Tous les articles par Gaston Deschênes

Un gouvernement minoritaire à Québec ? Y a-t-il des précédents ?

Le résultat des derniers sondages et la perspective d’un partage du vote populaire en trois tiers ont amené plusieurs personnes à se demander si le Québec a déjà eu un gouvernement minoritaire, c’est-à-dire un gouvernement issu d’un parti qui n’a pas la majorité absolue des sièges et qui doit compter, pour se maintenir au pouvoir, sur l’appui ponctuel de députés appartenant à un ou plusieurs autres partis.
On ne trouve pas, dans l’histoire du Québec, de situations semblables à celle que le Parlement fédéral vit actuellement mais, à trois reprises, à la fin du XIXe siècle, un premier ministre a essayé de gouverner sans avoir l’appui évident d’une majorité de députés. Parce qu’ils se sont produits dans des circonstances exceptionnelles, à une époque où les partis ne connaissaient pas la discipline de fer d’aujourd’hui, les trois cas méritent des explications.
Mars 1878 : l’éphémère gouvernement du chef de l’Opposition
Le 2 mars 1878, dans un geste que ses adversaires ont qualifié de « coup d’État », le lieutenant-gouverneur Luc Letellier de Saint-Just annonce au premier ministre conservateur Charles-Eugène Boucher de Boucherville qu’il est « renvoyé d’office ». Letellier est aussi rouge que Boucher de Boucherville est bleu et les deux hommes sont en froid depuis longtemps. À la surprise générale, le lieutenant-gouverneur demande au chef de l’Opposition officielle de former un gouvernement. Henri-Gustave Joly de Lotbinière ne possède évidemment pas la confiance de la majorité de l’Assemblée : son parti a eu 19 sièges sur 65 aux élections générales de 1875 et les élections partielles ne l’ont pas favorisé depuis. Joly forme néanmoins un cabinet le 8 mars et, le même jour, au cours d’une séance qui se termine aux petites heures du matin, il est défait à trois reprises par des majorités variant entre 20 et 22 voix. Le lendemain, il demande au lieutenant-gouverneur de dissoudre le Parlement et de tenir des élections.
Juin 1878 : la « balance du pouvoir » au président de l’Assemblée
Les élections générales ont lieu le 1er mai 1878. Le Parti libéral dirigé par Joly de Lotbinière fait élire 31 députés contre 32 pour le Parti conservateur ; il y a aussi deux conservateurs indépendants.
Joly de Lotbinière décide néanmoins de tenter sa chance et, à cette époque où les lignes de parti ne s’imposent pas avec évidence, l’incertitude règne encore le 4 juin, à l’ouverture de la session, quant au sort réservé à son gouvernement. Le premier ministre propose la présidence de l’Assemblée au député conservateur indépendant de Trois-Rivières, Arthur Turcotte, qui est élu par un vote de 33 contre 32 (Turcotte votant pour lui-même sous les quolibets de l’opposition conservatrice), tandis qu’un autre député conservateur, William E. Price, ajoute sa voix aux 31 libéraux. Turcotte se trouve donc au point d’équilibre entre deux blocs de 32 députés. Pendant la session qui se tient en juin-juillet 1878, lorsque les deux partis sont nez à nez, le président Turcotte « donne sa voix prépondérante » et assure une « majorité » au gouvernement qui réussit à s’en construire une, en 1879, avec des victoires aux élections complémentaires.
Le gouvernement Joly se présente donc à la session de juin 1879 avec une majorité de deux sièges. Il est finalement renversé en octobre lorsque cinq députés libéraux « virent capot ».
Janvier 1887 : Taillon va au front sans munitions
Aux élections générales du 14 octobre 1886, les conservateurs québécois dirigés par John Jones Ross prennent 26 sièges contre 33 pour les libéraux de Mercier ; il y a aussi 3 conservateurs indépendants et 3 députés nationalistes. Le 28 octobre, un quotidien publie la liste des 35 députés opposés au gouvernement conservateur. Ross ne se presse évidemment pas pour convoquer le Parlement et il démissionne une semaine avant le début de la session, laissant à son collègue Louis-Olivier Taillon le soin de former un cabinet et de se présenter à l’abattoir.
La session s’ouvre le 27 janvier 1887. Le premier ministre Taillon propose Faucher de Saint-Maurice pour présider l’Assemblée, mais le chef de l’Opposition, Honoré Mercier, propose le député libéral Félix-Gabriel Marchand qui est élu par 35 voix contre 27. Taillon propose ensuite d’ajourner, motion qui est défaite par 35 voix contre 28. Mercier prononce alors un vigoureux discours qu’il termine avec une motion d’ajournement qui est acceptée. En fonction depuis trois jours, le premier ministre Taillon doit céder sa place à Mercier.
***
Le premier gouvernement de Joly de Lotbinière (mars 1878) et celui de Taillon (janvier 1887) étaient condamnés à l’avance parce qu’ils se sont présentés devant le Parlement sans avoir l’appui d’une majorité de députés. En pratique, ils n’ont pas gouverné, le Parlement leur ayant refusé son appui dès qu’il a eu l’occasion de la faire.
Après les élections de 1878, toutefois, le gouvernement Joly de Lotbinière s’est maintenu au pouvoir sans majorité absolue, parce qu’un député indépendant a accepté de présider les débats et d’appuyer le gouvernement avec son vote prépondérant. C’est ce qui ressemble le plus à un gouvernement minoritaire dans l’histoire du Québec.
(Version remaniée d’un chapitre de mon livre intitulé Le Parlement de Québec, Histoire, anecdotes et légendes et publié chez MultiMondes en 2005)

