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Their Story

 

  « Je pensais qu’un jour on raconterait notre histoire,
Comment on s’est rencontré et que les étincelles ont aussitôt volé,
Les gens diraient : « Ils sont chanceux ».
Je savais que ma place était à tes côtés,
Maintenant je cherche un siège vide dans la salle,
Car dernièrement je ne sais même plus sur quelle page tu es. »

Story_of_Us_(Song)Ce qui précède est la traduction (trouvée sur Internet) d’une chanson de Taylor Swift intitulée… The Story of Us. Ça ne s’invente pas. La thématique de cette chanson lancée en 2010 n’est pas très éloignée de celle du psychodrame qui nous occupe depuis quelques jours.

Je n’ai pas vu les premiers épisodes du docudrame de la CBC. Difficile de juger, dira-t-on, mais les nombreux commentaires qui ont été émis, dont la lettre collective publiée dans le Globe and Mail du 2 avril (http://www.theglobeandmail.com/opinion/new-series-the-story-of-us-is-not-the-story-of-canada/article34554022/), ne laisse pas de doute quant au choc qu’il provoque dans divers milieux.

Même Jean-Marc Fournier - il faut le faire - s’est quasiment insurgé en disant qu’il y « un os dans The Story of Us »… Ce sympathique mot d’esprit, étonnant de sa part, n’en a pas moins touché le point sensible : l’os, c’est justement l’« Us ».

Le sous-traitant de CBC, Bristow Global Media, a précisé ensuite dans un communiqué que la série a été commandée par les services anglais de CBC pour un public anglophone. Alors, de quoi s’étonne-t-on? Le sous-traitant a raconté au client l’histoire que son auditoire-cible aime entendre.

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En 1867, la Caledonian Society de Montréal a lancé un concours de chants patriotiques pour le nouveau Dominion. Le chant qui obtint le premier prix, This Canada of Ours, a été vite oublié. Le second, intitulé The Maple Leaf for Ever, était l’œuvre d’Alexander Muir, un fier partisan de l’Empire. Il connut une grande popularité au Canada anglais, devenant un hymne national de facto pour cette communauté, mais on ne put le faire accepter comme hymne officiel pour des raisons qui apparaissent évidentes à la lecture du premier couplet :

« In days of yore, from Britain’s shore,
Wolfe, the dauntless hero came,
And planted firm Britannia’s flag,
On Canada’s fair domain.
Here may it wave, our boast, our pride,
And joined in love together,
The thistle, shamrock, rose entwine,
The Maple Leaf forever! »

(On peut écouter la pièce sur le site suivant https://www.youtube.com/watch?v=wx_T1R026Wc, mais la lecture de certains commentaires est déconseillé aux bleeding hearts, comme disait un ancien premier ministre.)

Maple_Leaf_Forever imageDans la tête de Muir, un militaire orangiste, le Canada commençait avec l’arrivée de Wolfe et sa panoplie d’emblèmes pouvait inclure le chardon, le trèfle et la rose, mais pas la fleur de lis.

Le Canada de Routhier et Lavallée avait aussi ses limites : dans le second couplet de leur Ô Canada, le « Canadien » né « d’une race fière » qui grandit « sous l’œil de Dieu, près du fleuve géant », était évidemment de souche française. Routhier et Lavallée l’avaient composé en 1880 pour servir de « chant national des Canadiens français » et n’avaient nullement la prétention d’en faire un hymne national pour le Canada. S’il l’est devenu, cent ans plus tard, au lendemain du premier référendum, c’est par un détournement de sens qui l’a émasculé : on a conservé le premier couplet du chant créé en 1880, pour les francophones, les anglophones chantent autre chose sur la musique de Lavallée et on mélange les deux pour les matchs de hockey. Les deux solitudes soliloquent en chœur.

