Si le message inaugural a puisé dans le « buffet adéquiste », comme l’ont noté plusieurs observateurs, il semble avoir aussi consulté le menu des Normes de Hérouxille, un manifeste qu’il était de bon ton de décrier il y a encore quelques mois et de ridiculiser en citant des détails secondaires hors contexte ou des maladresses dans le choix des exemples.
Dans l’introduction de ce désormais fameux manifeste, que peu de gens ont lu dans sa version intégrale, le conseil municipal avait exprimé son intention fondamentale de la manière suivante:
« Nous voulons surtout informer ces nouveaux arrivants que le mode de vie qu’ils ont abandonné en quittant leur pays d’origine ne peut se reproduire ici et qu’il exige un mode d’adaptation à leur nouvelle identité sociale ».
Or, on peut lire dans le message inaugural:
« Immigrer au Québec est un privilège. Intégrer les immigrants est une responsabilité. [...] Pour celui qui arrive, c’est prendre avec le Québec les valeurs québécoises [...]. Nous allons, par exemple, renforcer le message livré à chaque immigrant à l’effet que nos valeurs fondamentales ne sont pas négociables ».
Si le maire de Hérouxville et son conseiller Drouin avaient été invités à prendre place dans les tribunes du Salon bleu, ils auraient peut-être mérité des salutations…
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« Just in time »
Les nouvelles sont comme les maladies : l’une chasse l’autre comme le mal de dent chasse le mal de tête. Gilles Pellerin est mort le même jour qu’Elvis : mauvais timing pour cet ancien stand up comic depuis longtemps oublié. Je lançais un livre le 11 septembre 2001 : échos nuls…
Ce phénomène a parfois de bons côtés comme on vient d’en avoir un bel exemple. La pression qui étouffait inéluctablement le chef du Parti québécois a attiré toute l’attention de la classe politique et des chroniqueurs dès que Radio-Canada a laissé couler l’essentiel de l’entrevue accordée par André Boisclair à Pierre Duchesne dimanche. Les événements se sont ensuite enchaînés jusqu’à la démission du chef mardi. Et ce n’est pas fini. Tout le monde, à Québec comme à Ottawa, suit maintenant les «éliminatoires».
Ce brouhaha nous a empêchés d’entendre un grand «ouf» de soulagement.
Au Nouveau-Brunswick, vendredi, dans un discours souligné par une ovation de son auditoire anglophone et rapporté dans le Telegraph-Journal, Justin Trudeau a prôné l’abolition des systèmes d’éducation séparés (francophone et anglophone). Selon le candidat libéral dans la circonscription fédérale de Papineau, leur fusion générerait des économies et serait bénéfique. «La séparation du français et de l’anglais dans les écoles est une chose qu’il faut réévaluer sérieusement. Ça divise les gens, ça leur met des étiquettes.»
Cette sortie a évidemment indigné la communauté francophone du Nouveau-Brunswick mais elle est pratiquement passée sous silence au Québec. Et le temps fuit…
Le chef du Parti libéral fédéral a mis les propos de sa recrue sur le compte de l’inexpérience : «Il va sans doute avoir à préciser sa pensée davantage». Des «précisions» ? Bien sûr qu’on en veut. Le député de Papineau est-il favorable à une nouvelle ronde de négociations constitutionnelles ? Les électeurs de Papineau seront aussi curieux de savoir si le candidat suggère, en toute logique, de faire disparaître les écoles anglaises du Québec.
La parité?
Le dernier sondage CROP-La Presse nous apprend que 87 % des personnes sondées appuient la décision de nommer un Conseil des ministres paritaire (formé également d’hommes et de femmes). Sommes-nous étonnés ? Comme ils disent dans le ROC, « they stand for motherhood and apple pie » ?
Les médias ont rapporté cette bonne nouvelle à grands coups de manchettes, mais les détails étaient moins clairs : dans Le Devoir, 18 ministres à la une et 21 dans la liste de la page 8 (on comprend que le whip et le président du caucus ne sont pas membres du Conseil des ministres) ; au Journal de Québec, 19 ministres en page 3, 18 en page 4 ; à La Presse, 18 et 19 dans la même page. Ces deux derniers journaux donnaient la photo de 19 ministres tout en écrivant qu’ils étaient 18. Le Soleil a suivi le train avec des 18 dans les textes jeudi et une liste de 19 samedi.
Deux jours plus tard, les sources officielles sont venues donner l’heure juste. Sur le site du Conseil exécutif (www.premier.gouv.qc.ca/equipe/conseil-des-ministres) comme sur celui de l’Assemblée nationale (www.assnat.qc.ca/fra/Membres/titulaires2.html), le Conseil des ministres compte bien 19 membres, dont 9 femmes et 10 hommes. On peut même télécharger une mosaïque qui ne laisse aucun doute: les femmes forment donc 47,36% du Conseil des ministres.
