Une verge noire retrouvée ?

Le Musée de la civilisation possède une « canne à pommeau » qui pourrait bien être une verge noire utilisée au Conseil législatif à la fin du 19e siècle. Il s’agit d’une canne en bois de 66,0 cm peinte en noir, surmontée d’un pommeau sculpté en forme de couronne peinte de couleur noire et or et terminée par un pommeau en laiton[1].

verge noire Bellomo

Photo F. Bellomo, 2006.

Verge-Canne au MCQ 79-1535 détail 79-1535

Photos MCQ.

Or, cette masse ressemble à s’y méprendre à celle que le « le gentilhomme huissier de la verge noire », Samuel Staunton Hatt (1843-1901), porte sur des photographies des conseillers législatifs en 1883 et 1888[2].

Verge noire et Conseillers 1883 -FB 1883    verge noire et Conseillers 1888 -FB1888

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La verge noire était le symbole de l’autorité du « gentilhomme huissier de la verge noire[3] », dont la fonction la plus visible consistait à faire les messages du Conseil législatif. C’est lui qui, jusqu’à la fin de 1968, allait demander aux députés de se rendre dans la salle du Conseil législatif pour entendre le lieutenant-gouverneur à l’ouverture des sessions. Il agissait aussi comme chef du protocole pour les cérémonies tenues au « Salon rouge ».

Verge noire- Gentilhomme huissier

L’Opinion publique, 27 mars 1873.

L’Encyclopédie du parlementarisme québécois[4] rappelle l’histoire de la verge noire depuis la création du Parlement de la province de Québec :

En 1867, l’artiste Charles O. Zollikoffer réalise dans son atelier d’Ottawa une verge noire pour l’usage du nouveau Parlement de Québec. « Nothing very expensive is wanted », spécifie le télégramme envoyé à l’artisan. Celui-ci offre de fabriquer trois modèles de verge noire : en ébène (60 $), en cuivre (75 $) ou en argent doré (100 $), cette dernière option étant retenue[5].

En avril 1883, la verge noire et la masse du Conseil législatif sont détruites durant l’incendie du parlement de la côte de la Montagne[6]. L’artisan Cyrille Duquet en fabrique deux nouvelles quelques mois plus tard. La verge noire, faite d’ébène, est ornée d’un lion d’or à l’une de ses extrémités, en cela très semblable à la verge noire de Londres, et d’un pommeau décoré avec les armoiries du Québec à l’autre[7]. Cette verge subit des ajustements en 1889 et en 1902.

verge noire nouvelle 1889

La nouvelle verge noire. Photo F. Bellomo, 2006.

verge noire nouvelle 1889 détail  verge noire nouvelle 1889 détail 2

Photos F. Bellomo, 2006.

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Lors de la restauration de la verge noire en 1992, une restauratrice du Centre de conservation du Québec, France Rémillard, a découvert deux messages cachés sous le lion par Albert Cyrille Duquet[8]. La relecture attentive de ce message et l’examen des Comptes publics de l’époque amènent à revoir l’historique qui précède.

Dans son message du 15 mars 1889, le jeune Duquet écrit, textuellement :

[…] laissez moi vous dire le véritable nom de l’ouvrier de ce travail d’abord le travail sort de l’atellier de mon oncle Cyrille Duquet – Horloger Bijoutier Opticien et Électricien et moi Albert Cyrille Duquet – Bijoutier Électricien je suis son employé depuis quatorze ans et pendant trente cinq jour j’ai travaillé à cette Verge noir en bronze doré.

Dans les mots de Duquet, le « travail », c’est l’œuvre, la verge noire, et c’est lui qui en a été « l’ouvrier ». Il serait étonnant qu’il ait travaillé 35 jours pour restaurer un objet qui a moins d’un mètre de long. Ce serait toute une réparation, moins de six ans après la fabrication de ladite verge[9] !

Les photographies reproduites ci-dessus montrent que le gentilhomme huissier de la verge noire portait un objet bien différent en 1883 et 1888.

S’agit-il de la verge créée par Zollikoffer, qui aurait survécu à l’incendie du 19 avril 1883, ou une autre, plus modeste, fabriquée après le drame et remplacée en 1889 ? Pourquoi ne porte-t-il pas la nouvelle verge, si elle a été fabriquée en 1883?

