La Côte-du-Sud

Extrait d’une conférence au 59e congrès de la Fédération des sociétés d’histoire le 30 mai 2025

« Pour certains citoyens nous sommes de la région de Québec; pour d’autres, c’est le Bas du Fleuve; pour d’autres encore, c’est la rive sud. Ne serait-il pas temps de réaliser que nous vivons dans une région bien déterminée qui a nom Côte-du-Sud? »

(A.C., Le Peuple, 14 sept. 1967)

La Côte-du-Sud suscite encore beaucoup de points d’interrogation, malgré son ancienneté. Sous le régime français, il était sûrement moins nécessaire d’expliquer ce toponyme. Un habitant sur six, environ, vivait dans la trentaine de seigneuries concédées entre Pointe-Lévy et la rivière du Loup[1].

La Côte-du-Sud, du 17e au 19e siècle
La Côte-du-Sud constituait l’extrémité de la zone habitée à l’est de Québec; Kamouraska était au bout de la route, la dernière paroisse.
Ce toponyme n’était pas officiel, mais d’usage courant : il y avait des missionnaires désignés pour exercer « dans toute la Coste-du-Sud », des notaires royaux « de la Côte du Sud », des officiers de milice « de la Coste du Sud ».
Au XIXe siècle, on trouve ce toponyme sous la plume de plusieurs auteurs : Casgrain, Aubert de Gaspé, Chauveau, Renault, Montpetit, Taché, Lemoine et probablement de plusieurs autres. Ainsi, Philippe Aubert de Gaspé a romancé les ravages commis par les troupes de Scott dans un chapitre des Anciens Canadiens intitulé « L’incendie de la Côte du Sud ».

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Chapitre 12  des  Anciens Canadiens .

En 1855, dans son Esquisse sur le Canada[2], Joseph-Charles Taché décrit la Côte-du-Sud comme une « magnifique suite d’établissements » qui est « connue et célèbre dans le pays ». On notera que « sa » Côte-du-Sud s’étend jusqu’à Rimouski.
Mais, quelques années plus tard, dans son Dictionnaire généalogique des familles canadiennes, Mgr Tanguay évoque un changement de perception : il parle de L’Islet et des paroisses voisines comme d’une région « qu’on appelait la Côte du Sud » [sic], signe que ce toponyme n’est plus aussi courant.
Depuis le début du 19e siècle, le territoire a beaucoup évolué. La population de la Côte-du-Sud a bougé vers l’intérieur, en peuplant l’arrière-pays, vers l’est et le nord, en contribuant au développement du Bas-Saint-Laurent et du Saguenay, et bien sûr vers les villes et les États-Unis. Un Bas-Canadien sur 14 y vivait en 1844, un Québécois sur 22 en 1891, un sur 36 en 1941, et un sur 90 aujourd’hui.

De la Côte-du-Sud au « Bas-de-Québec »
Cette évolution n’est sûrement pas étrangère à l’effacement de toponyme « Côte-du-Sud » au tournant du XXe siècle : on voit plus souvent l’expression « Bas-de-Québec » ou « Bas-Québec » pour désigner ce qui se trouve à l’est de Québec et Lévis. Ainsi, vers la fin des années trente, François Hertel a écrit un Hymne au « Bas de Québec[3] ». En 1941, Marie Bonenfant met cette expression dans la bouche d’un personnage montréalais de son roman Canadiennes d’hier ; dans sa perspective montréalaise, « Être bas de Québec » signifie quelque chose comme « ancien » ou « vieux jeu ». Donc, un petit côté péjoratif.

Canadiennes d'hier, p. 214

Extrait de roman Canadiennes d’hier.

La renaissance
On recommence à parler de Côte-du-Sud dans les années 1950, probablement sous l’influence de la Société historique de Kamouraska qui change de nom pour Société historique de la Côte-du-Sud en 1953.
Le toponyme acquiert une certaine notoriété au cours de la décennie suivante. En février 1969, selon un journaliste du Peuple, au moins une douzaine d’organismes s’identifient à la Côte-du-Sud, dont la Coopérative agricole de la Côte-du-Sud (créée en 1966). Le Peuple lui-même s’identifie comme « organe de la Côte-du-Sud ».
En 1962, des représentants du monde municipal créent le Conseil d’aménagement et d’expansion de la Côte-du-Sud[4] (dont le siège social est situé à La Pocatière). Cet organisme fait aussitôt préparer une magnifique « Carte routière et touristique de la région de la Côte-du-Sud, comprenant les comtés de Bellechasse, Montmagny, L’Islet. Kamouraska », en s’inspirant de ce que faisait la France pour ses diverses régions économiques et touristiques ; cette carte aurait été la première initiative du genre au Québec. Elle indique même les phares, les points de vue panoramiques et les croix de chemin. Elle mentionne l’« archipel de la Côte-du-Sud », un toponyme malheureusement oublié par la suite.

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Carte routière et touristique de la région de la Côte-du-Sud publiée dans l’Annuaire du Québec en 1962. Dressée par Michel Brochu, géographe, de l’équipe J.-C. Lahaye, urbaniste-conseil, et dessinée par M. Boivin, du ministère de l’Industrie et du Commerce.

Archipel Carte CDS 1962

 L’« archipel de la Côte-du-Sud » sur la carte de 1962.

La partition
Ce mouvement « identitaire » frappe un mur en 1966. Cette année-là, le Québec est découpé en dix régions administratives en fonction des « pôles d’attraction » et de leurs « zones d’influence[5] ». On ne parle plus d’histoire.
Le Bas-Saint-Laurent-Gaspésie s’empare du Kamouraska tandis que le reste de la Côte-du-Sud est inclus dans la région de Québec. Ce « reste » est pourtant puissant car les circonscriptions de Bellechasse, Montmagny et L’Islet ont chacune leur ministre en 1966, mais ils plaideront en vain pour la création d’une sous-région « Côte-du-Sud » avec Montmagny comme capitale. Il faudra attendre 20 ans avant de voir naître une région administrative distincte sur la rive sud, détachée de Québec. Elle s’appellera d’abord « Québec-Sud » en 1987 puis, « Chaudière-Appalaches » en 1988.

Ce découpage administratif aurait eu un impact limité si on n’avait pas bêtement utilisé la même carte pour définir une « région touristique » sur la rive sud et la doter d’une association touristique régionale[6]. Les régions administratives visent à encadrer la population et les municipalités, à planifier le développement, à dresser des statistiques. On les désignerait par des numéros que ça ne changerait pas grand-chose. Une région touristique est autre chose. C’est une image pour les visiteurs.

La marginalisation
Quand le gouvernement délègue ensuite la promotion touristique à des associations touristiques régionales, la Côte-du-Sud, qui est déjà « partitionnée » depuis 1966, est carrément marginalisée au sein d’une association qui s’appelle d’abord « Beauce-Appalaches[7] », en 1977. Trois ans plus tard, on change de nom pour « Pays de l’Érable », afin que « les intervenants en tourisme », et particulièrement ceux de Montmagny-L’Islet, s’identifient davantage à leur association touristique[8]. La carte de cette région touristique comprenait quand même une section nommée « Côte-du-Sud », qui est disparue par la suite, avec presque toute l’information historique.

Pays de l'Érable - carte

 Dans le « Pays de l’érable », il y avait une sous-région « Côte-du-Sud ».

Moins de dix ans plus tard, on constate que ce n’est pas une bonne idée et on mobilise les consultants, Pluram[9] et Éverest. Cette dernière constate en 1989 que la région se subdivise « en trois zones distinctes auxquelles sont rattachés des produits diversifiés. Il n’existe donc pas d’homogénéité dans l’offre touristique. Le caractère propre à chacune des régions ne crée pas de sentiment d’appartenance à la région “ Pays-de-l’Érable ҅҅” chez les intervenants régionaux[10] ».
La firme Éverest propose de donner à la région touristique le même nom que la région administrative, soit Chaudière-Appalaches, ce qui fut fait en 1990.

Secteurs touristiques

Chaudière-Appalaches aujourd’hui.

