Extrait d’une conférence au 59e congrès de la Fédération des sociétés d’histoire le 30 mai 2025
« Pour certains citoyens nous sommes de la région de Québec; pour d’autres, c’est le Bas du Fleuve; pour d’autres encore, c’est la rive sud. Ne serait-il pas temps de réaliser que nous vivons dans une région bien déterminée qui a nom Côte-du-Sud? »
(A.C., Le Peuple, 14 sept. 1967)
La Côte-du-Sud suscite encore beaucoup de points d’interrogation, malgré son ancienneté. Sous le régime français, il était sûrement moins nécessaire d’expliquer ce toponyme. Un habitant sur six, environ, vivait dans la trentaine de seigneuries concédées entre Pointe-Lévy et la rivière du Loup[1].
La Côte-du-Sud, du 17e au 19e siècle
La Côte-du-Sud constituait l’extrémité de la zone habitée à l’est de Québec; Kamouraska était au bout de la route, la dernière paroisse.
Ce toponyme n’était pas officiel, mais d’usage courant : il y avait des missionnaires désignés pour exercer « dans toute la Coste-du-Sud », des notaires royaux « de la Côte du Sud », des officiers de milice « de la Coste du Sud ».
Au XIXe siècle, on trouve ce toponyme sous la plume de plusieurs auteurs : Casgrain, Aubert de Gaspé, Chauveau, Renault, Montpetit, Taché, Lemoine et probablement de plusieurs autres. Ainsi, Philippe Aubert de Gaspé a romancé les ravages commis par les troupes de Scott dans un chapitre des Anciens Canadiens intitulé « L’incendie de la Côte du Sud ».
Chapitre 12 des Anciens Canadiens .
En 1855, dans son Esquisse sur le Canada[2], Joseph-Charles Taché décrit la Côte-du-Sud comme une « magnifique suite d’établissements » qui est « connue et célèbre dans le pays ». On notera que « sa » Côte-du-Sud s’étend jusqu’à Rimouski.
Mais, quelques années plus tard, dans son Dictionnaire généalogique des familles canadiennes, Mgr Tanguay évoque un changement de perception : il parle de L’Islet et des paroisses voisines comme d’une région « qu’on appelait la Côte du Sud » [sic], signe que ce toponyme n’est plus aussi courant.
Depuis le début du 19e siècle, le territoire a beaucoup évolué. La population de la Côte-du-Sud a bougé vers l’intérieur, en peuplant l’arrière-pays, vers l’est et le nord, en contribuant au développement du Bas-Saint-Laurent et du Saguenay, et bien sûr vers les villes et les États-Unis. Un Bas-Canadien sur 14 y vivait en 1844, un Québécois sur 22 en 1891, un sur 36 en 1941, et un sur 90 aujourd’hui.
De la Côte-du-Sud au « Bas-de-Québec »
Cette évolution n’est sûrement pas étrangère à l’effacement de toponyme « Côte-du-Sud » au tournant du XXe siècle : on voit plus souvent l’expression « Bas-de-Québec » ou « Bas-Québec » pour désigner ce qui se trouve à l’est de Québec et Lévis. Ainsi, vers la fin des années trente, François Hertel a écrit un Hymne au « Bas de Québec[3] ». En 1941, Marie Bonenfant met cette expression dans la bouche d’un personnage montréalais de son roman Canadiennes d’hier ; dans sa perspective montréalaise, « Être bas de Québec » signifie quelque chose comme « ancien » ou « vieux jeu ». Donc, un petit côté péjoratif.
Extrait de roman Canadiennes d’hier.
La renaissance
On recommence à parler de Côte-du-Sud dans les années 1950, probablement sous l’influence de la Société historique de Kamouraska qui change de nom pour Société historique de la Côte-du-Sud en 1953.
Le toponyme acquiert une certaine notoriété au cours de la décennie suivante. En février 1969, selon un journaliste du Peuple, au moins une douzaine d’organismes s’identifient à la Côte-du-Sud, dont la Coopérative agricole de la Côte-du-Sud (créée en 1966). Le Peuple lui-même s’identifie comme « organe de la Côte-du-Sud ».
En 1962, des représentants du monde municipal créent le Conseil d’aménagement et d’expansion de la Côte-du-Sud[4] (dont le siège social est situé à La Pocatière). Cet organisme fait aussitôt préparer une magnifique « Carte routière et touristique de la région de la Côte-du-Sud, comprenant les comtés de Bellechasse, Montmagny, L’Islet. Kamouraska », en s’inspirant de ce que faisait la France pour ses diverses régions économiques et touristiques ; cette carte aurait été la première initiative du genre au Québec. Elle indique même les phares, les points de vue panoramiques et les croix de chemin. Elle mentionne l’« archipel de la Côte-du-Sud », un toponyme malheureusement oublié par la suite.
Carte routière et touristique de la région de la Côte-du-Sud publiée dans l’Annuaire du Québec en 1962. Dressée par Michel Brochu, géographe, de l’équipe J.-C. Lahaye, urbaniste-conseil, et dessinée par M. Boivin, du ministère de l’Industrie et du Commerce.
L’« archipel de la Côte-du-Sud » sur la carte de 1962.
La partition
Ce mouvement « identitaire » frappe un mur en 1966. Cette année-là, le Québec est découpé en dix régions administratives en fonction des « pôles d’attraction » et de leurs « zones d’influence[5] ». On ne parle plus d’histoire.
