Montagnais et familles-souches, même combat!?

Vue dans une perspective historique, l’annulation regrettable du rassemblement autochtone de Saint-Malo ne manque pas d’ironie. La Société du 400e ne pouvait octroyer de subvention à cet événement proposé par la communauté montagnaise du Lac-Saint-Jean car il ne se tenait pas dans la région de Québec. Finalement, seuls les Hurons-Wendats, nation-hôte du 400e, pouvaient inscrire leurs activités de commémoration dans la programmation officielle de 2008. Elles sont d’ailleurs nombreuses et très visibles.
Curieux retour de l’histoire! En 1603, c’est avec les Montagnais que Dupont-Gravé et Champlain auraient conclu une alliance que certains historiens ont élevé récemment au rang d’« acte fondateur » déterminant. Et quand Champlain vient ensuite fonder Québec en 1608, il est en territoire montagnais.
Les Hurons? Ils vivaient alors en Huronnie, près du lac qui porte leur nom. En 1649, cette communauté est dévastée par des épidémies et pratiquement exterminée par les Iroquois; quelques centaines de Hurons rescapés se réfugient dans la région de Québec et sont installés initialement à l’île d’Orléans. Ils iront plus tard à Lorette où il sont une centaine, en 1760, d’après le gouverneur Murray. C’est donc avec un gros grain de sel qu’il fallait accueillir les propos tenus par monsieur Gros-Louis à Tout le monde en parle sur les « immigrants » blancs venus sur leurs terres… La question est de toute manière oiseuse : les Amérindiens sont aussi des immigrants en Amérique du Nord.
En fin de compte, les Montagnais se retrouvent, en 2008, dans le même lot que les familles de vieille souche française : leurs ancêtres ont vécu côte à côte les premières années de Québec et mais ils vont fêter le 400e en marge de la commémoration officielle.

L’affaire Fortier et le prix du « gaz »

Jean Lapierre a suivi les séances de la Commission parlementaire de l’administration publique (CAP) sur l’affaire Fortier et n’aurait pas aimé « le spectacle ». « C’est le prix du gaz qui intéresse les gens », juge-t-il. Ses auditeurs auront naturellement compris que les parlementaires ont perdu leur temps et qu’ils devraient se consacrer aux vraies affaires.
Comme plusieurs autres observateurs, le chroniqueur vedette joue les « gérants d’estrade ». Il est trop facile de dire après coup que l’initiative de la CAP était inopportune, un « cirque » (comme on a pu malheureusement le lire dans Le Devoir), une « totale perte de temps » (selon La Presse, qui n’avait pourtant pas manqué d’attiser le feu dans les jours qui ont précédé les auditions) alors que personne n’a sourcillé, protesté ou émis le moindre doute dans les médias quand la CAP a décidé d’examiner cette affaire. Au contraire ! Un délégué du Québec congédié (rareté !), interdit de séjour (inédit !), pour une affaire de harcèlement (« psychologique ou sexuel ? », a-t-on entendu…) qui implique un intime du premier ministre (qui l’aurait protégé?) : toute la Tribune de la presse se délectait à l’avance et certains auraient payé leur place s’il y avait eu un « cover charge ». Monsieur Lapierre lui-même n’a-t-il pas fait un voyage spécial à Québec, pour voir ce qu’il aurait pu suivre à la télévision, lui qui n’en avait probablement jamais fait autant pour assister à un débat parlementaire « provincial »?
La comparaison que le chroniqueur de TVA fait entre le sujet qui a occupé la CAP (l’affaire Fortier) et celui qui intéresse les gens (le prix du gaz), paraît-il, est démagogique. Examiner la gestion du ministère des Relations internationales est dans les responsabilités et les capacités du Parlement du Québec. C’était le devoir des parlementaires de poser des questions sur le congédiement exceptionnel d’un délégué du Québec, et les « explications » nébuleuses de la ministre. Par bonheur, les oppositions ont pu faire convoquer une commission (ce qui aurait été impossible en situation de gouvernement majoritaire) et l’exercice s’est fait de façon civilisée (contrairement à certains interrogatoires du passé). Après deux jours, les députés ont compris qu’ils ne verraient pas le fin fond de l’affaire (à moins de revoir le mandat de la commission) et ils se sont résignés à fermer le dossier, laissant malheureusement les journalistes sur leur faim. Mais que voulait-on qu’ils fissent? S’acharner sur l’ex-délégué qui serait vite apparu comme une victime collatérale d’une opération politique? Étirer l’enquête pendant vingt-quatre séances comme l’Opposition officielle l’a fait en 1983, sans jamais réussir à démontrer que le premier ministre Lévesque avait menti sur son rôle dans l’affaire du « saccage de la Baie-James »?
Le prix du gaz (qui s’est ajouté aux déplaisirs du voyage de monsieur Lapierre) entre dans une autre catégorie. S’il existait une solution « praticable » par le Parlement, on serait justifié de déplorer son inaction dans ce dossier mais y a-t-il un spécialiste du pétrole ou du commerce international qui a proposé une solution législative (à la hausse du prix de l’essence) qui serait à la portée de l’Assemblée nationale ? S’il en existait une, il y aurait probablement déjà un ou deux parlements à l’œuvre quelque part en Amérique…
La loi de l’offre et de la demande n’est malheureusement pas « dans nos statuts », comme disait Maurice Bellemare.