On passe donc de la Beauce à la Chaudière, et la Côte-du Sud disparaît des guides malgré son potentiel touristique supérieur. C’est Pluram qui le dit : « Le littoral renferme de façon générale les plus riches composantes patrimoniales et muséologiques de la région du Pays-de-l’Érable »; la Côte-du-Sud possède les attraits « pour devenir une destination touristique de premier choix » et « percer sur les marchés extérieurs[11] ».
Il eut mieux valu faire appel aux consultants plus tôt : ils auraient aisément démontré que le découpage touristique était mauvais, mal fondé, non seulement au point de vue historique, mais aussi, et de façon peut-être encore plus évidente, aux points de vue géographique et touristique. La Carte routière et touristique de 1962 avait pourtant montré la voie vingt ans plus tôt.
Il ne fait aucun doute qu’on aurait plus facilement « vendu » une région touristique qui se serait étendue de Beaumont à Saint-André, une région qui a une profondeur historique, une continuité géographique, une homogénéité socio-économique, bref, une identité, depuis longtemps. On a bien fait une association touristique régionale distincte pour Charlevoix, qui n’est pas une région administrative et qui compte la moitié moins d’habitants que la Côte-du-Sud.

Côte -du-Sud prov.

La circonscription Côte-du-Sud

On peut se consoler avec la « consécration » récente de la Côte-du-Sud sur les cartes électorales : « Côte-du-Sud », pour le Québec, « Côte-du-Sud−Rivière-du-Loup−Kataskomiq−Témiscouata », pour notre Canada multiculturel. Il manque Bellechasse, dans les deux cas, et rien n’est assuré. Une carte électorale, ça se change. On a bien remplacé Octave-Crémazie par Maurice Richard !


[1] Sur la Côte-du-Sud, voir Gaston Deschênes, La Côte-du-Sud, cette inconnue, Sillery, Septentrion, 1990, 82 p.; Jacques Saint-Pierre, La Côte-du-Sud, Québec, IQRC, 2000, 180 p.

[2] Paris, Bossange, 1855.

[3] Poèmes d’hier et d’aujourd’hui, 1927-1967, Montréal, Parti-pris, 1967, p. 20-21.

[4] Devient le « Conseil de Développement de la Côte du Sud » en 1970.

[5] Les régions administratives du Québec, Québec, Publications du Québec, 1990, p. 1-2.

[6] Les associations touristiques régionales sont des organismes privés sans but lucratif et autonomes, créés par leur milieu régional et regroupant des membres provenant du secteur touristique (hébergement, attraits, équipements, événements, commerces, etc.).

[7] Imaginée par des étudiants du cégep de Granby. Le Guide, 30 mars 1977.

[8] Le Guide, 29 octobre 1980.

[9] Plan de développement touristique, 1987, p. 65.

[10] Résumé du plan de commercialisation, p. 7-8.

[11] Ibid., p. 6 et 82. Éverest était encore plus explicite : « Le littoral constitue un atout pour la région puisqu’il permet de positionner des produits sur un circuit touristique naturel du Québec [souligné dans le texte] générant un flux touristique considérable ». Résumé du plan de commercialisation, p. 8.

 

Albert Legros, artisan de Saint-Jean-Port-Joli (1863-1946)

Son grand-père, Jean-Baptiste
Le premier Legros à Saint-Jean-Port-Joli est le grand-père d’Albert, Jean-Baptiste, fils de Jean-Baptiste Legros et de Geneviève Charron, né et baptisé le 19 décembre 1803 à Boucherville. Son père était cordonnier ; sa mère était la sœur d’Amable Charron (1785-1844), de Saint-Vincent-de-Paul (île Jésus), qui est venu exécuter plusieurs contrats pour des fabriques de la Côte-du-Sud (Saint-Michel, Rivière-Ouelle, Saint-Roch-des-Aulnaies) et s’est finalement établi à Saint-Jean-Port-Joli, au début des années 1810, comme maître-sculpteur et architecte, puis comme marchand vers 1817[1].
La venue de Jean-Baptiste Legros à Saint-Jean n’est probablement pas étrangère à la présence de son oncle Amable, mais on n’a pas la preuve qu’il a travaillé pour lui.
Sa première trace dans les registres est son mariage, le 26 février 1827, avec Madeleine Tremblay, fille d’Eucher Tremblay, menuisier. L’époux est journalier, mais sa signature témoigne d’une certaine instruction.
Entre 1828 et 1849, Madeleine Tremblay donne naissance à 14 enfants dont 11 atteignent l’âge adulte et 9 se marient.
Les deux célibataires ont eu des destins différents : François Théophile a été tué accidentellement à 17 ans au cours d’une expédition de chasse à la Batture, tandis que Délima, la vendeuse de bonbons, est morte à 99 ans. Arthur Fournier et l’abbé Verreault leur ont consacré quelques pages dans leurs mémoires.
Au moins trois enfants de Jean-Baptiste sont allés vivre aux États-Unis : Norbert, Louis Édouard et Poméla. Deux autres, Tertulien et Gaspard, sont allés s’établir dans les paroisses ouvertes le long de la route Elgin.

Dans les années 1860, Jean-Baptiste tenait une maison de pension[2].

Legros, JB 1863-JQ 12 déc. pension
Il meurt à Saint-Jean le 23 mai 1896, à 93 ans, et il est inhumé deux jours plus tard.

Legros, JB 1896 décès

Legros, JB signature 1827

Tableau 1 – Enfants de Jean-Baptiste Legros dit Saint-Laurent et Madeleine Tremblay

Prénom de l’enfant Naissance
Baptême
Lieu
Mariage
Lieu
Conjoint (e) Décès
Sépulture
Lieu
Tertulien 1828-05-25
1828-05-26
SJPJ
1852-11-16
SJPJ
1867-08-19
SJPJ
1. M.-Célanire CHOUINARD
2. Henriette
CARON
1897-07-03
1897-07-05
Saint-Pamphile
Gaspard
(né Abraham)
1829-10-30
1829-10-31
SJPJ
1861-10-29
SJPJ
Caroline OUELLET -
1919-03-17
SJPJ
Lucien 1830-11-05
1830-11-06
SJPJ
1853-08-09
SJPJ
1889-11-26
SJPJ
1. Éléonore
CARON
2. M. Alarie
DUVAL
1918-12-01
1918-12-03
SJPJ
Fortunat 1832-03-30
1832-04-01
SJPJ
1858-02-15
Québec (ND)
1874-04-16
Beauport
1. Catherine CONNOR
(ou Sophie)
2. Marguerite MERCIER
1910-07-20
1910-07-22
SJPJ
Cyprien 1833-12-09
1833-12-10
SJPJ
1838-03-02
1838-03-04
SJPJ
Pierre Théophile 1835-06-27
1835-06-28
SJPJ
1838-02-20
1838-02-22
SJPJ
M. Madeleine Alphonse (ou Arthémise) 1836-10-26
1836-10-28
SJPJ
1870-08-16
SJPJ
Joseph GAGNON -
1925-10-12
SJPJ
Norbert 1838-01-26
1838-01-28
SJPJ
1861-02-11
St-Antoine-Abbé
Lina PARENT
(de Detroit)
1892-08-17
1892-08-19
SJPJ
Francois Theophile 1839-08-26
1839-08-27
SJPJ
(accident de fusil) 1856-08-28
1856-09-03
SJPJ
M. Justine Elzire Rose Delima 1841-11-15
1841-11-17
SJPJ
1941-09-07
1941-09-10
SJPJ
Louis Édouard 1843-09-12
1843-09-13
SJPJ
1871-05-15
Gardner, Mass.
Euphémie DANSEREAU 1923-06-19
Fitchburg, Mass.
Marie Pomela (ou Pomena) 1845-06-07
1845-06-09
SJPJ
1869-10-27
SJPJ
Elzéar
DARIS
1915-07-27
Ashburnham, EU
Louis Wenceslas 1846-08-30
1846-09-01
SJPJ
1846-09-17
1846-09-18
SJPJ
Marie Alvina 1849-03-26
1849-03-27
SJPJ
1880-11-23
SJPJ
Pascal FOURNIER -
1942-08-18
SJPJ



Son père, Lucien
Le père d’Albert Legros, Lucien, est né à Sant-Jean-Port-Joli le 5 mai 1830. Le 9 août 1853, il épouse Célanire Chouinard qui donne naissance à 7 enfants dont 5 parviennent à l’âge adulte et se marient (deux hommes, Albert et Lucien, et trois femmes).

