L’opinion publique en vacances

Les nouvelles se cannibalisent. On l’a vu dans l’incident Justin Trudeau (Quel incident ? Voir la note « Just in time »). Il arrive aussi qu’elles tombent en plein « vide médiatique ». Ainsi, le 3 juillet dernier, le Procureur général du Québec annonçait que le gouvernement du Québec n’en appellera pas de la décision de la Cour supérieure du Québec sur les salaires des juges de la Cour du Québec et des cours municipales.
Il y a six ans, un « comité indépendant » recommandait d’augmenter la rémunération de ces magistrats de 31 % (trente et un) pour les années 2001, 2002 et 2003. Estimant cette augmentation injustifiée, le gouvernement québécois avait offert 8 %, puis 12 %, mais les juges ont contesté avec succès devant la Cour supérieure, la Cour d’appel et la Cour suprême.
« Que vouliez-vous qu’il fît contre trois ?, cet Horace des temps modernes ? Que ces augmentations soient 10 fois supérieures à ce que le gouvernement a offert aux employés du secteur public ne semble pas un argument valable. Ni une raison pour justifier une réaction des médias, des groupes de pressions ou des syndicats.
Corneille aurait pu ajouter : « Nous étions en vacances, et ce fut le silence ».

« Ton histoire est ‘une des pas pires’ » (titre inspiré du Frère Untel)

Dans son édition du mois d’août 2007, la revue Beaver publie le palmarès des « pires Canadiens de l’histoire ».
D’après les 14 300 internautes qui ont participé au « sondage », l’ancien premier ministre Pierre Elliott Trudeau domine le Top 10 des pires Canadiens de notre histoire ! Il est suivi du chanteur Chris Hannah (bien connu dans l’Ouest, semble-t-il…), du médecin Henry Morgentaler, de l’ancien premier ministre Brian Mulroney, des criminels ontariens Paul Bernardo et Karla Homolka, du premier ministre Stephen Harper, de la chanteuse Céline Dion, de l’ancien premier ministre Jean Chrétien, du criminel Clifford Olson et de l’homme d’affaires Conrad Black.
Pour avoir une opinion « plus réfléchie et mesurée », la revue publiée à Winnipeg a aussi demandé à 10 historiens de renom de se prononcer. Leur liste, totalement différente, comprend, le dirigeant fasciste Adrien Arcand (au premier rang), l’ancien premier ministre John Diefenbaker, un bourreau reconnu de l’armée japonaise, Inouye Kanao (« The Kamloops Kid » ? !), un ancien fonctionnaire des Affaires indiennes, Joseph Trutch, les chefs militaires John Reiffenstein et Sam Hughes, l’ancien premier ministre John A. Macdonald, l’éditeur de journaux populaires Max Aitken, le journaliste Edward Farrer (pour ses propos racistes au sujet des francophones) et un autre fonctionnaire des Affaires indiennes, Duncan Campbell Scott.
Mon premier réflexe consiste à hausser les épaules devant ce coup de pub du magazine qui a « réservé la description du choix des historiens et l’analyse des résultats du vote du public à son édition imprimée »… et vendue. Le « sondage » n’est évidemment pas scientifique, comme le service de recherche de Radio-Canada a opportunément tenu à nous le dire… Mais, en ces jours de vacuum médiatique, la « nouvelle » s’est répandue sur Internet comme un feu de broussailles au mois d’août et tous les médias ont senti le besoin d’en parler, dont Le Devoir (à la une, s.v.p.) et Radio-Canada, probablement au nom du droit du public à l’information…
Une autre approche consiste à essayer d’en tirer quelque chose, une conclusion quelconque, des interrogations pour l’avenir, des pistes de recherche, n’importe quoi, bref, pour justifier cet exercice qui aurait eu pour objectif de « faire participer le grand public à l’élaboration d’une forme de perspective historique ». Le magazine n’exploitera-t-il pas le filon jusqu’à la lie en publiant même, dit-on, une analyse (sérieuse ?) des résultats de ce « sondage »…
Faisons quand même deux constatations sans prétentions. Premièrement, malgré une certaine formation en histoire et quelques 35 ans d’expérience, je ne connais pas la moitié des « déshonorables » énumérés par les historiens. Vit-on vraiment dans le même pays ? Mes collègues ont retenu un seul Québécois, Adrien Arcand (dont le parti s’appelait pourtant Parti de l’unité nationale du Canada…), oubliant notamment les opposants à la conscription ainsi que les séparatistes et les felquistes qui ont tourné le dos au Canada assez dramatiquement, merci, mais qui n’entrent pas dans les catégories les plus sensibles des historiens consultés, soit les personnages racistes et coupables de discrimination. Le rebelle Louis Riel faisait partie des « héros » proposés mais il n’a pas atteint le Top 10.
Par contre, lorsque le peuple (essentiellement anglophone, d’après ce qu’on peut en savoir) se prononce dans l’anonymat d’Internet, il place SIX Québécois d’origine dans le Top 10 ! Dont les trois premiers ministres d’origine québécoise qui ont gouverné le Canada pendant près de 40 ans. Gênant ! Ces Québécois y fréquentent trois criminels répugnants, un chanteur punk et… le premier ministre Harper ! Honnêtement, peut-on soutenir que Céline Dion n’est pas une meilleure Canadienne que Ben Johnson, Allan Eagleson et Don Cherry?
Tout cela ne veut probablement rien dire et mieux vaut finalement prendre cet exercice pour ce qu’il vaut, c’est-à-dire pratiquement rien. L’éditeur de la revue (interrogé par la PC) a d’ailleurs déclaré que ce palmarès avait été conçu « à la fois pour rire et mais aussi pour amener les Canadiens à discuter d’histoire ».
Allons-y donc pour la première option, mais de qui rira-t-on précisément ? Et est-ce vraiment drôle ?