Et la parité ? Elle existe… dans la mesure où on fait abstraction du personnage le plus important! Paradoxal, non ?
Faut-il comprendre que la théorie du primus inter pares (premier parmi les pairs) est vraiment obsolète ? Depuis longtemps déjà, des politicologues ne croient plus à cette idée que le premier ministre est celui que le lieutenant-gouverneur (qui est toujours chef de l’État et représentant de la souveraine) désigne en premier lieu et charge de choisir les autres personnes qui composeront avec lui le Conseil des ministres. À cette conception traditionnelle, plusieurs observateurs ont opposé celle de « monarque élu » : le premier ministre ne serait plus un conseiller exécutif comme les autres (inter pares) car il possède maintenant d’énormes pouvoirs et, une fois élu, sa position est assurée par la discipline observée par ses députés. Dans cette perspective, un premier ministre gouverne assisté d’un conseil dont il désigne les membres. Plus ou moins comme le gouverneur avant 1848. Mine de rien, en ce mois d’avril 2007, nos institutions politiques auraient franchi une nouvelle étape avec la nomination de 18 personnes qui seraient en quelque sorte des conseillers de l’exécutif.
Peut-être aussi que cette explication est trop compliquée… Dans ce qui s’est passé le 18 avril, ne verrait-on pas plus simplement l’application d’une idée qu’un ancien député exprimait à peu près ainsi : « L’important, ce n’est pas ce qu’on dit ou ce qu’on fait mais ce que le monde comprend » ?
Minoritaire un jour, minoritaire toujours
On négocie à Québec sur la répartition des sièges dans les commissions parlementaires. Le PQ « craint d’être marginalisé ». Probablement aussi de s’être marginalisé.
Dans le Règlement réécrit sous la direction du président Richard Guay en 1984, l’article 122 était plein de sagesse et conforme à l’esprit du parlementarisme : « La composition des commissions doit refléter l’importance numérique des groupes parlementaires et tenir compte de la présence de députés indépendants à l’Assemblée ».
Cet article aurait peut-être requis quelques négociations, avant d’être appliqué en 2007, mais il aurait posé la base de la discussion : un parti ministériel minoritaire à l’Assemblée nationale est aussi minoritaire dans ses commissions. Dans le cas contraire, on verrait les commissions perdre leur temps à discuter et adopter des lois, des crédits et des résolutions qui auraient ensuite toutes les chances d’échouer en Chambre ; l’étude détaillée des projets de loi pourrait se dérouler en commission parlementaire, où les troupes ministérielles seraient majoritaires, ou à la commission plénière, où elles ne les seraient pas. Ces éventualités défient toute logique, tout comme il serait illogique que l’opposition n’ait pas la majorité des sièges à la Commission de l’Assemblée nationale (qui coordonne les travaux des autres commissions) et au Bureau de l’Assemblée nationale (qui supervise et oriente l’administration de l’Assemblée).
Avec le principe établi par l’article 122 du Règlement de 1984, et compte tenu de la répartition actuelle des sièges en pourcentage (38,4 % au PLQ, 32,8 % à l’ADQ et 28,8 % au PQ), on aurait convenu assez rapidement d’une composition 5-4-3 pour des commissions de 12 membres ou encore mieux, vu le nombre restreint des joueurs disponibles, d’une formation 4-3-2 pour des commissions de 9 membres. Au pire, pour le PQ, 5-4-2 dans des commissions de 11 membres, ce qui serait quand même mieux que ce que lui accordent les règles actuelles. En effet, pour des raisons qui échappent au bon sens, cet article sage et « tout usage » de 1984 a été supprimé en 1998 et remplacé par une disposition « jetable » qui prévoyait, dans le cas de la dernière législature, des commissions de 12 sièges dont 7 pour les députés ministériels, 4 pour l’Opposition officielle et UN pour les «autres» (députés d’un tiers parti ou indépendants). On comprend tous que cette disposition est inapplicable actuellement.
Dans les négociations qui s’amorcent, on plaide, pour étayer la position gouvernementale, que notre Règlement est différent de celui d’Ottawa. Bien sûr. Mais il ne faudrait pas s’en vanter.
Duplessis, le crucifix et le garagiste de Rouyn
Duplessis a le dos large. Son nom est encore revenu sur le tapis dans le débat sur la présence d’un crucifix à l’Assemblée nationale depuis 1936. « Cette décision de Duplessis n’est pas fortuite, a écrit un historien dans le Devoir du 27 janvier dernier : elle est réfléchie et correspond au désir du nouveau gouvernement d’effectuer un virage dans les relations entre l’Église et l’État québécois. Duplessis veut montrer qu’il se distingue des gouvernements libéraux antérieurs en étant davantage à l’écoute des principes catholiques ». C’est évidemment le coupable. Au premier degré en plus, comme on dit au prétoire. Et il aurait récidivé au Salon rouge. L’affaire est jugée, mais n’est-elle pas préjugée ?