Tableau 2 – Enfants de Lucien Legros et d’Éléonore Caron

Prénom de l’enfant Naissance
Baptême
Lieu
Mariage
Lieu
Conjoint (e) Décès
Sépulture
Lieu
Anonyme 1856-04-13
1856-04-14
SJPJ
1856-04-13
1856-04-14
SJPJ
Marie Joséphine 1858-12-13
1858-12-13
SJPJ
-
1863-12-03
SJPJ
Marie Emma ou Alma 1860-09-06 1860-09-06
SJPJ
1886-01-19
SJPJ
Alfred
FOURNIER
?
Albert 1863-05-17
1863-05-18
SJPJ
1885-02-10
Lévis
1898-06-14
SJPJ
1. Elmire
GAGNON
2. Alexina FRÈVE dit LALLEMAND
1946-06-20
1946-06-24
SJPJ
M. Éléonore 1866-06-25
1866-06-26
SJPJ
1890-10-28
SJPJ
Magloire
CARON
1960-08-07
1960-08-11
SJPJ
Lucien 1869-01-02
1869-01-02
SJPJ
Marié aux ÉU Georgianna LEGENDRE? 1953
Fitchburg, ÉU
M. Joséphine Émélie 1872-03-29
1872-03-31
SJPJ
1891-01-27
SJPJ
Magloire BOURGAULT 1935-10-14
1935-10-17
SJPJ

Lucien fils émigre aux États-Unis, probablement en 1888, et meurt à Fitchburg, Mass. (au nord-ouest de Boston), où il était charpentier. Il devait être assez l’aise puisqu’il a une stèle à double face dans le St. Joseph Cemetery de Fitchburg[3].

Legros, Lucien fils stèle 2 Legros, Lucien fils stèle 1

La plus jeune des filles, Émélie, épouse Magloire Bourgault, mère des célèbres sculpteurs. Ces derniers ne sont donc pas des descendants d’Amable Charron, comme on l’a écrit, mais de sa sœur, Geneviève.
Célanire Chouinard meurt le 29 avril 1889 et, le 26 novembre suivant, Lucien Legros épouse Marie-Alarie Duval, aussi appelée Valérie. Il meurt à Saint-Jean-Port-Joli le 1er décembre1918 à 89 ans.

Albert
Albert est donc le seul enfant de Lucien à perpétuer le nom Legros à Saint-Jean-Port-Joli et il le fait de façon exceptionnelle, ses épouses ayant donné naissance à 27 enfants (en comptant Victor, né à Montréal) dont 9 avec Elmire Gagnon (épousée le 10 février 1885) et 18 avec Alexina Frève dite Lallemand (épousée le 14 juin 1898). Dix-huit enfants ont atteint l’âge adulte, dont 14 mariés, 3 célibataires et une religieuse.
Il serait difficile de suivre à la trace cette vingtaine d’enfants, dont plusieurs ont quitté leur paroisse natale.
Les plus vieux ont été attirés par les États-Unis et deux y sont restés.
Joséphine a séjourné à Fitchburg de 1904 à 1907, comme le précise sa déclaration lorsqu’elle y est retournée, via Swanton, le 5 avril 1909[4]. Elle est couturière (seamstress) et dit se rendre chez Lucien Legros fils, son oncle, qui demeure au 63, Columbus St.

Legros, Josephine 5 avril 1909

Elle se propose de rester de façon permanente, mais elle revient (entre 1915 et 1921) et se marie à Saint-Jean-Port-Joli en 1921.

Tableau 3 – Enfants d’Albert Legros et d’Elmire Gagnon (1885-1896)
et d’Alexina Frève dit Lallemand (1899-1920)

Prénom de l’enfant Naissance
Baptême
Lieu
Mariage
Lieu
Conjoint (e) Décès
Sépulture
Lieu
Elmire Joséphine 1885-12-02
1885-12-02
SJPJ
1921-01-26 Philias
FOURNIER
(remarié Q.1927)
-
1923-01-29
SJPJ
Louis-Élie-Albert 1887-03-22
1887-03-22
SJPJ
1888-09-11
1888-09-12
SJPJ
J.-Victor-Pierre, dit Victor 1888-08-10
1888-08-10
Montréal
1915-11-08
ÉU
Selda (ou Leda)
ROY
Après 1940, prob. (À Fitchburg où il était « contracteur »)
J.-Léon-Ferdinand, dit Léo 1890-05-18
1890-05-18
SJPJ
Célib.,
commis chez Lavallée
-
1966-07-25
SJPJ
Josaphat 1891-11-11
1891-11-11
SJPJ
1914-10-06
SJPJ
1954-02-17
SJPJ
1. Albertine
BERNIER
2. Mercédès
BERNIER
1957-12-05
1957-12-09
SJPJ
(menuisier-charp.)
Sylvio (Serius au rec. 1901) 1892-11-18
1892-11-18
SJPJ
1917-12-24
MTL
Emma
GAGNÉ
Après 1957. (Ouvrier en métal à MTL, puis vécut en Ontario)
Charles Raoul 1893-10-19
1893-10-19
SJPJ
1893-10-21
1893-10-22
SJPJ
Jean-Baptiste 1894-12-31
1894-12-31
SJPJ
? Aux ÉU
François-Xavier 1896-04-08
1896-04-09
SJPJ
1916-12-30
Cyrville (Ont.)
Rose
LADOUCEUR
Après 1957
Deuxième lit
Albert-Louis Philippe 1899-04-16
1899-04-16
SJPJ
1901-03-16
1901-03-17
SJPJ
Henriette Alexina 1900-03-27
1900-03-27
SJPJ
1922-11-21
Sault-Ste-Marie
Fred
SACHRO
1974
Ontario
Alphonse-Gabriel 1901-06-24
1901-06-26
SJPJ
1901-07-13
1901-07-14
SJPJ
J. Charles Léopold 1902-07-12
1902-07-12
SJPJ
1935-03-14
Québec
Jeanne VAILLANCOURT -
1977-08-15
SJPJ
M. Jeanne Albertine 1903-09-04
1903-09-04
SJPJ
1970 ?
Montréal
Juliette Hermance Laurentia 1904-09-15
1904-09-15
SJPJ
(Servante chez un Sirois à Ste-Anne. V. rec. 1921) ? Célibataire -
1923-09-03
SJPJ
Thérèse-Julie-Héléna 1906-02-13
1906-02-14
SJPJ
1906-09-28
1906-09-29
SJPJ
Albert Rolland 1907-03-28
1907-03-28
SJPJ
1940-12-02
Québec
Antonia RICHARD -
1958-12-16
SJPJ
Samuel André 1908-12-30
1908-12-31
SJPJ
1941-11-19
SJPJ
Gertrude MIVILLE 1993-12-12
1993-12-14
SJPJ
Marie-Éliane (au rec. 1911 : Liliane) 1910-02-21
1910-02-21
SJPJ
1913-11-06
1913-11-07
SJPJ
Jean-Julien 1911-06-17
1911-06-17
SJPJ
1911-08-29
1911-08-30
SJPJ
Dominique Henri 1912-10-03
1912-10-04
SJPJ
1945-06-16
Québec
Yvette
ROBITAILLE
1953-03-08
1953-03-11
SJPJ
Maurice Léonard 1913-12-28
1913-12-28
SJPJ
1938-10-12
SJPJ
Léonie
DUBÉ
-
1993-04-10
SJPJ
Marianne-Germaine 1915-07-05
1915-07-06
SJPJ
1918-11-06
1918-11-07
SJPJ
Jos. Louis Victor André 1916-08-03
1916-08-03
SJPJ
1916-12-15
1916-12-17
SJPJ
Jeanne Émérentienne 1917-09-18
1917-09-18
SJPJ
Sœur St-Joseph
de St-Vallier
1943-01-02
2008-01-11
2008-01-14
Québec
Cécile Geneviève 1918-11-16
1918-11-17
SJPJ
1948-07-12
SJPJ
Rosario
ROBICHAUD
1983-01-28
1983-01-31
SJPJ
Madeleine 1920-06-01
1920-06-01
SJPJ
1941-08-18
(N.-D. de Québec)
Léonard
JOUBERT
1993-02-11
-
Montmagny

En mars 1910, les frères Victor (21 ans), « Josepha » (19) et Jean-Baptiste (16) entrent aux États-Unis par Newport.