Le « complot de Champlain », ou contre Champlain?

Dans son commentaire sur l’édition abrégée des Voyages de Champlain par une maison parisienne (Samuel de Champlain, Voyages, Paris, L’École des loisirs, 2008), Carole Tremblay (Le Devoir du 19 avril) se demande « pourquoi aucun éditeur québécois n’y [a] pensé… ».
La réponse à cette question se trouve dans ce même cahier F du Devoir qui consacre une page complète à un ouvrage qui vise à déconstruire Champlain (Mathieu d’Avignon, Champlain et les fondateurs oubliés; les figures du père et le mythe de la fondation, Québec, PUL, 2008, 540 p.).
Le 400e de Québec sera une année difficile pour le fondateur et, c’est bien connu, la presse se nourrit plus d’iconoclastes que d’hagiographes; au besoin, comme c’est le cas ici, elle épice la sauce avec un titre sensationnaliste (« Le complot de Champlain »!) qui ne repose sur aucun fait : avec qui Champlain aurait-il bien pu comploter ? Garneau, Groulx, Lacoursière ?
Qu’on réexamine le rôle de Champlain, il n’y a rien à redire, surtout s’il s’agit d’une « salutaire entreprise critique », selon Le Devoir, qui y voit un « ouvrage très costaud à tous points de vue ». Pour en avoir lu la partie fondamentale (soit le chapitre qui porte sur l’analyse des écrits de Champlain), le jugement me semble prématuré.
La thèse de l’auteur est relativement simple. En 1632, Champlain publie le dernier de ses Voyages et, au lieu de reproduire intégralement ses ouvrages antérieurs de 1603, 1613 et 1619, il les résume, dans une première partie, avant d’enchaîner avec le matériel inédit qui couvre les années 1620-1632. En résumant ses récits antérieurs, Champlain laisse nécessairement tomber des éléments d’information ; Mathieu D’Avignon en fait la comptabilité et conclut que Champlain a délibérément remanié son texte pour faire disparaître le nom de certains contemporains (Dupont-Gravé, Dugua, etc.) et se donner le beau rôle. Il passe ensuite en revue ce que les historiens ont écrit sur Champlain en se servant de cette édition de 1632 (même si les ouvrages antérieurs demeuraient disponibles) et conclut qu’on a construit un « mythe » qu’il faut maintenant détruire.
Le problème de cet ouvrage est que l’auteur comptabilise les moindres divergences (entre les textes originaux et le résumé de 1632) et les explique par des intentions qui vont toujours dans le même sens. Or, il est évident que Champlain a coupé beaucoup d’informations (dont de nombreux passages le concernant) parce qu’elles n’avaient tout simplement plus aucune espèce d’importance en 1632. Trente ans après la vaine tentative acadienne, à un moment où Port-Royal est abandonné depuis plusieurs années, quel est l’intérêt de répéter, par exemple, que Dugua de Mons avait logé à Sainte-Croix dans la maison que Champlain avait construite, en attendant que la sienne soit prête ? Qu’il avait envoyé une barque à la baie Sainte-Marie ? Ou s’était réjoui de l’arrivée de ravitaillement ? Pour discréditer Dugua de Mons ? Pourquoi alors, après avoir fait ces coupures, Champlain ajoute-t-il de longs passages, dans cette même édition de 1632, où « il reconnaît haut et fort la contribution de Dugua à la fondation de l’Acadie » ? Comme tentative de camouflage, on a vu mieux.
Il faudra revenir sur la méthodologie de cet ouvrage, sans se laisser impressionner par le fait qu’il est issu d’un doctorat ou par les propos du recenseur qui voit déjà un manque de « maturité » chez ceux qui ne sauront pas accueillir cet ouvrage « avec tous les éloges qui conviennent ».
S’il a été relativement facile de déconstruire Dollard des Ormeaux ou Madeleine de Verchères, dont la renommée reposait sur des incidents, ou encore Jean Talon, qui a fait un passage fugace dans l’histoire de Québec, le travail de déconstruction sera plus ardu dans le cas de ce personnage qui s’est consacré à son œuvre avec plus de détermination et de constance qu’aucun de ses contemporains.