O-Canada image

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À plusieurs reprises, des âmes bien intentionnées ont promu l’idée d’un manuel d’histoire qui conviendrait aux enfants des deux peuples fondateurs. Ces vaines tentatives et la télésérie de CBC témoignent de la même situation inéluctable : les Canadiens français et les Canadiens anglais n’ont pas de passé commun.

Le « nouveau » monument Jacques-Cartier, ou déshabiller saint Roch pour habiller saint Félix

L’arrondissement de Cap-Rouge s’enrichit cette semaine d’un monument dédié à Jacques-Cartier, un second pour ce personnage car il a déjà une stèle en face de l’église.

 Monument Jacques-Cartier 2016-annonce  Monument Jacques-Cartier 2016-Cap-Rouge Église

Cette commémoration n’est pas sans pertinence sur les bords de la rivière Cap-Rouge, même si le passage du navigateur malouin n’y fut pas des plus glorieux. Cartier séjourne à Cap-Rouge lors de son troisième voyage, en 1541-1542. Il a été remplacé par Roberval comme chef de l’expédition mais ce dernier ne réussira à s’embarquer qu’au printemps 1542. Entre temps, Cartier a fait édifier un fort au confluent du Saint-Laurent et de la rivière du Cap Rouge. En 1542, il met le cap sur la France, malgré les ordres de Roberval qu’il croise à Terre-Neuve. Cartier est anxieux de présenter au roi des pierres précieuses, de l’or et des diamants, croit-il, qui se révéleront plutôt de la pyrite et du quartz sans valeur.

La statue dévoilée à Cap-Rouge l’a été une première fois dans le quartier Saint-Roch en 1926, au coin des rues Saint-Joseph et de la Couronne, sur un socle, au centre d’une place où on trouvait, dès le XIXe siècle, une halle et un marché portant le nom de Jacques-Cartier.

 Monument Jacques-Cartier 1928 AVQ  Monument Jacques-Cartier 1941-1970 AVQ

Dans les années 1960, la construction d’un stationnement souterrain entraîna le réaménagement de la place Jacques-Cartier et le monument se retrouva au-dessus de l’entrée des voitures. Puis, avec la construction de la bibliothèque Gabrielle-Roy, au début des années 1980, la place fut réaménagée et le monument semblait alors promis à un bel avenir.

 Monument Jacques-Cartier 1966 AVQ  Monument Jacques-Cartier 1984 AVQ

Mais, manque de chance, le stationnement s’avéra vite « pourri », comme c’est trop souvent le cas des ouvrages de ce genre, et Cartier prit le chemin de l’entrepôt, plus exactement celui d’un champ de débarras, avec des poubelles et d’autres éléments excédentaires du mobilier urbain.

Monument Jacques-Cartier entreposée (GG-2014)

De grands travaux sont maintenant en cours à la place Jacques-Cartier : on y refait le stationnement, une tour d’habitation est en construction mais on n’a pas prévu d’espace pour la statue de Jacques-Cartier et l’arrondissement de Cap-Rouge en a hérité. En fin de compte, on déshabille Saint-Roch (de Québec) pour habiller Saint-Félix (de Cap-Rouge).

N’y avait-il aucun espace pour cette statue au centre-ville ? Elle aurait pu faire partie du futur réaménagement de la bibliothèque Gabrielle-Roy. Sinon, on aurait pu en profiter pour atténuer cette bizarrerie « monumentale » que constitue l’absence de Cartier dans la façade de l’Hôtel du Parlement. Dès 1883, Eugène-Étienne Taché lui avait prévu un espace dans la tour principale (qui lui est dédiée) mais, pour des motifs qu’il reste à expliquer, son plan ne s’est pas réalisé et c’est plutôt un duo de religieuses, Marie de l’Incarnation et Marguerite Bourgeois, qu’on installa en 1969 à la place d’honneur prévue pour le « découvreur du Canada » !