Legros frontière Newport 22 mars 1910

Les trois en sont à leur premier séjour. Ils se rendent chez leur sœur Joséphine à Fitchburg, et se proposent de demeurer aux États-Unis de façon permanente[5].

Legros, Victor 1910

Legros, Josaphat 2024-09-07 195411

Legros, JB 1910 215532

Josaphat est revenu et s’est marié en 1914. Victor est resté. Selon sa carte d’enregistrement, il était charpentier pour les frères Fournier en 1917[6]. On le trouve encore au recensement de 1940, « contracteur » à Fitchburg, et en 1953, date de la mort de son demi-frère Henri.

Legros, Victor Enregistrement 1917

Jean-Baptiste s’est établi à Leominster, près de Fitchburg, où il a travaillé comme pressier (press worker) pour Viscoloid Co., une entreprise qui fabriquait des objets en plastique[7].

Legros, JB 2024-09-01 181207 Legros, Jean-B. 1925

En 1915, Léo est aussi allé chez sa sœur Joséphine, qui résidait alors à Leominster[8]. Il n’y est pas demeuré, car on le retrouve commis chez Lavallée au recensement de 1921.

Legros, Léo 2024-09-01 201206

Sylvio et François-Xavier iront vivre en Ontario. Ils sont décédés après 1957. Sylvio a connu précédemment des difficultés matrimoniales à Montréal car il annonce dans La Presse du 26 juillet 1946 qu’il n’est plus responsable des dettes de sa femme!

Legros, Sylvio Presse 26 juillet 1946

Les enfants du « deuxième lit » ont été moins nombreux à quitter Saint-Jean. Henriette s’est mariée et est allée vivre en Ontario où elle est morte en 1974[9], Léopold et Albertine sont allés vivre à Montréal et Jeanne est entrée en religion. Josaphat et ses fils ont continué la tradition de la charpenterie.

Legros, Henriette 2024-09-01 203731

Une lignée d’artisans
Albert Legros poursuit la lignée des artisans Legros à Saint-Jean-Port-Joli.
Fils de cordonnier, son grand-père Jean-Baptiste était le plus souvent identifié comme « menuisier », mais comme « charpentier » à son décès. Dans le recensement de 1851, comme si le recenseur était parti sur son élan, les cinq plus vieux de ses enfants (même Arthémise…) sont aussi marqués « menuisier ». Même Édouard qui a 9 ans.
Dans les registres des naissances, Lucien est désigné comme « menuisier » ou « ouvrier », mais, dans les recensements (1871-1901), il est le plus souvent inscrit comme « charpentier », sauf en 1851 où il est « horloger ».
Le métier d’Albert varie avec le temps dans les registres. Au XIXe siècle, il passe de « menuisier » à « mécanicien », à « charpentier », à « ouvrier » et même à « industriel » ; par la suite, on revient à « menuisier », mais, dans les recensements, c’est généralement « charpentier », de 1881 à 1931 (dernier recensement accessible), sauf en 1911 où on le dit « peintre ». À noter qu’on ne voit jamais, sauf erreur, le titre de navigateur ou de marin dans ces documents (registres et recensements).
Cette diversité illustre bien la polyvalence de cette lignée dont il faudrait étudier les réalisations avec plus de profondeur (au moyen des documents notariés, entre autres) et on ne trouvera ici qu’un bref survol, un bien mince état des réalisations de ces trois hommes et de leurs frères, car plusieurs autres Legros ont pratiqué les mêmes métiers.
Dans son Mémorial, Arthur Fournier écrit que Lucien Legros avait, sur l’emplacement du quai, un chantier « où fut construit [sic] par lui, ses frères et leur vieux père [Jean-Baptiste] plusieurs bricks qu’ils allaient vendre ensuite en Europe. On y construisit aussi plusieurs belles goélettes qui furent également vendues un peu partout ; ce qui donnait à ce petit coin de nos rives un air d’activité qui était loin d’être désagréable[10] ».
« Plusieurs », c’est vague. On sait malheureusement peu de choses sur la construction navale à Saint-Jean-Port-Joli. Dans Les goélettes à voile du Saint-Laurent (L’Islet-sur-mer, Musée maritime Bernier, 1982), Alain Franck a recensé les navires à voiles construits dans chaque village entre Montmagny et Rivière-du-Loup de 1860 à 1930.

Tableau 4 – Navires à voile construits à Saint-Jean-Port-Joli de 1860 à 1930
(d’après le dépouillement des enregistrements fait par Alain Franck)

Enreg. Nom Date Long. Larg. Prof. Tonn. Constructeur
46-186 Élie 1861 57.0 20.0 6.1 40
58-875 Catherine 1866 66.5 21.0 7.9 60
52-850 Marie-Célina 1866 55.0 16.9 7.4 38
59-934 Joséphine 1869 65.0 22.2 5.1 51
59-932 Salomée Amédée 1869 51.0 16.0 6.2 29
69-649 Marie-Louise 1873 34.0 11.5 5.0 10
69-369 Rose-Anna 1874 45.2 16.5 6.5 29
73-044 Marie-Ste-Anne 1875 60.5 17.9 8.0 46
69-659 St-Joseph 1875 39.0 15.0 6.0 17
74-277 Trois-Saumons 1876 67.0 19.0 5.0 45
75-6676 Marie-Sarah 1877 51.8 17.0 6.8 37
85-855 Alma 1882 31.2 11.0 4.3 9
85-758 Varuna 1883 51.0 14.0 6.0 23
103-370 Adjutor* (à Trois-Saumons) 1895 60.6 20.5 5.4 41
107-234 St-Joseph Trois-Saumons* 1898 49.8 18.2 5.6 27
*Sloop

À Saint-Jean[11], il a compté 15 navires, soit 13 goélettes et 2 sloops (un navire muni d’un seul mât), dont un à Trois-Saumons, mais aucun brick. Y en a-t-il eu avant ? Franck s’appuie sur les enregistrements maritimes, mais est-ce qu’on a pu construire des navires sans les enregistrer ? Ça pourrait être le cas de navires de faible tonnage ou de navires disparus en mer avant d’être enregistrés, écrit-il[12]. Aurait-on pu aussi exporter des bricks (qui sont de plus fort tonnage que les goélettes et beaucoup moins nombreux) sans les enregistrer ?
À Saint-Jean, la majorité des 15 navires ont été construits par Lucien Legros (sept) et son frère Gaspard (un)[13]. Il est possible qu’ils aient aussi participé à la construction de navires enregistrés par d’autres personnes (comme le marchand Burke) qui n’étaient pas les véritables constructeurs. Et nul doute que leurs enfants ont collaboré à leurs travaux.
Dans son Historique du chenal du sud dans l’estuaire moyen du Saint-Laurent, Jean Parent a ajouté six navires construits entre 1823 et 1856, soit deux goélettes et quatre brigantins, un navire qui n’a de voiles carrées qu’au mât de misaine alors que le brick en porte à ses deux mats. Un seul de ces brigantins est attribué à Lucien Legros, mais il a pu en construire d’autres, tel que mentionné précédemment[14]. À noter que Jean Parent s’appuie sur les recherches de Paul Terrien qui n’a pris en compte que les navires de plus de 100 tonneaux, ce qui exclut probablement plusieurs petits bâtiments.