Un milliard en droits d’auteur, ça change le monde

Une romancière bien connue, riche et célèbre, s’il en est, a intenté une poursuite aux États-Unis contre l’éditeur d’une encyclopédie consacrée à son œuvre et à ses personnages. Il y en a tant qui seraient honorés de la chose… Pas elle.
Madame a demandé et obtenu une injonction pour bloquer la diffusion de l’encyclopédie et elle réclame maintenant des dommages et intérêts. En défense, l’éditeur de l’encyclopédie expose ainsi son point de vue:
« a distinguished and tremendously successful novelist demands the suppression of a reference guide to her works. [She] asserts that this reference guide infringes both her copyright […] and her right to publish, at some unidentified point in the future, a reference guide of her own. In support of her position she appears to claim a monopoly on the right to publish literary reference guides [...] relating to her own fiction. This is a right no court has ever recognized. It has little to recommend it. If accepted, it would dramatically extend the reach of copyright protection, and eliminate an entire genre of literary supplements: third party reference guides to fiction, which for centuries have helped readers better access, understand and enjoy literary works. By extension, it would threaten not just reference guides, but encyclopedias, glossaries, indexes, and other tools that provide useful information about copyrighted works ».
En bref, la romancière invoque son droit sur un ouvrage de référence qu’elle pourrait publier éventuellement… Elle aurait donc des droits sur ce qu’elle a publié et sur ce qu’elle pense publier?
Prochaines étapes : interdire les thèses, les histoires de la littérature qui mentionnent son nom, les comptes rendus sur ses oeuvres, la publication de ses propres entrevues? Bloquer ses titres sur Amazone? Poursuivre les blogueurs!?
Par prudence, je n’ai pas donné son nom, celui de son héros et le titre de ses oeuvres, et même Google ne devrait pas pouvoir me retracer. Je déclare en plus solennellement que je n’ai pas lu ses œuvres jusqu’à maintenant et que je ne pense pas les lire.