Dans le reportage du Journal de Québec, le 21 avril 1883, on mentionne que « la masse de l’Assemblée législative est sauvée, mais celle du Conseil est perdue ». Il n’est pas question du sort de la verge noire.

Les propos du journal semblent cohérents avec les dépenses qui figurent dans les Comptes publics de 1884-1885[10]. Duquet est payé[11] pour

  • une « réparation à la masse » (celle de l’Assemblée),
  • une « masse avec boîte et coussins » (pour le Conseil législatif)
  • et le « dorage de la verge noire ».

Donc rien pour établir qu’on a fabriqué une verge noire après l’incendie : on a plutôt restauré une verge existante.

Un seul détail empêche de conclure formellement que la verge noire portée par le gentilhomme huissier en 1883 et 1888 est celle de Zollikoffer : ce dernier aurait eu le contrat pour fabriquer une verge noire « en argent doré [sic] », au coût de 100 $, tel que mentionné plus haut, tandis que la canne du Musée de la civilisation serait en bois, selon sa fiche descriptive. Zollikofer a-t-il bien fourni une verge en argent ? Les Comptes publics de 1867-1868 mentionnent qu’on lui a payé 670 $ pour « deux masses » mais il n’est pas question de verge noire[12]. Elle est peut-être incluse dans les dépenses contingentes du Parlement.

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La verge noire qui fait partie du patrimoine de l’Assemblée nationale actuellement a été fabriquée en 1889, mais il reste un doute sur le lien entre la verge noire portée par Hatt en 1883 et 1888 ─ qui pourrait être de la main de Zollikoffer ─  et la canne à pommeau du Musée de la civilisation. Cette dernière est d’ailleurs un peu courte pour une canne, plutôt un bâton d’apparat.

Qu’est-il arrivé de la verge noire de monsieur Hatt après 1889 ? La canne du Musée provient des Archives nationales du Québec. Elle pourrait avoir fait partie des objets cédés par l’historien Thomas Chapais, longtemps membre du Conseil législatif et président de cette institution.


[2] Photographies reproduites par Francesco Bellomo à l’Assemblée nationale en décembre 2006. Conseillers législatifs de la province de Québec, 1883, photo Livernois, et Conseillers législatifs, province de Québec, 1888, photo Anselme-Romuald Roy.

[3] Le Parlement fédéral a changé « verge » pour « bâton » en 1997 quand une femme a été nommée à cette fonction, soit « huissière du bâton noir ».

[5] BAnQ, E25, Fonds du ministère des Travaux publics, Registre des lettres envoyées, nos 279, 335 et 336.

[6] Je suis probablement à l’origine de cette affirmation (la perte de la verge noire), que je remets en question aujourd’hui, dans un texte qui a maintenant près de 50 ans. Gaston Deschênes, « Masses et verges noires dans l’histoire du Québec », Bulletin de la Bibliothèque de la Législature, 9, 3-4 (décembre 1979), p. 51-58.

[7] Collection Assemblée nationale du Québec, Bordereau d’inventaire de l’Assemblée nationale du Québec, « 100833 : Verge noire du gentilhomme huissier de Duquet, Cyrille, 1883 – bois, ébène ; métal, or – 73,5 Ht x 6,5 La x 5 Pr cm ».

[8] Louis-Guy Lemieux, « Le secret de la verge noire », Le Soleil, 2 juin 1992, p. A1 ; Denis Lessard, « Une histoire d’amour cachée dans le décorum parlementaire », La Presse, 14 février 2008, p. A20.

[9] Curieusement, il n’est pas fait mention de verge dans les Comptes publics de 1888-1889 ou 1889-1890. Une restauration qui aurait duré 35 jours ou l’acquisition d’une verge aurait dû laisser une trace. Il y en a peut-être dans les archives.

[10] Il n’y a rien dans les Comptes publics de 1883-1884. L’incendie a eu lieu le 19 avril 1883 (peu après la prorogation) et la session suivante n’a débuté que le 27 mars 1884. L’année financière se terminait à l’époque à la fin de juin.

[11] État des comptes publics de la province de Québec pour l’exercice terminé le 30 juin 1885, p. 70 et 71.

[12] État des comptes publics de la province de Québec pour l’année fiscale terminée le 30 juin 1868, p. 33. Il y a aussi un État spécial des comptes publics de la province de Québec pour les six mois, et les dix-huit mois, expirés le 31 décembre 1868, mais on n’y trouve rien sur Zollikoffer.

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