 Cartier dans plan de 1882  Religieuses

Les déplacements du monument Cartier rappellent ceux du monument Louis-Hébert érigé en 1918 devant l’hôtel de ville de Québec et lui aussi « victime » d’un stationnement souterrain construit au début des années 1970. Trop lourd, disait-on, il fut démantelé et les bronzes qui le composaient ─ Hébert, sa femme Marie Rollet et son gendre Guillaume Couillard ─ furent réinstallés sur des socles minuscules, « dans le but de démocratiser la sculpture », selon le maire Lamontagne… !

 Monument Louis-Hébert a1947 AVQ  Monument Louis-Hébert 1974 AVQ

La Société historique de Québec protesta contre le sort réservé à la première famille québécoise, dont les membres se retrouvaient « comme de vulgaires piétons anonymes descendus dans la rue ». Le monument fut reconstitué, avec son socle et ses inscriptions, mais déplacé dans un coin sombre du parc (fédéral) Montmorency. Et, sur l’emplacement initial du monument, il y a maintenant des jeux d’eau.

Jeux d'eau

Cette fois, il est trop tard pour réagir et empêcher Cartier de quitter Saint-Roch. Qui avait prévu que le réaménagement de sa place entraînerait son exil à Cap-Rouge ? La Société historique de Québec n’en savait rien. Et, à quoi bon réclamer le retour de ce monument à sa place ? La tour d’habitation en construction ne sera-t-elle pas elle-même une « œuvre d’art », d’après le promoteur? Elle a d’ailleurs « été baptisé tour Fresk, en référence à une œuvre picturale »… La nommer en français était probablement au-delà des forces de la société Cromwell. On aurait pu au moins penser que ce mot breton signifiant frais, nouveau, propre, dans le pays de Jacques Cartier, constituerait le classique clin d’œil qu’on fait à l’Histoire quand on veut justement faire oublier qu’elle est évacuée.

On ne sait pas encore à quoi ressemblera la place Jacques-Cartier, si tant est que le toponyme subsiste, une fois les travaux terminés. « Ne cherchez pas la future place publique sur les nouvelles images de la tour de la place Jacques-Cartier, écrivait Le Soleil en octobre 2015. Le promoteur a bien pris soin dans ses documents de ne pas présenter l’angle des rues Saint-Joseph et de la Couronne. Il reviendra à la Ville de Québec de présenter la place publique lorsqu’elle sera prête. » Parions pour des jeux d’eau, comme à l’hôtel de ville. Ça amuse les enfants mais c’est bien insignifiant.

Comment Eugénie est devenue anglophone

Sur le site Planète Généalogie et histoire, un internaute fait le commentaire suivant après avoir examiné la généalogie d’Eugénie Bouchard (http://genealogieplanete.com/forums/display_topic/id_24095/EUGNIE/):

« Je regarde ses arrière-grands-parents. On a:

Gérard Bouchard (Les Éboulements) et Rollande Monte (St-Hyacinthe)

Juvenal Martin (Montréal) et Georgette Martineau (Montréal)

Lorenzo Leclair (Pontiac) et Gertrude Lévesque (Pontiac)

Daniel Murphy (Irlande) et Jeanne d’Arc Neault (Maniwaki).

7 francos, un Irlandais. Incroyable qu’elle soit devenue anglo! »

Un autre internaute répond subtilement : « Une chanteuse québécoise, Pauline Julien (décédée) donne la réponse à cette question, avec la chanson « Mommy Daddy » ».(https://www.youtube.com/watch?v=VZMauq1jszM)

Il est probablement sur la bonne voie.