Lecture – Le Trudeau de John English (3)

John English est vite passé sur la publication du livre le plus connu de Trudeau, Le Fédéralisme et la société canadienne-française. Il en évoque le lancement, au début de 1968, pour souligner que Trudeau y embrassa de nombreuses jeunes filles, un phénomène neuf dans un monde politique où on embrassait plus naturellement les bébés. Cet ouvrage donne pourtant des clefs pour comprendre Trudeau : « Il ne faut pas chercher d’autre constante à ma pensée que celle de s’opposer aux idées reçues », écrit-il au début de l’avant-propos, et plus loin : « Mon action politique, ou ma pensée, pour peu que j’en ai eue, s’exprime en deux mots : faire contrepoids ». Bref, Trudeau n’avait aucun plan. Professionnellement, il aurait pu être avocat, fonctionnaire ou professeur d’université mais il n’a fait qu’effleurer dédaigneusement ces trois fonctions. Il ne s’est vraiment passionné que pour des activités et des plaisirs qui pouvaient lui permettre d’avoir du bon temps et se démarquer (voyages, voitures, vêtements, bonne bouffe, femmes, etc.) et il voulait par-dessus tout se ménager la liberté d’en profiter sans contraintes, ce qui l’a fait hésiter longuement avant d’accepter la candidature à la succession de Pearson. Il n’aurait pas détesté rester « sur la bande » et jouer le « gérant d’estrade ». En politique, Trudeau avait un « esprit de contradiction » : nationaliste, quand la majorité était fédéraliste, pro-URSS, Chine et Cuba, quand c’était exotique, fédéraliste, quand le Québec est passé au nationalisme, etc. Il avait le loisir de se permettre toutes les fantaisies.
Le cheminement de ce personnage qui aura un impact déterminant sur le Canada, comme on le verra dans la tome 2, illustre comment l’histoire tient à bien peu de choses et qu’on est le plus souvent bien loin des modèles et des théories politiques. « Trudeau semblait [!?] parfois agir sans but, presque en dilettante » ; son cheminement « rendit perplexes ses amis les plus intimes, de même que ceux qui tentaient d’étudier sa carrière avec objectivité » (p. 242). Chercher le fil conducteur? Peut-être, mais mieux vaut surtout de ne pas perdre le fil d’Ariane.
(Fin)