Les questions remises en question

Un récent numéro de l’Actualité contenait un article sur la réforme parlementaire. L’événement est digne de mention car ce sujet ne provoque pas de batailles dans les autobus, pour reprendre une blague bien connue, vu qu’il n’en suscite même pas au Parlement depuis plusieurs années.
Monsieur Jean-Pierre Charbonneau, ex-président de l’Assemblée nationale (1996-2002), fait trois suggestions : abolir le bâillon (qu’on a souvent utilisé à tort et à travers), « introduire », disons favoriser, les votes libres (en assouplissant la discipline de parti) et… abolir la période des questions orales, idée qu’il présente à juste titre comme inédite.
Les deux premières propositions pourraient se concrétiser partiellement sans trop de difficultés. Éliminer totalement le bâillon est illusoire mais, pendant sa présidence, monsieur Charbonneau avait justement fait mettre à l’essai des mesures visant à baliser l’emploi de cette procédure. Par ailleurs, « assouplir la discipline de parti » est utopique, car on ne desserre pas comme une ceinture cette règle non écrite mais bien inscrite dans la culture parlementaire québécoise. Monsieur Charbonneau suggère concrètement que « seuls les votes sur le budget, les motions de censure et les votes directement issus des engagements électoraux majeurs [soient] soumis à la ligne de parti ». Une proposition similaire était restée sur la table lors de la réforme de… 1984 : le président Richard Guay proposait de limiter la responsabilité ministérielle à des circonstances bien précises, histoire de rassurer les candidats à la dissidence qui se laissaient souvent convaincre que toute motion gouvernementale battue en chambre ou en commission conduit directement aux élections… Ce ne serait pas compliqué : il suffirait de codifier ce qui se passe actuellement dans un contexte de gouvernement minoritaire.
La troisième proposition heurte les colonnes du temple car elle s’attaque au plus visible des moyens de contrôle parlementaire. Aussi bien dire que cette idée ne trouvera jamais preneur dans les rangs de l’opposition et qu’aucun gouvernement n’osera la mettre sur la table.
La période des questions est une « fille naturelle » du parlementarisme québécois. Elle est née d’une faiblesse du Règlement Geoffrion (du nom du greffier décédé en 1942) qui permettait, « après l’expédition des affaires courantes », de « demander ou donner des renseignements [je souligne] au sujet de la conduite des travaux de la chambre ou au sujet de quelque autre affaire d’intérêt public », le tout « sans provoquer de débat ». La procédure était exceptionnelle (la règle générale étant que les questions aux ministres étaient posées par écrit avec un préavis) et il appartenait au président de décider de chaque cas et « de voir s’il s’agit d’une affaire d’urgence immédiate et d’intérêt public [je souligne encore] ».
Dans les années 1960, il y a des séances sans question et d’autres qui durent deux heures et plus. En 1969, la période des questions est « réglementée » et notamment limitée à un 30 minutes. On glisse des affaires « d’urgence immédiate et d’intérêt public » aux « affaires d’intérêt public, ayant un caractère d’actualité ou d’urgence ». Au fil des ans, les parlementaires en abusent en alternance, les préambules s’étirent (comme si on avait besoin d’expliquer une situation qui est connue du public et généralement bien expliquée dans les journaux du matin…) et se garnissent d’allusions politiques partisanes : comme il n’est pas possible de répliquer au ministre, on apprend vite qu’il faut frapper d’abord, le plus fort possible. La télédiffusion des débats ne fait qu’envenimer les choses. En écoutant les propos qui s’échangent maintenant, les spectateurs et les auditeurs ne peuvent absolument pas s’imaginer que ces « questions » étaient à l’origine des demandes de « renseignements » !
En 1998, le président Charbonneau était manifestement arrivé à la conclusion que cette enfant élevée dans la permissivité était incontrôlable. Il avait baissé les bras et suggéré de supprimer « toute contrainte en ce qui a trait à la forme des questions et des réponses ». N’aurait subsisté qu’une règle générale (« Les questions doivent porter sur des affaires d’intérêt public, ayant un caractère d’actualité ou d’urgence, qui relèvent d’un ministre ou du gouvernement »). On aurait supprimé les dispositions concernant les « questions interdites » (selon les règles actuelles, « les questions ne peuvent : 1· comporter ni expression d’opinion ni argumentation ; 2· être fondées sur des suppositions ; 3· viser à obtenir un avis professionnel ou personnel ; 4· suggérer la réponse demandée ; 5· être formulées de manière à susciter un débat »). En somme, les règles du débat seraient devenues « conformes à la réalité ».
Dix ans plus tard, monsieur Charbonneau juge qu’il n’y a plus d’espoir : il propose plutôt l’euthanasie.