Les aïeux Leclaire (auparavant Leclerc) étaient originaires de la région du Pontiac où les francophones étaient minoritaires jusqu’aux années 1960. On aura une idée du contexte dans lequel ils ont vécu, et comment une partie de la famille a pu passer à l’anglais, en lisant un ouvrage de Luc Bouvier, Les sacrifiés de la bonne entente: histoire des francophones du Pontiac (Éditions de L’Action nationale, Montréal, 2002, 240 pages), dont Charles Castonguay a fait la recension dans Le Devoir du 30 août 2003 (http://www.ledevoir.com/culture/livres/35052/histoire-le-pontiac-est-il-au-quebec-ou-en-ontario)

Selon Castonguay, la contribution majeure de ce livre concerne « l’école et l’Église comme instruments d’anglicisation ». Bouvier relève

« l’absence de l’enseignement en français, voire du français, dans les écoles catholiques sous la gouverne du clergé et des commissaires irlandais; l’application du Règlement 17 ontarien dans le Pontiac; […] le laisser-faire du Département de l’instruction publique, qui prêche la bonne entente pour ne pas «brouiller inutilement les contribuables appelés à vivre ensemble»; la francophobie agissante des évêques irlandais de Pembroke, en Ontario, qui règnent sur le Pontiac depuis 1916 en nommant de façon générale des curés et, jusqu’en 1964, des institutrices anglophones unilingues; la charte fédérale du diocèse de Pembroke, qui confie la propriété des biens paroissiaux non pas aux fidèles, comme ailleurs au Québec, mais à l’évêque […]; les plaintes successives adressées au délégué apostolique et au cardinal Léger en ce qui concerne le plan d’anglicisation appliqué par les évêques de Pembroke, restées sans réponse; les délations, réprimandes et représailles visant ceux qui tentent d’élargir les possibilités d’étudier, de prier et de vivre en français; la francophobie exacerbée des Sisters of Saint Joseph qui, dans les années 40 et 50, dirigent l’école normale du comté en inspirant aux futures institutrices le mépris de tout ce qui est français ou québécois; et, pour comble, le refus opposé à l’auteur qui demandait accès aux archives du diocèse de Pembroke »!

L’aut’journal sur le web a aussi publié un compte rendu.

« D’entrée de jeu, écrit Ginette Leroux, l’auteur fait le point sur ce qu’il nomme la « camisole de force du bonne-ententisme ». « L’harmonie linguistique y règne en autant que les francophones acceptent de cacher leur langue et leur culture », résume-t-il. L’histoire des francophones du Pontiac tient tout entière dans cette déclaration. La tolérance des anglophones n’est effective que si les francophones se soumettent. Un prix lourd de conséquences. En effet, les habitants francophones de cette région du Québec, limitrophe de l’Ontario et délimitée par la rivière des Outaouais, ont dû se résigner à voir leurs institutions, leur mode de vie et leur langue annihilés par ceux qui se conduisent encore et toujours en conquérants. » (http://archives.lautjournal.info/autjourarchives.asp?article=1630&noj=221&imprimer=html)

Pinocchio au Sénat

Dans un texte diffusé par la Presse canadienne le 19 mars (http://www.lapresse.ca/actualites/politique/politique-canadienne/201603/18/01-4962248-futur-senateur-andre-pratte-espere-eviter-le-piege-du-mensonge-en-politique.php), on raconte qu’André Pratte, maintenant sénateur, a décortiqué le thème du mensonge en politique « dans un essai intitulé Le syndrome de Pinocchio – un ouvrage qui a fait beaucoup de vagues en 1997 et qui a même valu à son auteur une motion de blâme à l’Assemblée nationale ».

Ce blâme, qu’on a faussement invoqué comme précédent lors de l’affaire Michaud, est une légende.

Comme je l’ai expliqué dans L’Affaire Michaud (http://www.septentrion.qc.ca/catalogue/affaire-michaud-l), la motion du 19 mars 1997, se lisait comme suit : « QUE les membres de cette Assemblée déplorent les propos, le thème et les procédés de l´émission « Un jour à la fois », diffusée au réseau TVA le 17 mars 1997, lesquels discréditaient l´ensemble des hommes et des femmes élus et candidats à tous les niveaux de gouvernement, scolaire et municipal, provincial et fédéral ».