…Et vos fleurs de lis, sont-elles obèses ?

Non seulement fabrique-t-on des fleurdelisés dont les proportions ne respectent pas la norme légale (« La largeur et la longueur du drapeau sont de proportion de deux sur trois »), mais on trouve aussi sur le marché des drapeaux du Québec dont les fleurs de lis sont surdimensionnées. C’est ce que m’a fait remarquer un internaute à la suite de ma note précédente (Votre fleurdelisé est-il difforme ?).
Cette « mutation génétique » serait survenue à la suite de l’adoption du Programme d’identification visuelle du gouvernement du Québec en 2001. La signature gouvernementale établie à cette occasion se compose du mot « Québec » suivi d’un drapeau dont les fleurs de lis ont été agrandies.
Justifiable dans ce contexte, peut-être, cette manipulation graphique n’avait que pour objectif d’améliorer la « lisibilité » du fleurdelisé mais elle a manifestement inspiré les manufacturiers à fabriquer des drapeaux selon ce modèle qui est aussi reproduit à plusieurs endroits, dans les médias et sur Internet, notamment sur le site de Patrimoine Canada (http://www.pch.gc.ca/progs/cpsc-ccsp/atc-ac/qc_f.cfm).
Comment expliquer cette prolifération de fleurdelisés contrefaits (proportions inexactes, fleurs de lis surdimensionnées ou les deux) alors qu’il existe une loi et une réglementation claires ainsi qu’une norme technique précise (7192-175/2004) du Bureau de normalisation du Québec (http://www.drapeau.gouv.qc.ca/drapeau/specifications/specifications.html) ?
Ce n’est pas toujours de l’ignorance. L’entreprise où j’ai acheté mon drapeau hors normes était représentée au sein du comité formé par le BNQ pour établir… la norme. C’est donc qu’il y a des clients. Mais pourquoi veut-on avoir un drapeau du Québec qui n’est pas le vrai drapeau ?
Paradoxalement, c’est dans les cérémonies protocolaires que l’intégrité du fleurdelisé serait le plus en danger. Strictement interprétées, les règles de pavoisement voudraient que tous les drapeaux « nationaux » déployés lors d’un événement soient de même grandeur (format et proportions).
Le protocole québécois est souple. Il n’est pas « convenable, lit-on sur le site du MRI, de dénaturer un drapeau en changeant sa proportion, de façon par exemple à ce que les dimensions de tous les drapeaux qui font partie d’un pavoisement soient identiques ; ainsi, il est acceptable de placer côte à côte des drapeaux de 90 X 180 cm et de 120 X 180 cm ». Autrement dit, un « 3X6 » canadien devrait pouvoir s’accommoder d’un « 4X6 » québécois. Mais on penserait différemment du côté fédéral. La légende veut que le drapeau du Québec ait déjà été coupé sur place, au « bon » format. Depuis, les services protocolaires s’assureraient d’avoir des fleurdelisés « appropriés » Et il faut bien les acheter quelque part.
Les lois québécoises ne s’appliquent pas toujours à Ottawa, on l’a vu, et le ministre responsable de la Loi sur le drapeau du Québec a de toute manière beaucoup de travail à faire dans son jardin où les fleurs de lis poussent tout croche.