Lecture – Le Trudeau de John English (2)

Pierre Trudeau est né avec une cuillère d’argent à la bouche. Doué et discipliné, il obtient des notes brillantes au collège et à l’université. Il étudie ensuite à Harvard, Paris et Londres. Comme l’explique John English, il passe alors d’un « nationalisme conservateur catholique centré sur le Québec au cosmopolitisme de gauche ». Le nationalisme est évacué ; il devient « citoyen du monde », féru de fédéralisme et ardent démocrate.
Mais, si l’évolution générale de sa pensée politique est assez claire, on ne voit pas comment se traduit dans l’action « le plan qu’il avait conçu à la fin des années trente » (p. 415), et qui devait le mener aux plus hautes sphères de la vie publique. Il a peut-être dit, encore adolescent, qu’il voulait être premier ministre du Québec mais un véritable ambitieux aurait eu un parcours différent. Quand English prend la part de Trudeau sur la question de savoir s’il a vraiment « travaillé » dans les années cinquante (p. 269), son propos n’est pas très convaincant. Trudeau avait tout pour lui mais sa vie professionnelle est faite de « side lines » qui lui permettent de partir à l’aventure quand ça lui chante. Méprisant les partis politiques établis, il s’acharne à appuyer ou à créer des groupuscules qui n’ont aucun avenir politique immédiat. Il ne fait rien pour s’approcher des libéraux de Jean Lesage (qui le lui rendent bien…) ; au moment où ces derniers voient une éclaircie avec la mort de Sauvé et l’avènement de Barrette, Trudeau est engagé dans une excursion expérimentale en canot vers Cuba… C’est finalement parce que son ami Marchand ne veut pas partir seul à Ottawa qu’il adhère à un parti qu’il méprise. Le même Marchand enguirlandera ensuite Trudeau qui est tout bonnement encore parti en Europe après avoir refusé de devenir secrétaire parlementaire du premier ministre (il avait sûrement perdu son « plan »…). Marchand devra conjuguer son pouvoir de persuasion à celui de Gérard Pelletier pour convaincre le même Trudeau de se présenter à la direction du parti. Trudeau accepte finalement de se porter candidat en janvier 1968 (à son retour de Tahiti où il consacré une bonne partie de son séjour à « cruiser » une jeune Margaret de 19 ans), mais il est encore prêt à s’éclipser devant Marchand si ce dernier veut se présenter. Pour un homme qui, d’après Pelletier, aurait « passé sa vie à se préparer pour la carrière politique » (p. 437), n’est-ce pas déroutant ?
(à suivre)

Lecture – Le Trudeau de John English (1)