Tableau 5 – Navires à voile construits à Saint-Jean-Port-Joli de 1820 à 1860
(d’après la compilation de Jean Parent)

Date Nom Type Constructeur
1823 Caroline Goélette deux-mats Jean-Marie Bélanger
1824 True Friend Brigantin Jean-Marie Bélanger
1825 Faith Brigantin Jean-Marie Bélanger
1825 Caroline Goélette deux-mats William Price
1854 Jean-Baptiste Brigantin Lucien Legros
1856 St-Jean-Baptiste Brigantin

Le premier tronçon du quai, en 1877, fut construit « sous la direction de Lucien Legros, charpentier de navire[15] ». En 1913, Legros est nommé « maître du quai » par le gouvernement fédéral ; le titre du Soleil du 27 janvier (« Des places pour les bleus ») laisse entendre que ce serait une récompense politique. C’était un observateur du fleuve, écrit l’abbé Verreault : « Casquette de marin bien plantée sur la tête, barbe blanche en collier, voix forte et rocailleuse, c’est ainsi que j’ai connu l’ancêtre Lucien Legros, marin alors à la retraite et surveillant du fleuve lui aussi[16]. »
Vers 1895, une sorte de kiosque fut érigé dans le cimetière « au-dessus du Christ en croix afin de le préserver de la pluie ». Fournier ajoute que le plan de ce kiosque « fut dessiné par Albert Legros, artiste-menuisier et exécuté par lui et Ernest Bernier, maître-menuisier et frère de l’architecte Charles Bernier de Montréal. Ce léger et élégant ouvrage contribue à donner du relief à notre cimetière qui, aujourd’hui est de l’avis de tous ceux qui le visitent, l’un des plus beaux du bas de Québec[17] ».
Albert Legros était parmi les menuisiers qui ont travaillé à la construction du couvent en 1903 ; son père, Lucien, était un des calfats[18].

Banque et personnages
Lucien Legros, 2e à gauche; Albert, 1er à droite.

En 1905, une banque est ouverte à Saint-Jean. Fournier précise : « Un grand comptoir vitré d’un travail très remarquable fait de merisier, frêne et noyer noir, dut [sic] à l’habileté et au bon goût de l’artiste-ébéniste […] Albert Legros, fut dressé à partir du mur de l’est, venant à l’ouest dépassant la porte d’entrée, puis faisant un coude à angle droit venait rejoindre le mur sud, et à cet endroit une porte de la même hauteur du comptoir s’ouvrait pour le passage du gérant et des commis[19] ».
En 1922, Albert Legros, aidé de son fils Josaphat et de plusieurs autres journaliers, réalise le perron en asphalte de l’église et de la sacristie[20].
L’abbé Verreault écrit qu’Albert Legros « avait un talent remarquable pour la menuiserie. Il ajoutait aux travaux pour une clientèle nombreuse la fabrication d’au moins une chaloupe par année[21] ».
Vers la fin de sa vie, au moment où la sculpture prend son essor à Saint-Jean-Port-Joli, Albert Legros s’adonne à diverses formes d’artisanat. Un correspondant de La Presse le « découvre » en 1932 :

« Voici que l’on vient de signaler à l’attention du public un compatriote de Médard Bourgault qui, s’il n’a pas son genre en statuaire, n’en est pas moins remarquable par son ingéniosité, son habileté, sa patience dans les travaux de fine menuiserie, comme dans ceux du fer, du plomb, etc. Ce nouvel artiste de Saint-Jean-Port-Joli est M. Albert Legros, oncle de Médard Bourgault. M. Legros est charpentier, menuisier, ébéniste, maçon, plombier, serrurier, etc. Et il n’y a pas pour lui de secrets dans tous ces métiers : il est de plus un dessinateur de très grande habileté ; en outre, un ancien constructeur de navires ce qui fait qu’il aime de préférence à dessiner des navires de toute nature.
Car c’est grâce, sans doute, à ce dernier métier, qu’il a exercé dans sa jeunesse, qu’il vient de terminer la construction patiente et longue d’un bateau-bijou qui lui a coûté plus de 500 heures d’un travail ardu, appliqué et réfléchi. C’est un ancien navire, un trois-mât carré qui mesure quarante-deux pouces de pont, et trente-deux de quille, dont le grand mât atteint une hauteur de trente-huit pouces. C’est un chef-d’œuvre de patience, d’habileté, d’ingéniosité, d’observation. Et tout dans ce petit navire fonctionne avec une précision mathématique. On tire un câble — une ficelle, en l’occurrence, — et aussitôt une vergue s’élève, s’incline ou s’apique. Rien ne manque. C’est une œuvre de première valeur[22] ».

Legros, Albert La Presse 31-08-1932-2

L’Événement du 1er juin 1932 rapporte que Legros a refusé « une belle offre » pour son bateau et qu’il est en train de négocier « un bon bargain » avec un Américain par l’entremise de son neveu Médard Bourgault. En août, il expose son œuvre à l’Exposition de Québec. La Presse du 31 août 1932 (sous le titre « Village célèbre dans l’art de la sculpture ») publie une photographie d’Albert avec son œuvre et ne tarit pas d’éloges envers l’artisan de Saint-Jean-Port-Joli : « Ici, c’est l’ébéniste à la mode, le menuisier expert, le charpentier de navire renommé ; il est habile dessinateur et conserve vigoureusement toutes ses facultés physiques et son imagination d’artiste-né ». Le deux-mat miniature vaut à son auteur une médaille d’argent dans la catégorie « Arts appliqués[23] »
Deux ans plus tard, un correspondant anonyme (qui pourrait bien être Gérard Ouellet) fait aussi l’éloge de Legros sculpteur :

« À propos de sculpture sur bois, ajoutons ici que M. Albert Legros, l’oncle de nos amis [les frères Bourgault], a pratiqué cet art avec beaucoup de succès, lui aussi, au cours de I’hiver dernier. II a sculpté toute une quantité de choses ravissantes : des écussons divers, des motifs purement canadiens, des sujets symboliques, où figurent le castor et la feuille d’érable, des ancres superbes enroulées de cordages, avec le portrait de Jacques Cartier à même, et jusqu’à des arbalètes moyen-âge ; tout cela sculpté en relief, et avec quel succès ?… C’est cet été qu’on va célébrer, avec tout l’éclat possible, le 4ième centenaire de la découverte du Canada ; les visiteurs, les touristes pourront donc trouver, chez M. Legros, de vrais beaux souvenirs de la fête[24] »

Albert Legros est décédé le 20 juin 1946. Le Soleil lui a consacré trois lignes le 5 juillet et il ne semble pas y avoir de compte rendu des funérailles. Une rue de Saint-Jean-Port-Joli porte le nom de Legros et honore l’ensemble de la famille. Albert lui-même aurait mérité mieux.

Legros, Albert 1946 décès Le Soleil 5 juillet

Legros, Albert 1898 signature

 


[1] Sur Charron, voir Gaston Deschênes Amable Charron et Chrysostôme Perrault, sculpteurs de Saint-Jean-Port-Joli, La Pocatière, Société historique de la Côte-du-Sud, 1983, 125 p. (Cahiers d’histoire ; 18).

[2] Journal de Québec, 12 déc. 1863

[10] J. Arthur Fournier, Mémorial de Saint-Jean-Port-Joli, Saint-Jean-Port-Joli, Musée de la mémoire vivante, 2012, p. 397.

[11] Alain Franck, Les goélettes à voile du Saint-Laurent, L’Islet-sur-mer, Musée maritime Bernier, 1982, p. 145-151.

[12] Ibid., p. 11.

[13] Ibid., p. 17.

[14] Historique du chenal du sud dans l’estuaire moyen du Saint-Laurent, Saint-Jean-Port-Joli, 2018, p. 216.

[15] Fournier, op. cit., p. 397.

[16] Jean-Julien Verreault, « Distractions après l’école à Saint-Jean-Port-Joli, 1904-1910 », dans Terre de nos aïeux, les Verreault à Saint-Jean-Port-Joli, Texte polycopié, 1983, p. 2.

[17] Fournier, op. cit., p. 385.

[18] Ibid., p. 358.

[19] Ibid., p. 394.

[20] Ibid., p. 377.

[21] Jean-Julien Verreault, loc. cit.

[22] Sainte-Foy (probablement Damase Potvin), « Qui pensera à eux ? », La Presse, 18 mai 1932.

[23] L’Événement, 9 septembre 1932.

[24] « Saint-Jean-Port-Joli », L’Événement, 18 mai 1934.

Trois nonagénaires décédés en 2025

L’année 2025 a été marquée par le décès des trois nonagénaires de ma famille, Monique (1928-1925) et Luc Deschênes  (1926-1925) ainsi que Suzanne Caron (1933-1925), sœur de ma mère.

Il n’y a plus d’oncles et de tantes, « d’un bord comme de l’autre ». Les neveux et nièces sont maintenant en première ligne.Numérisation_20250719Il a fallu plus d’un siècle pour que ces deux fratries s’éteignent. Ils étaient nombreux au départ et les derniers témoignent d’une meilleure espérance de vie.