Saint Jean-Baptiste et Ponce Pilate

Il est devenu hasardeux de faire référence à l’histoire sainte : de moins en moins de gens comprennent les allusions aux personnages bibliques. Saint Jean-Baptiste n’a peut-être pas besoin de présentation. Ponce Pilate était préfet de Judée au moment de la crucifixion du Christ. Il a bien vu que les accusations contre Jésus ne pesaient pas lourd, mais il refusa de prendre position pour lui et, selon l’expression qui lui est collée à la peau, il « s’en lava les mains ».
C’est l’image qui m’est venue à l’esprit en apprenant la semaine dernière que le programme du 400e Québec ne prévoyait rien pour le 24 juin 2008. Craignant de politiser les célébrations, la Société du 400e aurait renvoyé dos-à-dos les organisateurs de la Saint-Jean et ceux de la Fête du Canada, en leur suggérant d’aller chercher du financement auprès de leurs gouvernements respectifs. Bref, si le dossier n’était pas politisé, il l’est maintenant !
Placer ces deux fêtes sur le même pied, dans le contexte du 400e de Québec, ne tient tout simplement pas debout. La Saint-Jean est célébrée depuis les origines de Québec. Fête religieuse, fête du Canada français et des francophones d’Amérique, fête nationale du Québec, la Saint-Jean évoque naturellement la présence française dont Québec a été le foyer en Amérique. Ainsi, l’histoire de la capitale est jalonnée de grands rassemblements de la « famille francophone d’Amérique » qui ont presque toujours eu lieu à la fin de juin : convention nationale de 1880, congrès de la langue française en 1912, 1937, 1952, congrès de la « refrancisation » en 1957. Le 24 juin a une histoire et un enracinement qui dépassent les limites de la municipalité de Québec. On fête ce jour le plus long (solstice d’été), sous diverses formes, un peu partout à travers le monde depuis la plus lointaine Antiquité. En tout respect pour ceux et celles qui y sont attachés, le premier juillet ne sera jamais rien d’autre qu’une date arbitraire qui marque l’entrée en vigueur d’une constitution.
Non seulement la Société du 400e doit revoir son programme à ce chapitre mais elle devrait elle-même, au lieu de jouer les Ponce Pilate, prendre la direction de la fête du 24 juin en 2008 et y inviter des représentants de toutes les communautés françaises d’Amérique, Las Vegas compris. C’est une dimension de l’histoire de Québec qui manque au programme.

Les loisirs d’un député de campagne

Quand les parlementaires veulent bonifier leurs conditions de travail (ce qui s’est produit plusieurs fois, au cours des 40 dernières années), les observateurs de la scène politique entendent, chaque fois, les mêmes justifications : de longues heures de travail, des séances interminables, des tonnes de dossiers, des lettres innombrables, du confessionnal le lundi, des sollicitations sans répit, les grosses noces, les bingos paroissiaux et les soupers aux hot-dogs… Un job qui tue les couples et les familles, des enfants élevés au téléphone… Il n’est évidemment pas question qu’un député poursuive sa carrière professionnelle.
On parle ici de Québec. La situation serait-elle différente à Ottawa ?
On apprenait récemment que le député indépendant de Portneuf-Jacques-Cartier à la Chambre des communes reprenait le micro à la Radio touristique. On le voyait déjà dans des commerciaux de balayeuses. On apprend de plus maintenant qu’il va commenter l’actualité à l’émission « L’Estrie d’Show » de la station Génération Rock de Sherbrooke. On ne sait s’il conduit encore des autobus de touristes.
Il ne fait rien d’illégal et on entend déjà les « j’ai bien le droit de gagner ma vie ». Évidemment. Les citoyens ont aussi le droit de se poser des questions sur leur député, compte tenu du salaire fort confortable que le Parlement lui paie pour exercer des fonctions qui sont, paraît-il, extrêmement lourdes et accaparantes. Y aurait-il moins de travail à Ottawa? Pour une rémunération bien meilleure?
Les députés qui sont peu visibles au Parlement invoquent généralement le manque de temps ou de ressources mais aussi le « système » qui leur laisse peu de marge de manœuvre. Ils mettent souvent en cause la discipline de parti. Et ceux qui sont tentés par la dissidence ou l’indépendance, pour « se donner de la corde », changent généralement d’idée après avoir réfléchi aux difficultés qu’ils pourraient avoir à se faire réélire sans l’appui du parti. Et du chef.
Ce n’est pas le cas du député de Portneuf-Jacques-Cartier qui a réussi le tour de force de se faire élire tout seul. Il est libre comme l’air, libre de dire ce qu’il veut au Parlement, d’exprimer ses opinions sur n’importe quel sujet, d’intervenir dans les commissions parlementaires, de présenter des projets de loi (sans trop d’espoir de les faire adopter, bien sûr, mais ça peut passer des messages), etc. Il a un budget pour ses recherches et peut faire appel à des professionnels du Service de la recherche de la Bibliothèque (beaucoup mieux pourvue que celle de Québec) pour lui préparer des dossiers. En élisant un indépendant, plusieurs se disaient qu’il serait intéressant de le voir brasser la cage. Pour l’instant, la seule déclaration dont on a eu entendu parler était une sortie assez mal venue contre un juge. Mais, Dieu sait comment les médias peuvent donner des échos partiels de ce qui se passe au Parlement…
Le député de Portneuf-Jacques-Cartier travaille probablement très fort en coulisses, et dans sa circonscription, où « le bien ne fait pas de bruit ». Sa grande capacité de travail semble lui permettre d’avoir deux ou trois side lines. Tout en soignant un cancer.
On savait déjà que c’était un cas.