Pinocchio

C’est l’émission de TVA qui était visée et non Le syndrome de Pinocchio ou son auteur. L’éditeur d’André Pratte a quand même fait ajouter un bandeau portant la mention « Le livre qui a fait réagir l’Assemblée nationale », ce qui a contribué à construire une légende que l’éditorialiste de Gesca a entretenue et que le nouveau sénateur se garde bien de démentir.

L’astuce

Le 12 novembre dernier, dans le point de presse qui a suivi la présentation des projets de loi no 78 (encadrant l’octroi des allocations de transition) et no 79 (donnant suite au rapport du comité indépendant L’Heureux-Dubé), le leader du gouvernement a déclaré que

« l’ensemble des propositions du rapport L’Heureux-Dubé nous amène donc à une rémunération globale des députés à la baisse et des économies pour l’État de 400 000 $ par année » (http://www.assnat.qc.ca/fr/actualites-salle-presse/conferences-points-presse/ConferencePointPresse-26011.html).

Les points de presse ne permettent pas toujours de vider le sujet (celui-ci encore moins que les autres…), mais il aurait été intéressant de demander au ministre comment concilier son évaluation avec ce passage de la page 92 du rapport qu’il invoque :

« Pour les députés, l’application des recommandations entraîne une augmentation de la rémunération globale de 2,3 millions$, soit une hausse de 11,3%.

En ce qui concerne le gouvernement, ce montant de 2,3 millions$ sera compensé par des recettes fiscales additionnelles réalisées par l’impôt sur le revenu du Québec. Cette somme est estimée à environ 1,5 million$ annuellement. En conséquence, l’effet net des recommandations du Comité pour le gouvernement serait donc plutôt de l’ordre de 4%, soit environ 800 000$ » (http://www.assnat.qc.ca/fr/publications/fiche-depute-remuneration-juste.html).

Une rémunération globale diminuée de 400 000$ ou haussée de 800 000$ ? C’est la question à 1,2M$ !

L’évaluation du Rapport L’Heureux-Dubé : une hausse

La section 4.12 du rapport L’Heureux-Dubé est consacrée aux « impacts financiers des recommandations ». Le tableau 12 (page 92) compare la rémunération directe et le coût du régime de retraite assumé annuellement par le gouvernement avant et après l’application de ses recommandations. En bref :

Situation actuelle

      • Indemnités                                                                  13,9M$
      • Allocations de dépenses non imposables                    2,0M$            
      • Sous total                                                                    15,9M$
      • Coût du régime de retraite pour le gouvernement        4,6M$

Total                                                                            20,5$M

Situation projetée

      • Indemnités proposées (avec allocation intégrée)          20,3$
      • Coût du régime de retraite pour le gouvernement          2,5$

Total                                                                            22,8$M

D’où l’augmentation de 2,3 millions $. Le rapport réduit ensuite ce montant à 800 000 $ par le calcul suivant :

« Si les recommandations du Comité étaient appliquées, l’Assemblée nationale ne verserait plus d’allocation annuelle de dépenses non imposable, mais accorderait 6,4 millions $ de plus en indemnités imposables (équivalent imposable de l’allocation de dépenses + augmentation de l’indemnité de base et des indemnités additionnelles). En faisant l’hypothèse que le taux d’imposition sur le revenu du Québec est de 25,75%, soit le taux applicable à la tranche la plus élevée des revenus, l’impôt total additionnel perçu serait de 1,5 million$ ».

Le Comité reste évasif au sujet de l’impact de ses recommandations sur les allocations de transition (qui ont fait l’objet du projet de loi 78). Il y aura, soutient-il, une économie « appréciable » dans le cas des allocations versées aux députés qui quittent avant terme mais « pour les autres cas où un député quitte la vie politique, le relèvement de l’indemnité de base aura pour effet de hausser le montant moyen de l’allocation de transition ».