Caron

Auguste Caron et Marie-Flore Giasson se sont mariés en 1910 et ont eu 14 enfants dont 11 ont atteint l’âge adulte.

Caron, vve+ enfants d'Auguste. 1945 b

La famille dans une studio de photographie lors du mariage de Lucienne en 1945. Première rangée, Suzanne, Marie-Flore Giasson (veuve d’Auguste Caron), Thérèse, Laurent (décédé en 1948); 2e rangée : Claude, Simonne, Antoine, Augustine, Lucien, Lucienne, Rosaire, Germaine, Marcel. Marie-Jeanne, alors chez les sœurs de Saint-Joseph de Saint-Vallier, est absente.

Ordination 1953-famille Caron

 

Huit ans plus tard, lors de l’ordination de Marcel, en 1953. Première rangée : Germaine, Marie-Flore Giasson, Marcel, Marie-Jeanne; 2e rangée : Simonne, Augustine, Lucienne, Suzanne (qui sera plus tard oblate missionnaire de Marie-Immaculée), Thérèse; 3e rangée : Lucien, Claude (alors dans la marine), Rosaire et Antoine.

Deschênes

Mariées en 1914, Albert Deschênes et Marie Dubé ont eu 13 enfants, dont 11 ont atteint l’âge adulte.

Famille Albert 1946

Devant la maison familiale probablement en 1947. Première rangée : Albert, Céline, Marie Dubé; 2e rangée : Thérèse, Monique, Paul-Émile (ordonné en 1947), Luc (alors au collège), Marthe; 3e rangée : Antonio, Hubert, Lucien, Roger, Marc-Arthur.

Famille Albert 1952

Lors du mariage de Marthe en 1952. Première rangée : Paul-Émile, Albert, Marthe, Marie Dubé, Luc (alors séminariste); 2e rangée : Antonio, Roger, Thérèse, Monique (des sœurs de Saint-François d’Assise, dont la photo a été ajoutée), Hubert, Céline (qui sera aussi sœur de Saint-François d’Assise), Lucien et Marc-Arthur.

 

La Côte-du-Sud rebelle

(Présentation lors du colloque du 8 novembre 2025 au Morrin College. Il s’agit d’un résumé du livre Un pays rebelle où les intéressés trouveront références et bibliographie.)

Le 11 septembre 1775, Henry Caldwell et Gabriel Taschereau traversent à Pointe-Lévy dans le but de recruter des hommes pour monter à Sartigan (auj. Saint-Georges) et défendre la frontière. Caldwell est locataire de la seigneurie de Lauson, Taschereau est seigneur de Sainte-Marie, D’après les premiers échos rapportés dans le journal de James Jeffry, Caldwell et Taschereau auraient recruté un millier d’hommes.

L’assemblée séditieuse
Jeffry doit cependant se corriger le lendemain. Erratum, dirait-on : les habitants réunis à Pointe-Lévy ne se sont pas engagés pour aller en Beauce; ils ont au contraire obligé Caldwell et Taschereau à retourner chez eux, sans recrue, et leur ont fait savoir « qu’ils n’en auraient aucun des paroisses de la rive sud ».
Dans un article publié en 2016, Yvan-M. Roy a été le premier, à ma connaissance, à déterrer ce petit passage fort significatif du journal de Jeffry. En 1776, les commissaires chargés d’étudier le comportement des miliciens pendant le siège de Québec avaient mentionné cette « assemblée séditieuse » tenue à l’automne 1775, sans mentionner la date exacte ni donner de détails, sauf un aperçu de l’origine des participants. Taschereau faisait partie de cette commission : il savait bien, lui, ce qui s’y était passé.
De nombreux habitants de la Côte-du-Sud assistent à cette assemblée qualifiée de « séditieuse » et « tumultueuse » dans le journal de Baby, qui constitue le procès-verbal de la commission d’enquête. On y trouve notamment

  • le capitaine de milice de Beaumont et « presque toute la paroisse » (ce qu’il faut interpréter comme « presque tous les miliciens ») ;
  • « le plus grand nombre » des paroisses de Saint-Charles, de Saint-Michel et de Saint-Vallier,
  • « presque la moitié » de la paroisse de Saint-François
  • et dix à douze habitants de Saint-Pierre.
  • À Berthier, le bailli Morency se met en route « avec la plupart des habitants », mais une partie seulement arrive avant la fin de l’assemblée.
  • Ceux de Saint-Thomas sont partis trop tard et doivent rebrousser chemin, l’assemblée étant terminée.

Combien de personnes de la Côte-du-Sud étaient là? D’après ce qu’on sait du nombre de miliciens dans ces paroisses, probablement autour de 300, peut-être plus.

La « neutralité bienveillante »
Les habitants de la Côte-du-Sud avaient déjà montré leurs couleurs.
Au printemps 1775, Carleton demande à l’évêque d’émettre un mandement pour l’aider à recruter des volontaires pour défendre Québec. Malgré l’intervention de Mgr Briand, l’opération de mobilisation donne peu de résultats. Sur la Côte-du-Sud, on a envoyé des officiers jusqu’à Kamouraska, mais ils n’auraient recruté que quinze hommes en tout.
Les exhortations des curés n’y changent rien :

  • à Sainte-Anne, le curé Porlier écrit qu’il fait tout ce qu’il peut pour combattre l’esprit de rébellion;
  • à Saint-Thomas, le curé reconnait que ses paroissiens « sont de vrais rebelles », malgré tout ce qu’il fait « pour les instruire de leurs devoirs ». Et il ajoute en P.S. : « Les femmes sont du même sentiment que les hommes pour la rébellion ».
  • à Saint-Michel, un jésuite qui prêche la loyauté est interrompu par un paroissien qui crie : « C’est trop longtemps prêché pour les Anglais !  »

L’assemblée du 11 septembre et ses suites démontrent un fort courant de sympathie de la Côte-du-Sud envers les rebelles américains.
Après l’assemblée, on monte la garde dans presque toutes les paroisses riveraines, souvent en armes.

  • À Saint-Michel, les habitants installent le poste de garde dans le presbytère.
  • À Saint-Vallier, le poste est chez le capitaine de milice.
  • À Berthier, le bailli Morency participe à la garde.

Un système de feux est mis en place pour signaler l’arrivée éventuelle de forces britanniques.

Arnold-arrivée

Arrivée des Bostonnais à Pointe-Lévy en novembre 1775 (Archives de la ville de Québec).

Les gens de la Côte-du-Sud improvisent ainsi un blocus qui va profiter aux Bostonnais.
Arnold arrive à Sartigan au début de novembre. On lui fournit le nécessaire pour se restaurer et descendre à Pointe-Lévy où il installe son quartier général. Après l’échec du 31 décembre, il maintient ses positions et monte une batterie. On n’a pas de témoignages à l’effet qu’il aurait été dérangé par le voisinage. On est loin du harcèlement constant qu’avait subi Monckton pendant le siège de 1759.

Qu’est-ce qui se passe sur la Côte-du-Sud durant l’hiver ?
Les rebelles exercent un contrôle sur la Côte-du-Sud jusqu’au printemps. Comme l’a écrit Porlier : « Aiot, Gosselin et Germain Dionne firent ce qu’ils voulurent […] ».
Originaire de Kamouraska, Pierre Ayotte s’enrôle dans le régiment créé par le Congrès pour regrouper les Canadiens. Il est capitaine d’une compagnie formée de jeunes gens qui montent la garde à Pointe-Lévy et travaillent à l’installation de la batterie.
Clément Gosselin est de Sainte-Anne. Lui et son beau-père Germain Dionne sont les « plus fameux rebelles de la province », selon le journal de Baby.

« [Gosselin] a parcouru toutes les autres [paroisses] jusqu’à la Pointe-Lévy, prêchant la rébellion partout, excitant à piller le petit nombre des zélés serviteurs du Roy et à les faire arrêter ; lisant lui-même aux portes des églises et forçant quelques fois les officiers du Roy à lire les ordres et proclamations des rebelles. Il passait pour officier ambulant du congrès et en cette qualité recrutait et établissait quelques fois des officiers [de milice]. »

Gosselin, Major Clément Par William Harrison

Représentation de Clément Gosselin.

