Comment je suis devenu un allochtone du Canada

En 2018, à l’occasion d’une importante révision du programme d’histoire du secondaire, on a, entre autres choses, fait disparaître des manuels le mot « amérindien », au profit du mot « autochtone[1] ». On s’était bien accommodé du mot « amérindien » dans les manuels depuis plus d’un demi-siècle au moins. À titre d’exemple, l’ouvrage bien connu sous le nom « Vaugeois-Lacoursière » l’utilisait depuis la fin des années 1960 tandis que le « Farley-Lamarche », dont il s’inspirait largement, parlait encore des « sauvages » et des « indiens » au milieu du siècle dernier. En 2018, selon une porte-parole du Conseil en éducation des Premières Nations (qui avait mené campagne pour la révision), « Amérindien » était devenu « désuet ».

Sept ans plus tard, en 2025, le ministre Bernard Drainville informait le public que le mot « amérindien » serait remplacé par « autochtone » dans la liste modernisée des 2700 mots que doivent savoir écrire les élèves de l’école primaire. Mais pourquoi, commentait Patrick Moreau[2], dans Le Devoir du 3 septembre 2025, le ministre s’est-il senti obligé d’ajouter qu’« Amérindien » était un terme « péjoratif » ?

Porte de la famille amér.

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Les peuples vivant ici quand les Français sont arrivés n’avaient pas de mot pour se désigner collectivement[3]. Ils s’identifiaient par le nom spécifique de leur nation, de leur tribu ou de leur clan. Ce sont donc les Français et particulièrement les missionnaires qui leur ont donné des noms (ce qu’on appelle aujourd’hui des exonymes) : le plus souvent « sauvages », parce qu’ils vivaient essentiellement dans la forêt, « indiens », « alliés », mais aussi « infidèles », « païens », « barbares[4] ». La loi fédérale canadienne a retenu « Sauvages », jusqu’en 1927, puis « Indiens » (dans la loi actuelle) ; c’est sous cette appellation, en 1965, que Max Gros-Louis a fondé l’Association des Indiens du Québec (AIQ) qui fut la première organisation visant à rassembler au sein d’un même regroupement toutes les communautés québécoises. Trois ans plus tard était fondé, aux États-Unis, l’American Indian Movement (AIM).

Pour remplacer « Indien » (issu de la méprise de Colomb), les anthropologues américains ont proposé le mot « Amérindien », qui n’a jamais fait l’unanimité. La revue Recherches amérindiennes au Québec, créée en 1971 (renommée Revue d’études autochtones un demi-siècle plus tard) témoigne de l’acceptabilité du mot ici, tout comme ─ bien davantage ─ la « Rencontre des Amérindiens du Québec » tenue du 13 au 15 décembre 1978 à Québec. À cette occasion, le chef abénaquis Watso a demandé au premier ministre Lévesque s’il était vrai qu’il y avait « à l’Assemblée nationale une porte qui s’appelle la Porte des Sauvages ». Bien préparé par son cabinet, Lévesque a reconnu « cette maudite habitude » (qui s’expliquait par la présence d’une monumentale statue dédiée aux « aborigènes »), mais qu’on l’appelait « officiellement » maintenant, dit-il, la « Porte de la famille indienne », ce qui suscita l’échange suivant :

 M. Watso : C’est parce qu’on est en train de discuter avec mes collaborateurs pour proposer d’appuyer ceci : on voulait l’appeler la Porte des Amérindiens.

M. Lévesque : Ou alors la Porte des Amérindiens, si vous voulez. Mais puisqu’il y a une femme ou deux et des enfants on pensait que la famille indienne, c’était une bonne idée. On pourra toujours voter là-dessus, si vous voulez. Je demanderais aux journalistes, cependant, de noter que cela ne s’appelle pas la Porte des Sauvages, qui est un nom complètement scandaleux. Actuellement, cela s’appelle la Porte de la famille indienne. Si vous voulez proposer d’autre chose qui vous paraît plus normale, d’accord[5].

Lévesque était en avance sur l’administration (car la porte n’avait pas encore été nommée officiellement), mais en retard sur les souhaits de ses invités.

