’ai connu l’ancêtre Lucien Legros, marin alors à la retraite et surveillant du fleuve lui aussi[16]. »
Vers 1895, une sorte de kiosque fut érigé dans le cimetière « au-dessus du Christ en croix afin de le préserver de la pluie ». Fournier ajoute que le plan de ce kiosque « fut dessiné par Albert Legros, artiste-menuisier et exécuté par lui et Ernest Bernier, maître-menuisier et frère de l’architecte Charles Bernier de Montréal. Ce léger et élégant ouvrage contribue à donner du relief à notre cimetière qui, aujourd’hui est de l’avis de tous ceux qui le visitent, l’un des plus beaux du bas de Québec[17] ».
Albert Legros était parmi les menuisiers qui ont travaillé à la construction du couvent en 1903 ; son père, Lucien, était un des calfats[18].

Banque et personnages
Lucien Legros, 2e à gauche; Albert, 1er à droite.

En 1905, une banque est ouverte à Saint-Jean. Fournier précise : « Un grand comptoir vitré d’un travail très remarquable fait de merisier, frêne et noyer noir, dut [sic] à l’habileté et au bon goût de l’artiste-ébéniste […] Albert Legros, fut dressé à partir du mur de l’est, venant à l’ouest dépassant la porte d’entrée, puis faisant un coude à angle droit venait rejoindre le mur sud, et à cet endroit une porte de la même hauteur du comptoir s’ouvrait pour le passage du gérant et des commis[19] ».
En 1922, Albert Legros, aidé de son fils Josaphat et de plusieurs autres journaliers, réalise le perron en asphalte de l’église et de la sacristie[20].
L’abbé Verreault écrit qu’Albert Legros « avait un talent remarquable pour la menuiserie. Il ajoutait aux travaux pour une clientèle nombreuse la fabrication d’au moins une chaloupe par année[21] ».
Vers la fin de sa vie, au moment où la sculpture prend son essor à Saint-Jean-Port-Joli, Albert Legros s’adonne à diverses formes d’artisanat. Un correspondant de La Presse le « découvre » en 1932 :

« Voici que l’on vient de signaler à l’attention du public un compatriote de Médard Bourgault qui, s’il n’a pas son genre en statuaire, n’en est pas moins remarquable par son ingéniosité, son habileté, sa patience dans les travaux de fine menuiserie, comme dans ceux du fer, du plomb, etc. Ce nouvel artiste de Saint-Jean-Port-Joli est M. Albert Legros, oncle de Médard Bourgault. M. Legros est charpentier, menuisier, ébéniste, maçon, plombier, serrurier, etc. Et il n’y a pas pour lui de secrets dans tous ces métiers : il est de plus un dessinateur de très grande habileté ; en outre, un ancien constructeur de navires ce qui fait qu’il aime de préférence à dessiner des navires de toute nature.
Car c’est grâce, sans doute, à ce dernier métier, qu’il a exercé dans sa jeunesse, qu’il vient de terminer la construction patiente et longue d’un bateau-bijou qui lui a coûté plus de 500 heures d’un travail ardu, appliqué et réfléchi. C’est un ancien navire, un trois-mât carré qui mesure quarante-deux pouces de pont, et trente-deux de quille, dont le grand mât atteint une hauteur de trente-huit pouces. C’est un chef-d’œuvre de patience, d’habileté, d’ingéniosité, d’observation. Et tout dans ce petit navire fonctionne avec une précision mathématique. On tire un câble — une ficelle, en l’occurrence, — et aussitôt une vergue s’élève, s’incline ou s’apique. Rien ne manque. C’est une œuvre de première valeur[22] ».

Legros, Albert La Presse 31-08-1932-2

L’Événement du 1er juin 1932 rapporte que Legros a refusé « une belle offre » pour son bateau et qu’il est en train de négocier « un bon bargain » avec un Américain par l’entremise de son neveu Médard Bourgault. En août, il expose son œuvre à l’Exposition de Québec. La Presse du 31 août 1932 (sous le titre « Village célèbre dans l’art de la sculpture ») publie une photographie d’Albert avec son œuvre et ne tarit pas d’éloges envers l’artisan de Saint-Jean-Port-Joli : « Ici, c’est l’ébéniste à la mode, le menuisier expert, le charpentier de navire renommé ; il est habile dessinateur et conserve vigoureusement toutes ses facultés physiques et son imagination d’artiste-né ». Le deux-mat miniature vaut à son auteur une médaille d’argent dans la catégorie « Arts appliqués[23] »
Deux ans plus tard, un correspondant anonyme (qui pourrait bien être Gérard Ouellet) fait aussi l’éloge de Legros sculpteur :

« À propos de sculpture sur bois, ajoutons ici que M. Albert Legros, l’oncle de nos amis [les frères Bourgault], a pratiqué cet art avec beaucoup de succès, lui aussi, au cours de I’hiver dernier. II a sculpté toute une quantité de choses ravissantes : des écussons divers, des motifs purement canadiens, des sujets symboliques, où figurent le castor et la feuille d’érable, des ancres superbes enroulées de cordages, avec le portrait de Jacques Cartier à même, et jusqu’à des arbalètes moyen-âge ; tout cela sculpté en relief, et avec quel succès ?… C’est cet été qu’on va célébrer, avec tout l’éclat possible, le 4ième centenaire de la découverte du Canada ; les visiteurs, les touristes pourront donc trouver, chez M. Legros, de vrais beaux souvenirs de la fête[24] »

Albert Legros est décédé le 20 juin 1946. Le Soleil lui a consacré trois lignes le 5 juillet et il ne semble pas y avoir de compte rendu des funérailles. Une rue de Saint-Jean-Port-Joli porte le nom de Legros et honore l’ensemble de la famille. Albert lui-même aurait mérité mieux.

Legros, Albert 1946 décès Le Soleil 5 juillet

Legros, Albert 1898 signature

 


[1] Sur Charron, voir Gaston Deschênes Amable Charron et Chrysostôme Perrault, sculpteurs de Saint-Jean-Port-Joli, La Pocatière, Société historique de la Côte-du-Sud, 1983, 125 p. (Cahiers d’histoire ; 18).

[2] Journal de Québec, 12 déc. 1863

[10] J. Arthur Fournier, Mémorial de Saint-Jean-Port-Joli, Saint-Jean-Port-Joli, Musée de la mémoire vivante, 2012, p. 397.

[11] Alain Franck, Les goélettes à voile du Saint-Laurent, L’Islet-sur-mer, Musée maritime Bernier, 1982, p. 145-151.

[12] Ibid., p. 11.

[13] Ibid., p. 17.

[14] Historique du chenal du sud dans l’estuaire moyen du Saint-Laurent, Saint-Jean-Port-Joli, 2018, p. 216.

[15] Fournier, op. cit., p. 397.

[16] Jean-Julien Verreault, « Distractions après l’école à Saint-Jean-Port-Joli, 1904-1910 », dans Terre de nos aïeux, les Verreault à Saint-Jean-Port-Joli, Texte polycopié, 1983, p. 2.

[17] Fournier, op. cit., p. 385.

[18] Ibid., p. 358.

[19] Ibid., p. 394.

[20] Ibid., p. 377.

[21] Jean-Julien Verreault, loc. cit.

[22] Sainte-Foy (probablement Damase Potvin), « Qui pensera à eux ? », La Presse, 18 mai 1932.

[23] L’Événement, 9 septembre 1932.

[24] « Saint-Jean-Port-Joli », L’Événement, 18 mai 1934.

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