Ayotte et Gosselin ont des « lieutenants » dans plusieurs paroisses de la côte, dont Basile Dubé, à Rivière-Ouelle, Julien Chouinard, à Saint-Jean-Port-Joli, l’avocat Lebrun, à Cap-Saint-Ignace, le notaire Lévesque, à Saint-Thomas, Joseph Morency, premier bailli de Berthier, Julien Mercier, à Saint-Vallier. Dans cette paroisse, ils peuvent aussi compter sur la veuve Gaboury, née Basilisse Corrivaux, qu’on appelait la « reine de Hongrie » en référence à Marie-Thérèse, reine de Bohême et de Hongrie depuis 1740.

« La veuve Gabourie, d’après le journal de Baby, a fait plus de mal dans cette paroisse qu’aucun autre ; elle tenait souvant chez elle des assemblées où elle présidait, tendant à soulever les esprits contre le gouvernement et à les animer en faveur des rebels. Pour mieux parvenir à son but détestable elle leur faisait boire des liqueurs fortes. »

Le contrôle par les rebelles se manifeste de diverses façons :

  • Gosselin organise des assemblées où sont choisis de nouveaux officiers de milice, pour remplacer ceux que Carleton a nommés en juin 1775.
  • Les habitants de plusieurs paroisses vont vendre leurs denrées à Pointe-Lévy et on s’efforce de bloquer les livraisons vers la ville.
  • Quelques royalistes sont arrêtés, séquestrés, parfois amenés au camp d’Arnold, le tout impunément. Baby mentionne six arrestations pendant le siège, surtout des gens soupçonnés d’espionnage pour les Anglais. Mais il ne fait pas mention de mauvais traitements contre ces personnes. Par ailleurs, on n’a pas de traces de batailles, de rixes, jusqu’à celle de Saint-Pierre à la fin de mars ; les commissaires en auraient sûrement parlé, le cas échéant. Il est certain cependant que les royalistes ont été intimidés par les rebelles qui en menaient large.
  • Enfin, à quelques reprises, les Sudcôtois prorebelles se sont emparé de vivres. Le journal de Baby cite moins d’une dizaine de cas dans l’ensemble des quinze paroisses. On rapporte, par exemple, le vol de « quelques bouteilles de vin […] à la maison de Mr Fraser » à Saint-Charles, de « 3 barriques de vin de Bordeaux » chez le curé de Saint-Thomas, de vivres qu’un certain Proulx de Saint-François tentait de porter à Québec, de 100 minots de blé pris chez la seigneuresse de Saint-Vallier (mère de l’aide de camp de Carleton), de 110 minots pris au moulin de Duchesnay, seigneur de Saint-Roch.
  • Un des commissaires, le seigneur Taschereau, avait été pillé en Beauce ; s’il y en avait eu plusieurs autres vols, ils auraient été mentionnés.

Selon le journal de Baby, Ayotte et Gosselin ont recruté une centaine de Sudcôtois pour le régiment Hazen, mais on manque des données pour quatre des quinze paroisses. Anderson dit 130 et pourrait bien être près de la vérité, surtout si on compte ceux qui ont suivis les insurgés outre-frontière, après leur retraite en 1776.
C’est peu, 130 engagés formels sur la Côte-du-Sud, mais ce contingent constituerait environ la moitié des Canadiens engagés pour les Bostonnais dans le district de Québec.

La réaction royaliste
Les rebelles canadiens semblent faire la pluie et le beau temps, mais les « royalistes » commencent à s’organiser au cours de l’hiver, influencés par le curé Porlier et l’abbé Bailly de Messein, un prêtre du Séminaire qui, selon Porlier, « excitoit [et] encourageoit les roialistes » de la région.
En mars, Carleton donne à Louis Liénard de Beaujeu, seigneur de l’île aux Grues, le mandat de prendre le commandement des royalistes qui brûlent d’aller attaquer le camp d’Arnold. La rumeur voulait qu’il aurait suffi d’une cinquantaine d’hommes pour battre une troupe bostonnaise réduite par les départs et affaiblie par la maladie.
Le 23 mars, à Sainte-Anne, Beaujeu rassemble une soixantaine de volontaires qui se mettent en marche vers Pointe-Lévy, ralliant au passage un nombre à peu près semblable de partisans. D’après Sanguinet, Beaujeu avait mobilisé 350 hommes, ce qui me semble exagéré. Le journal de Baby en nomme seulement 176, mais ne compte probablement pas l’arrière-garde, qui finalement n’est pas partie de Sainte-Anne.
Ayotte, Gosselin et leurs recrues se trouvent à ce moment-là dans le secteur de Pointe-Lévy, ce qui pourrait bien avoir laissé le champ libre à Beaujeu.
Le 25 mars, le gros de la troupe est rassemblé à Saint-Thomas (Montmagny). Une avant-garde d’environ 50 personnes se rend à Saint-Pierre, à quelques kilomètres à l’ouest, mais, déjà, l’alerte a été donnée par des espions. 80 soldats ainsi qu’une trentaine d’habitants de Pointe-Lévy et des environs marchent vers Saint-Pierre en rameutant plus de 100 partisans sur leur chemin dans Bellechasse.
L’avant-garde royaliste est vite défaite par ce contingent largement supérieur. On compte 3 morts, 10 blessés et une trentaine de prisonniers.

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La bataille de Saint-Pierre, reconstituée par Philippe Bédard (Commission des champs de bataille).

Après la bataille, Gosselin et Ayotte continuent leur recrutement, puis tout bascule :

  • Les Bostonnais n’ont toujours pas de renforts ni d’argent.
  • Les premiers navires de la flotte anglaise arrivent à Québec au début de mai.
  • Les Bostonnais lèvent le siège et retournent au sud de la frontière.

Ils seront suivis par une quinzaine de Sudcôtois, dont Clément Gosselin, qui restera sous les drapeaux jusqu’en 1783.

Quelles sont les conséquences et les suites ?
Contrairement à la légende entretenue par un poème de Louis Fréchette, il n’y a pas eu d’excommunications. Par contre, le nouveau curé de Sainte-Anne est exilé en Europe par Haldimand en 1778, pour rendre les autres curés plus prudents, signe qu’il y avait des sympathisants rebelles dans leurs rangs.
En mai, Carleton nomme François Baby, Gabriel-Elzéar Taschereau et Jenkin Williams pour procéder à « l’établissement des milices [et à] l’examen des personnes qui ont assisté ou aidé les rebels ».
Les commissaires parcourent la Côte-du-Sud en juillet. Dans chacune des paroisses, ils nomment de nouveaux officiers de milice après avoir « cassé » ceux dont la conduite est jugée répréhensible. TOUS les capitaines de milices sont démis (sauf à Saint-Pierre) et, parfois, tous les officiers (lieutenants, sergents, etc.). C’est dire de quel côté ils penchaient.
Plusieurs miliciens sont « indignés », i.e. déclaré indignes à l’avenir d’occuper aucun emploi pour le gouvernement.
Sinon, peu de rebelles sont sanctionnés ou punis (d’après les sources qu’on a pu trouver) : Ayot, les deux Gosselin, probablement, et quatre Valliérois et quelques autres sont mis en prison.
Carleton fait preuve de retenue. Haldimand se sentira plus solide, avec les mercenaires allemands qui arrivent en renfort. Ces derniers prennent leurs quartiers d’hiver dans quelques paroisses de la Côte-du-Sud, les plus turbulentes, semble-t-il. Comme l’écrivait le curé de Saint-François en août 1776 : « Il ne fallait pas moins que la visite des Allemands pour rendre tout le monde docile. »

Neutralité ?
La thèse la plus courante sur 1775 est que la masse du peuple est restée neutre, hormis quelques centaines de Canadiens qui ont joint les rangs des rebelles. Or, en ce qui concerne la Côte-du-Sud, l’examen du Journal de Baby laisse une tout autre impression. L’attitude de la population se situe au-delà de la « neutralité bienveillante » évoquée par Pierre Monette : peu nombreux à prendre les armes, mais combien sympathiques.
Dans au moins la moitié des paroisses, les enquêteurs constatent que les Sudcôtois penchaient très majoritairement, voire massivement, pour les rebelles.