Il aurait été utile de préciser que ceux qui abandonnent prématurément, et pourraient être privés de d’allocation, sont beaucoup moins nombreux que ceux qui quittent en fin de mandat (retraite ou défaite), mais le Comité se limite à conclure « que le montant total des allocations de transition versées sera inférieur à ce qu’il serait si les indemnités et les règles actuelles étaient maintenues ». Assez pour annuler la hausse de 800 000$ ?

Quant au reste (abolition des allocations de présence aux commissions qui siègent hors session et modification de l’allocation pour les frais de logement à Québec), le Comité conclut que « les économies réalisées seraient de quelques dizaines de milliers de dollars annuellement ».

Du coût nul aux économies

Ce n’est donc pas dans le rapport du Comité consultatif indépendant qu’apparaît la notion de « coût nul » mais bien lors de la conférence de presse tenue le vendredi 29 novembre 2013 pour présenter le rapport aux journalistes. Alors que le Comité était évasif sur l’impact des recommandations portant sur les allocations de transition, la présidente ouvre la conférence avec une présentation générale qui contient de nouvelles données :

« […] le comité croit qu’avec les règles qu’il propose concernant l’allocation de transition et les recommandations à l’égard du régime d’assurance collective, il y aura, pour le gouvernement, des économies additionnelles de près de 900 000 $ par année. Par conséquent, les modifications proposées par le comité représentent un coût nul pour les contribuables québécois ».

Devant un auditoire qui n’avait pas le recul nécessaire pour en juger, les membres du Comité reprennent ensuite ce refrain :

« Mme L’Heureux-Dubé (Claire) : […] Puis c’est tellement facile à accepter parce que ça ne coûte rien. Ça ne coûte rien.

M. Bisson (Claude) : C’est ça, justement, le coût est nul. Le coût est nul pour le Trésor public.

M. Côté (François) : [...] ce que mes deux collègues disent, c’est le plus important, c’est que ça ne coûte rien de plus aux contribuables et c’est un réaménagement. »

Que s’est-il passé entre la signature du rapport le 26 novembre et sa présentation le 29 pour changer l’évaluation du Comité ? Une évaluation comptable tardive ? Des données de dernière minute ? La correction d’un « oubli » ? Quoi qu’il en soit, le « coût nul » a été ressassé par les médias puis remis sur la table par le nouveau premier ministre (en juillet 2014 et en mars 2015) pour finalement se transformer en économie annuelle de 400 000$ lors de la présentation des deux projets de loi dont il a été question ci-dessus.

Selon le tableau du leader du gouvernement, il y aurait donc des économies de 3,34 millions $ par année, soit

    • moins d’argent dans le régime de retraite (2 240 000$)
    • et dans le régime d’assurances collectives (230 000$),
    • moins d’indemnités de départ (830 000$),
    • abolition des allocations de présence aux commissions (50 000 $).

D’autre part, des déboursés supplémentaires de 2,94 millions $, soit

    • une augmentation de la « rémunération nette » (2 810 000$)
    • une augmentation des allocations pour frais de logement (80 000$),
    • et le coût d’un comité indépendant permanent qui se penchera à l’avenir sur les conditions de travail des députés (50 000$).

Conclusion : économie nette pour l’État de 400 000$ par année « et donc de 4 millions sur 10 ans » (ce qui est évidemment plus impressionnant…).

L’astuce

Les données du leader sont légèrement différentes de celles du Comité L’Heureux-Dubé. Ce dernier estimait des économies similaires pour le régime de retraite (2,1M$ sur la base de l’indemnité de 2013), mais ne donnait pas de chiffres pour les autres éléments; même chose, côté déboursés, pour les allocations pour frais de logement (que le Comité rangeait dans les économies) et les frais d’un futur « comité indépendant permanent ».