Le 11 avril 1979, le Conseil exécutif a adopté le décret suivant :

ATTENDU QUE l’appellation « Porte du Sauvage », employée depuis près d’un siècle pour désigner l’entrée principale de l’édifice de l’Assemblée nationale, est considérée offensante à l’égard des premiers habitants du Québec ;

ATTENDU QUE, lors de la Rencontre des Amérindiens du Québec et du gouvernement québécois les 13, 14 et 15 décembre 1978, des représentants indiens ont demandé et souhaité le changement de cette appellation ;

EN CONSÉQUENCE, il est ordonné, sur la proposition du premier ministre :

QUE la porte principale de l’édifice de l’Assemblée nationale soit désormais désignée sous le nom de « Porte de l’Amérindien » ;

QUE le présent arrêté en conseil prime sur toute décision administrative antérieure en regard de l’appellation susmentionnée.

Cette appellation (la première officielle) est demeurée en usage pendant quelques années seulement. Vers le milieu des années 1980, il fut convenu à l’Assemblée nationale que cette porte deviendrait plutôt la « Porte de la famille amérindienne[6] ».

Le mot n’avait donc rien de péjoratif : il était même souhaité par les intéressés et recommandé par l’Office de la langue française[7]. L’historien-expert Denys Delâge en témoignait en 2018[8] : « Moi, dans tout ce que j’ai écrit, j’ai généralement retenu l’expression ou la désignation Amérindien ». Une revue comme Recherches amérindiennes au Québec n’aurait pas gardé son titre pendant cinquante ans si le mot « amérindien » avait été toxique. On pourrait même dire que ce mot n’était plus un exonyme (nom donné par les autres) et pratiquement un endonyme (autodésignation, nom qu’on se donne soi-même), car les Amérindiens l’acceptaient. Et n’ont surtout pas proposé « Porte des Autochtones ».

La situation a changé après 1980, avec la Loi constitutionnelle de 1982, qui a introduit le terme « autochtone » dans le vocabulaire fédéral, la crise d’Oka en 1990, puis, en 2007, la Déclaration sur les droits des peuples autochtones des Nations Unies (qui a plus de facilité à proclamer des principes qu’à faire respecter ses résolutions au Moyen-Orient…). Les Amérindiens du Québec ont naturellement privilégié l’endonyme « autochtone » et se sont inscrits dans cette mouvance militante internationale.

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Pour le Dictionnaire de l’Académie française, un autochtone est une personne « qui est originaire du pays qu’il habite, qui n’y est pas venu par immigration ». Pour nos dictionnaires, ce n’est pas si simple, surtout si on les examine rétrospectivement.

Prenons le Multidictionnaire, qui s’appuie beaucoup sur le Grand dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française.

L’édition de 1992 reprenait exactement la définition de l’Académie (« Qui est originaire du pays qu’il habite ») en donnant comme exemple : « les autochtones du Canada sont les Amérindiens ».

L’édition de 2018 est plus compliquée ; elle distingue l’adjectif du substantif :

Adjectif                         Qui est originaire du pays où il habite.

Nom m. et f.     Personne vivant sur le territoire habité par ses ancêtres depuis un temps immémorial […]. Ant. Allochtone.

Je serais donc UNE PERSONNE autochtone, selon la première définition, car je suis originaire du pays que j’habite, mais visiblement pas UN autochtone « de souche », si 400 ans de présence ne constituent pas « un temps immémorial »? Que j’aie un chef amérindien dans mon arbre généalogique change-t-il quelque chose?

Une note technique apporte la réponse : « Au Canada, la Loi constitutionnelle de 1982 distingue les autochtones que sont les Inuits, les Indiens et les Métis des autres habitants qui sont d’origine européenne et autres ».

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C’est clair, mais comment faut-il nommer ces « autres habitants » ? Dans sa chronique, Patrick Moreau a mis le doigt sur le problème :

Les mots, en effet, ne viennent jamais seuls. Le lexique forme un système. Les mots sont notamment associés à des synonymes, et aussi à des antonymes. Or, l’antonyme d’« autochtone » est « allochtone » […].

En 1992, le Multi ignorait ce dernier mot, qu’on trouvait dans le Petit Larousse, comme terme de zoologie, pour désigner « une espèce d’apparition récente »…

Dans l’édition de 2018 du Multi, il apparaît comme adjectif et substantif :

Adjectif                         Qui n’est pas originaire du pays où il habite.

Nom m. et f.     Au Canada, toute personne qui n’est pas d’origine amérindienne ou inuite.