  • Beaumont : « À l’exception de 5 ou 6 bons sujets, cette paroisse goûtait beaucoup l’esprit de la rébellion et a toujours été zélée pour le parti des rebels » ;
  • Saint-Michel : « Cette paroisse a été généralement opposée aux ordres du Roy et affectionnée au party des rebels » ;
  • Berthier : « Cette paroisse a toujours marqué beaucoup d’affection pour le party des rebels » :
  • Saint-Pierre : « Il y a seulement environ 9 familles de cette paroisse qui étaient vraiment affidées au gouvernement » ;
  • Saint-Thomas : « Le plus grand nombre était opposé au gouvernement et affectioné aux rebels » ;
  • Cap-Saint-Ignace : « Cette paroisse a beaucoup marqué d’affection pour le parti des rebels » ;
  • à Sainte-Anne : « […] le plus grand nombre leur ont été affectionés ».

Les commissaires notent que Saint-Jean-Port-Joli « ne s’est pas mieux conduite que les voisines », que Saint-Roch « paraît en général avoir été moins rebelle » et que « l’esprit de neutralité paraît être celui qui […] a le plus reigné » à L’Islet. Cette observation est révélatrice : c’est le seul endroit où le mot « neutralité » est mentionné.
Les commissaires ne portent pas de jugement explicite sur cinq paroisses, mais leurs observations permettent de dire que la loyauté n’y était pas plus élevée. Dans l’évaluation des enquêteurs, la loyauté de domine nulle part.
Il faut se rabattre sur des indices épars pour évaluer le sentiment général.

  • Ainsi, durant l’hiver, le curé Porlier va espionner à Saint-Thomas « pour conoître le nombre des roialistes » et il est surpris de constater « qu’il fut si petit » ;
  • En accusant Gosselin d’avoir incité à piller « le petit nombre des zélés serviteurs du Roy », les enquêteurs reconnaissent que les royalistes sont en nette minorité.
  • Après la bataille de Saint-Pierre, Hugh Finlay écrit : « Bien que les Canadiens soient des traîtres en général, il y en a quelques-uns […] qui sont honnêtes ».

Les motivations
Qu’est-ce qui motivait ces rebelles, et surtout leurs leaders ? Les écrits de Gosselin donnent peu de choses sur ses idées politiques. Les autres n’ont rien laissé.
Dans son premier rapport d’espionnage (1778), Gosselin écrit que les Canadiens « souffres les peinnes les plus Languissantes en esperant leurs delivrance, ne desirant Que l’arivée des ameriquains, afin de pouvoir estre armée Pour donner assistance, à leurs Libérateurs » ; l’appui de l’armée « Leurs feroit oublier toutte Les peinnes quils ont enduré, sous la tirannie de l’anglois ».
La « tyrannie » dont parle Gosselin est l’absence de représentation au sein du gouvernement ; la « liberté », c’était une autre façon de dire « indépendance ».
En juillet 1783, le Congrès reconnaît que les expatriés canadiens

« ont quitté leur pays, leurs amis et leurs biens pour soutenir les libertés et les droits de l’Amérique ; qu’ils étaient encouragés, par des assurances de protection et un espoir de liberté, à prendre les armes pour la cause commune ; qu’ils ont persévéré malgré tous les dangers et les difficultés d’une guerre pénible jusqu’à ce qu’elle se termine heureusement par l’établissement de la paix et de l’indépendance des États-Unis ».

Dans une pétition de 1784, Gosselin et deux autres officiers rappellent au Congrès qu’ils ont abandonné leur pays « par attachement à la cause de l’Amérique » et qu’ils « sont résolus à ne plus jamais vivre sous le gouvernement britannique ».
À ces rebelles, de la Côte-du-Sud et d’ailleurs, il manquait une organisation politique. Leurs leaders ont mis toutes leurs énergies dans l’action militaire. Ils ont bien tenté de diffuser des proclamations dans la population (majoritairement analphabète…), mais ils ne l’ont pas mobilisée dans des assemblées ou des comités qui auraient pu la former politiquement. Le Congrès a invité les Canadiens à se donner un « corps représentatif » et à lui envoyer des délégués, mais, dans la province de Québec, on partait de trop loin.
Les gouverneurs avaient le pouvoir de convoquer des assemblées parlementaires « dès que l’état et les conditions des colonies le permettront ». Ce sera possible pour la Grenade et la Floride occidentale dès 1766, mais pas pour la province de Québec qui va tarder à jouir de ce qu’on appellera les « bienfaits » de la conquête ; pour avoir un parlement, il faudra attendre que les loyalistes viennent grossir la minorité anglophone et demandent la « séparation » du Haut-Canada afin d’avoir leur propre parlement, distinct de celui des francophones et des papistes.
Londres n’avait pas intérêt à donner une assemblée à ses « nouveaux sujets » d’origine française qui auraient pu occuper la majorité des sièges ; le cas échéant, ils auraient eu l’instrument pour mieux réagir aux sollicitations du Congrès et l’Histoire aurait pu être différente.

Il y a 250 ans, une « assemblée séditieuse » à Pointe-Lévy

Le 10 septembre, Henry Caldwell, William Grant et quelques autres se rendent à Pointe-Lévy pour recruter des hommes afin de protéger la frontière menacée par une arrivée des insurgés des Treize Colonies dans l’axe Kennebec-Chaudière. Caldwell souhaitait recruter 250 hommes, il n’en aurait pas eu un seul.

Le lendemain, 11 septembre, Caldwell retourne à Pointe-Lévy avec Gabriel-Elzéar Taschereau, propriétaire de la seigneurie de Sainte-Marie-de-la-Nouvelle-Beauce, directement menacée par le passage des « Bostonnais ». D’après les premiers échos de cette démarche, Caldwell et Taschereau auraient recruté un millier d’hommes qui doivent monter à Sartigan (auj. Saint-Georges). Le mémorialiste James Jeffrey doit cependant se corriger le lendemain : les quelque 1400 ou 1500 habitants réunis à Pointe-Lévy ne se sont pas engagés pour aller en Beauce, ils ont plutôt obligé Caldwell et Taschereau à retourner chez eux sans recrue : « They abused Majr Caldwell, Taschereaux, etc. and obliged them to return without a man & declare they shall not have one from any parish on the So Shore ».
Cette petite phrase fort révélatrice a été mise en évidence par Yvan-M. Roy dans un article dans « La seigneurie de Lauzon » (hiver 2016, p. 20-22, https://yvanm.eklablog.com/a-pointe-levy-le-11-septembre-1775-mutinerie-et-sedition-au-debut-de-l-a126523504).

De nombreux habitants de la Côte-du-Sud assistent à cette assemblée que le journal de Baby a qualifiée de « séditieuse » et « tumultueuse ». On y trouve notamment le capitaine de milice de Beaumont et « presque toute la paroisse » (ce qu’il faut interpréter comme « presque tous les miliciens ») ; « le plus grand nombre » des paroisses de Saint-Charles, de Saint-Michel et de Saint-Vallier, « presque la moitié » de la paroisse de Saint-François et dix à douze habitants de Saint-Pierre, une paroisse plus royaliste. À Berthier, le bailli Morency se met en route « avec la plupart des habitants », mais une partie seulement arrive avant la fin de l’assemblée. Les habitants de Saint-Thomas qui voulaient y aller doivent rebrousser chemin, « l’assemblée » étant terminée. Jeffrey mentionne qu’il en serait venu même de Kamouraska, mais il s’agissait sûrement de cas particuliers, peut-être Pierre Ayotte.
Il est difficile d’évaluer combien de personnes de la Côte-du-Sud ont participé à cette assemblée, probablement de 2 à 300.

À la suite de cette « assemblée séditieuse », on monte la garde au bord du fleuve, souvent en armes, dans les paroisses riveraines pour s’opposer aux forces du roi, et un système de feux est mis en place pour signaler l’arrivée éventuelle de forces britanniques sur le fleuve. Le journal de Baby en fait mention dans toutes les paroisses de la Côte-du-Sud. À Saint-Michel, les habitants s’emparent du presbytère pour en faire un poste de garde.

Cette assemblée et ses suites démontrent un fort courant de sympathie de la Côte-du-Sud envers les rebelles américains.