Le Bas-Saint-Laurent-Gaspésie s’empare du Kamouraska tandis que le reste de la Côte-du-Sud est inclus dans la région de Québec. Ce « reste » est pourtant puissant car les circonscriptions de Bellechasse, Montmagny et L’Islet ont chacune leur ministre en 1966, mais ils plaideront en vain pour la création d’une sous-région « Côte-du-Sud » avec Montmagny comme capitale. Il faudra attendre 20 ans avant de voir naître une région administrative distincte sur la rive sud, détachée de Québec. Elle s’appellera d’abord « Québec-Sud » en 1987 puis, « Chaudière-Appalaches » en 1988.
Ce découpage administratif aurait eu un impact limité si on n’avait pas bêtement utilisé la même carte pour définir une « région touristique » sur la rive sud et la doter d’une association touristique régionale[6]. Les régions administratives visent à encadrer la population et les municipalités, à planifier le développement, à dresser des statistiques. On les désignerait par des numéros que ça ne changerait pas grand-chose. Une région touristique est autre chose. C’est une image pour les visiteurs.
La marginalisation
Quand le gouvernement délègue ensuite la promotion touristique à des associations touristiques régionales, la Côte-du-Sud, qui est déjà « partitionnée » depuis 1966, est carrément marginalisée au sein d’une association qui s’appelle d’abord « Beauce-Appalaches[7] », en 1977. Trois ans plus tard, on change de nom pour « Pays de l’Érable », afin que « les intervenants en tourisme », et particulièrement ceux de Montmagny-L’Islet, s’identifient davantage à leur association touristique[8]. La carte de cette région touristique comprenait quand même une section nommée « Côte-du-Sud », qui est disparue par la suite, avec presque toute l’information historique.
Dans le « Pays de l’érable », il y avait une sous-région « Côte-du-Sud ».
Moins de dix ans plus tard, on constate que ce n’est pas une bonne idée et on mobilise les consultants, Pluram[9] et Éverest. Cette dernière constate en 1989 que la région se subdivise « en trois zones distinctes auxquelles sont rattachés des produits diversifiés. Il n’existe donc pas d’homogénéité dans l’offre touristique. Le caractère propre à chacune des régions ne crée pas de sentiment d’appartenance à la région “ Pays-de-l’Érable ҅҅” chez les intervenants régionaux[10] ».
La firme Éverest propose de donner à la région touristique le même nom que la région administrative, soit Chaudière-Appalaches, ce qui fut fait en 1990.
Chaudière-Appalaches aujourd’hui.
On passe donc de la Beauce à la Chaudière, et la Côte-du Sud disparaît des guides malgré son potentiel touristique supérieur. C’est Pluram qui le dit : « Le littoral renferme de façon générale les plus riches composantes patrimoniales et muséologiques de la région du Pays-de-l’Érable »; la Côte-du-Sud possède les attraits « pour devenir une destination touristique de premier choix » et « percer sur les marchés extérieurs[11] ».
Il eut mieux valu faire appel aux consultants plus tôt : ils auraient aisément démontré que le découpage touristique était mauvais, mal fondé, non seulement au point de vue historique, mais aussi, et de façon peut-être encore plus évidente, aux points de vue géographique et touristique. La Carte routière et touristique de 1962 avait pourtant montré la voie vingt ans plus tôt.
Il ne fait aucun doute qu’on aurait plus facilement « vendu » une région touristique qui se serait étendue de Beaumont à Saint-André, une région qui a une profondeur historique, une continuité géographique, une homogénéité socio-économique, bref, une identité, depuis longtemps. On a bien fait une association touristique régionale distincte pour Charlevoix, qui n’est pas une région administrative et qui compte la moitié moins d’habitants que la Côte-du-Sud.
La circonscription Côte-du-Sud
On peut se consoler avec la « consécration » récente de la Côte-du-Sud sur les cartes électorales : « Côte-du-Sud », pour le Québec, « Côte-du-Sud−Rivière-du-Loup−Kataskomiq−Témiscouata », pour notre Canada multiculturel. Il manque Bellechasse, dans les deux cas, et rien n’est assuré. Une carte électorale, ça se change. On a bien remplacé Octave-Crémazie par Maurice Richard !
[1] Sur la Côte-du-Sud, voir Gaston Deschênes, La Côte-du-Sud, cette inconnue, Sillery, Septentrion, 1990, 82 p.; Jacques Saint-Pierre, La Côte-du-Sud, Québec, IQRC, 2000, 180 p.
[2] Paris, Bossange, 1855.
[3] Poèmes d’hier et d’aujourd’hui, 1927-1967, Montréal, Parti-pris, 1967, p. 20-21.
[4] Devient le « Conseil de Développement de la Côte du Sud » en 1970.
[5] Les régions administratives du Québec, Québec, Publications du Québec, 1990, p. 1-2.
[6] Les associations touristiques régionales sont des organismes privés sans but lucratif et autonomes, créés par leur milieu régional et regroupant des membres provenant du secteur touristique (hébergement, attraits, équipements, événements, commerces, etc.).
[7] Imaginée par des étudiants du cégep de Granby. Le Guide, 30 mars 1977.
[8] Le Guide, 29 octobre 1980.
[9] Plan de développement touristique, 1987, p. 65.
[10] Résumé du plan de commercialisation, p. 7-8.
[11] Ibid., p. 6 et 82. Éverest était encore plus explicite : « Le littoral constitue un atout pour la région puisqu’il permet de positionner des produits sur un circuit touristique naturel du Québec [souligné dans le texte] générant un flux touristique considérable ». Résumé du plan de commercialisation, p. 8.