Les rares médias qui ont annoncé la parution de la biographie de Trudeau par John English (Trudeau, citoyen du monde, Tome 1 : 1919-1968, Montréal, Éditions de l’Homme, 2006, 544 p.) ont naturellement souligné que cet ouvrage explorait des facettes intimes de l’ancien premier ministre et révélait qu’il n’avait pas eu de relations sexuelles avant l’âge de 27 ans. On rappellera pour la petite histoire que l’une des premières flammes du héros a d’ailleurs eu la surprise d’apprendre que l’auteur avait accès à sa correspondance de jeunesse aux Archives nationales du Canada et la considérait comme la partie la plus intéressante du fonds mis à sa disposition. « Je veux que tu sois femme, lui écrivait Trudeau en 1946. Je ne veux pas que tu sois savante ». Celle qui est devenue ensuite une psychologue réputée y a retrouvé une partie de sa jeunesse et peut-être aussi les raisons pour lesquelles cette idylle avait pris fin.
Professeur d’histoire et de sciences politiques à l’Université de Waterloo, John English a eu le privilège de consulter une documentation exceptionnelle (dont le journal et la correspondance intimes de Trudeau, et même ses notes de frais chez le psychiatre). La biographie qu’il en a tirée se démarquera longtemps de tout ce qu’on a écrit sur le même sujet jusqu’à maintenant. Il est d’ailleurs étonnant que cet ouvrage ait attiré si peu de commentaires au Québec.
Ce premier tome porte sur Trudeau avant 1968. English nous montre un personnage qui, à l’époque de la Deuxième Guerre mondiale, épousait la cause d’un État catholique français et indépendant ; il « était non seulement antiguerre et antilibéral, mais également secret et très nationaliste ; du moins à cette époque, il était même séparatiste, voire radical ». Membre de la « cellule révolutionnaire secrète » appelée « Les Frères-Chasseurs », il participe à des manifestations qui prennent des airs antisémites. Lors de la campagne électorale pour Drapeau dans Outremont, il prononce un discours carrément xénophobe et la lettre qu’il écrit pour expliquer la défaite de son candidat n’est pas très loin des propos de Parizeau en 1995. Dans ses mémoires, Trudeau se décrivait pourtant comme un antinationaliste de toujours. English estime que ces propos « relèvent, au mieux, de l’hypocrisie » ; ailleurs, il constate que Trudeau « cacha la vérité ». S’agit-il ici des réflexes d’un auteur qui a siégé à Ottawa et appris à contourner les expressions antiparlementaires ? Ne peut-on pas conclure simplement que Trudeau a menti sur son passé ?
(à suivre)

Hérouxville et les médias

Dans la Presse du 7 février, une journaliste a amorcé un article traitant des divergences entre les villages voisins d’Hérouxville avec le « lead » approprié (qui, quoi, quand, etc.) pour ensuite rappeler le contexte dans les termes suivants: « Le code d’Hérouxville, adopté à la fin du mois de janvier, bannit notamment la lapidation, l’excision et l’immolation des femmes sur son territoire…. ».
Voilà comment cet article (à la suite de nombreux autres) « résume » le contenu du Code pour le bénéfice du peuple. Ce que cette journaliste a retenu et invite à retenir, ce sont quelques exemples donnés pour illustrer un principe (égalité des hommes et des femmes) qu’elle passe sous silence. Le « résumé » est de plus inexact car le code ne « bannit » pas les actions précitées; il considère  » comme hors norme toute action ou tout geste s’inscrivant à l’encontre de ce prononcé [sic], tels le fait de tuer les femmes par lapidation sur la place publique ou en les faisant brûler vives, les brûler avec de l’acide, les exciser etc. » (Je souligne)
On voit bien qu’il s’agit d’exemples (maladroitement exprimés, certes, comme l’ensemble du document, et probablement superflus aussi) donnés après avoir énoncé un principe (« Nous considérons que les hommes et les femmes ont la même valeur ») que je ne crois pas avoir vu nulle part dans les médias. C’est pourtant l’essentiel de la partie du texte qui porte sur les femmes.
Malheureusement, le premier journaliste qui a traité cette affaire est parti sur une « chire » sensationnaliste que le conformisme ambiant a empêché de corriger. En mettant l’emphase sur un simple exemple comme la lapidation, on a laissé entendre (et convaincu une bonne partie de la population) que le conseil municipal de Hérouxville s’immisçait dans le code criminel alors que son Code ne prétend nulle part que ses normes ont une « valeur juridique »: il dit d’ailleurs explicitement au départ que « ces normes résultent des lois municipales, provinciales ou fédérales, toutes démocratiquement votées ». L’introduction dit clairement que c’est un document d’information.
Il faut se poser des questions sur le traitement accordé à ce dossier par les médias qui se comportent souvent comme un banc de poissons. Ils se sont tous fait berner par la fausse pétition de 40 000 noms contre le changement de nom de l’avenue du Parc, se sont ensuite tous énervés frénétiquement sur la TRÈS TRÈS grave affaire Drainville…