La clef de la démonstration est la « rémunération nette » qui représente la quasi totalité des déboursés supplémentaires. Impossible de trouver ce déboursé de 2,81M$ dans le Rapport L’Heureux-Dubé; tel que mentionné ci-dessus, le comité estimait que son projet exigerait « 6,4 millions$ de plus en indemnités imposables » et qu’il pourrait en revenir 25,75% au Trésor public, soit 1,5M$, ce qui se solderait par un 4,9M$ en indemnités supplémentaires.

À la conférence de presse, les questions ont surtout porté sur le jeu politique (« timing », positions des partis, possibilité de bâillon, etc.). Le journaliste du Devoir a essayé sans succès d’avoir des précisions : à combien se chiffre la perte pour un député, certains auront-ils une hausse ? La « ligne » était invariable : « Certains ont une baisse plus grande que l’autre [sic], mais tout le monde est en baisse. La rémunération globale est à la baisse. »

La représentante du Journal de Québec est alors arrivée avec une question plus pointue :

« Mme Lajoie (Geneviève) : Le 400 000$ d’économies — soyons clairs, là — il comprend également, donc, de l’impôt de plus payé par les députés qui vont avoir un plus haut salaire, moins de primes qui n’étaient pas imposables. On s’entend bien là-dessus?

M. Fournier : Oui, oui.

Mme Lajoie (Geneviève) : O.K. Si on exclut l’impôt de plus, c’est quoi, là?

M. Fournier : Ah! bien là, si on exclut… Bien là, justement, l’objectif, c’était de les imposer parce qu’ils avaient déjà des primes non… il y avait une partie de salaire non imposable, et le rapport nous dit : Il faut l’imposer. Alors, c’est ce qu’on fait.

Mme Lajoie (Geneviève) : Oui, mais, si on enlevait… parce que, quand on calcule, on ne calcule pas souvent ça, là, l’impôt de plus que vont payer les députés.

M. Fournier : Bien, je ne sais pas… Quand on regarde la rémunération globale, on voit : Est-ce qu’il y a plus d’argent dans la poche des députés? La démonstration, c’est : il y en a moins. Mais, pour le reste, je vous laisse chacun faire vos choix, là. Vous souhaitez peut-être qu’on en ait plus, mais ce n’est pas le rapport indépendant qui… ne nous proposait pas cela. Il demandait que la rémunération soit à la baisse ».

Ceux qui ont compris peuvent lever la main… La « piste » indiquée par la journaliste était prometteuse, mais la « meute » s’est ensuite dispersée dans d’autres directions. Il aurait pourtant été utile de demander des précisions sur la « rémunération nette » et surtout comment on pouvait défendre ce concept, disons « novateur » (qu’on ne voit « pas souvent », comme le soulignait la journaliste), dans le cadre des relations de travail et des négociations salariales (même le négociateur des médecins spécialistes n’a pas invoqué les milliers de dollars qui reviennent au Trésor public sous forme d’impôts pour faire passer l’augmentation de salaire de ses collègues). S’il faut tenir compte des recettes fiscales accrues qui accompagnent l’augmentation des indemnités, faut-il aussi calculer les pertes fiscales qui découlent des prestations de retraite diminuées ? Et pourquoi pas les retombées économiques de la présence de députés mieux payés dans la capitale…

Pour les simples contribuables, il reste à espérer que la lumière se fasse d’ici l’étude du projet de loi en commission. Pour le moment, il est difficile de comprendre qu’on veuille donner aux députés des conditions de travail à la hauteur de leurs fonctions et leur accorder le traitement du niveau 4 de la catégorie des dirigeants et des membres d’un organisme ou d’une entreprise du gouvernement, tout en prétendant aussi faire des économies. S’ils méritent un changement de catégorie, du député de la base jusqu’au premier ministre, comme le propose le rapport L’Heureux-Dubé, il faut assumer les conséquences sur le Trésor public sans trop abuser de la « comptabilité créatrice ».