Avec cette note technique : « En ce sens, le mot allochtone s’oppose à autochtone (Amérindiens et Inuits). Il s’agit d’une spécialisation du sens d’allochtone (GDT). »

Je suis donc un allochtone du Canada, comme on dit des bernaches pour les distinguer de leurs congénères étrangères. Cette spécificité canadienne, qui change le sens du mot, ne manque pas de faire sourciller.

Le Grand dictionnaire terminologique (GDT) apporte lui-même un bémol :

Au Canada, par exemple, on distingue parfois les personnes d’origine amérindienne ou inuite que l’on nomme autochtones et les personnes d’autres origines que l’on nomme allochtones. Cet usage est souvent critiqué en raison des risques de confusion entre cette acception particulière et le sens premier du terme, toujours en usage[9].

Dans La Presse du 5 mars 2023, la journaliste Lucie Côté écrit que son journal

préfère employer le terme non-Autochtones quand un texte doit distinguer les Autochtones et les autres personnes, plutôt qu’allochtones.

La définition que donne l’Office québécois de la langue française du nom allochtone est la suivante : « Personne qui n’est pas née dans le pays qu’elle habite. » L’outil Clés de la rédaction du Bureau de la traduction du gouvernement du Canada donne la précision suivante : « Le nom englobe les personnes nées à l’étranger ou dont au moins l’un des parents est né à l’étranger. » Peut-on vraiment dire que tous ceux qui ne sont pas autochtones sont des étrangers[10] ?

Le chroniqueur Moreau ajoute :

La grande majorité des Québécois actuels, dont les ancêtres se sont installés sur les rives du Saint-Laurent depuis le XVIIe siècle, ne répondent pas à cette définition d’« allochtones » [personne qui n’est pas née dans le pays qu’elle habite], et pourraient même, à juste titre, tenir ce terme pour péjoratif s’il était utilisé pour les désigner collectivement.

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Selon la linguiste Mireille Elchacar[11], le « changement de dénomination s’inscrit dans une stratégie de réappropriation d’un certain pouvoir symbolique », pour les Amérindiens, le tout « dans un esprit de réconciliation ». Dans le cas du mot « autochtone », on peut même parler d’appropriation? Pour les « autres », surtout ceux qui sont ici depuis plus de dix générations et qui ont été les alliés des « Indiens », autrefois, pendant 150 ans, le changement se traduit par une forme d’exclusion.

Le vocabulaire « woke » leur offrirait plusieurs options pour réagir, si tant est qu’il est applicable aux Blancs : ressenti, offense, micro-agression, etc. Il leur faut seulement espérer qu’on ne s’enfargera pas trop dans les racines sur le sentier de la réconciliation.


[3] Dans « De Indien à Autochtone : évolution des dénominations génériques des peuples autochtones du Québec », Circula, 15 (printemps 2022), p. 174, la linguiste Mireille Elchacar écrit que le besoin de s’identifier collectivement leur a été « imposé par le contexte colonial ».

[4] Voir à ce sujet J. A. Gallucci, « Décrire les « Sauvages » : réflexion sur les manières de désigner les autochtones dans le latin des Relations », Tangence, 99 (2012), 19–34 (https://www.erudit.org/fr/revues/tce/2012-n99-tce0532/1015111ar.pdf).

[5] La rencontre des Amérindiens du Québec et du gouvernement québécois, 13, 14, et 15 décembre 1978. Discours et ateliers, Québec, Éditeur officiel, 1979, p. 57.

[6] Sur ce sujet, voir Gaston Deschênes, Le Parlement de Québec, Sainte-Foy, Multi-Mondes, 2005, p. 198-199. C’est à cette époque que l’Assemblée nationale a repris l’administration de ses édifices.

[7] Elchacar, loc. cit., p. 178.

[8] Le Devoir, 19 novembre 2018.

[10] Voilà qui évoque de vieux débats. Dans le filibuster de 1849, contre le projet de loi indemnisant les victimes de la soldatesque de Colborne, des Anglo-Montréalais ont qualifié les Canadiens d’« étrangers », ce qui a suscité une violente réplique de La Fontaine contre MacNab : « Quoi ! M. l’Orateur, les Canadiens français étrangers sur leur terre natale ! Ce serait une insulte […] ». Gaston Deschênes, « Le filibuster sur la loi d’Indemnisation (1849) », Bulletin d’histoire politique, 22,1 (automne 2013), p. 58-71.

[11] Le Devoir, 26 juillet 2025.

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