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Il y avait un autre suspect : Albiny Paquette, médecin, député de Labelle et ministre dans le premier cabinet Duplessis. Dans ses mémoires publiées en 1977 (Soldat, médecin, maire, député, ministre : 35 années à la législature de Québec), le docteur Paquette dit avoir donné, quelques jours après son assermentation comme secrétaire de la province (soit le 26 août 1936), « instruction de placer des crucifix au-dessus des fauteuils du président de l’Assemblée législative et du Conseil législatif » ; le député de Labelle aurait aussi, dans un discours à la Chambre, expliqué qu’il voulait par ce geste « donner aux valeurs spirituelles et religieuses l’importance qui leur revient dans notre société chrétienne ».
Un avocat de la défense saurait utiliser ce témoin important, qu’on ne peut plus contre-interroger, mais sa confession soulève plusieurs doutes. De quel droit aurait-il donné des « instructions »? Le Parlement est encore relativement autonome en 1936 (on n’est pas en 1956…) ; l’Assemblée législative a un président qui administre l’institution, avec trois ministres désignés par le Conseil exécutif, et Paquette n’est pas du nombre. Du point de vue matériel, l’Hôtel du Parlement est géré par les Travaux publics, ce qui n’est pas la responsabilité de monsieur Paquette non plus. Enfin, un ministre aurait été bien mal avisé de donner des instructions à un Conseil législatif plutôt indépendant de nature et surtout très majoritairement libéral après 40 ans de régime rouge ! En octobre 1936, Duplessis n’y avait que deux appuis sûrs : le président Alphonse Raymond, qui vient justement d’entrer au Conseil, le Thomas Chapais, qui s’y trouve depuis 1892.
Par ailleurs, le discours que le député de Labelle prétend avoir prononcé est introuvable dans les débats parlementaires reconstitués (il n’y avait pas de verbatim à l’époque) ; s’il a fait un discours à ce sujet au début de la session d’octobre 1936, aucun journaliste n’en a parlé, même dans La Voix du Nord, l’hebdo de son coin.
Paquette aurait certes été du genre à accrocher des crucifix. En 1936, il est sur le point de récolter des honneurs qui couronnent une carrière entreprise au Proche-Orient avant la Grande Guerre et qu’on ne donne pas aux mécréants : décoration de l’Ordre latin, croix de Jérusalem, grand-croix de l’Ordre équestre du Saint-Sépulcre, croix d’or de Saint-Jean-de-Latran, etc. Mais se serait-il attribué un mérite à la place de son chef : n’est-ce pas inconvenant ? Faut-il plutôt penser que le bon docteur de Mont-Laurier s’est emmêlé dans ses souvenirs quand il a écrit ses mémoires peu de temps avant sa mort, à près de 90 ans ?
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Au lendemain de l’ouverture de la session d’octobre 1936, les médias ne font pas un plat de l’apparition d’un crucifix dans la salle des séances. La plupart des journaux en traitent comme ils parlent de la nouvelle couleur du ruban qui décorait le discours du trône. Une mention sans émotion. Le Nouvelliste se démarque en plaçant la nouvelle en première page dans un encadré : « Pour la première fois dans l’histoire politique du Québec, le Christ présidera aux délibérations de l’Assemblée législative ». Le quotidien de Trois-Rivières attribue « ce geste de foi » à Duplessis, comme deux ou trois autres dont L’Action catholique qui précise qu’un crucifix a aussi été placé « dans la salle du Conseil exécutif […] à la demande de M. Duplessis » qui en a mis un dans son bureau. Il n’est pas question de la salle du Conseil législatif et, dans l’état actuel des recherches, on croit plutôt qu’un crucifix y a été installé un peu plus tard à la demande de Médéric Martin, cigarier de son état, ancien maire de Montréal, libéral en politique et surtout pas porté à servir d’exécutant pour Duplessis.
Aucun chroniqueur ne parle du docteur Paquette, mais plusieurs quotidiens rappellent que l’installation d’un crucifix fait suite à une intervention du député Nil-Élie Larivière, au cours de la session du printemps 1936. Né en Ontario, où il n’a pu étudier dans sa langue à cause du funeste Règlement XVII, Larivière s’est installé à Rouyn ; il a été colon, bûcheron, mécanicien, « voyageur de commerce », épicier, garagiste et finalement député de l’Action libérale nationale dans la circonscription de Témiscamingue. C’est lui qui « attache le grelot » pendant le débat sur le budget le 12 mai 1936 :
« Lorsque je suis arrivé [au Québec], je croyais que la province de nos ancêtres était gouvernée par des Canadiens français fidèles à leurs traditions. J’ai entendu nos amis de la droite parler de leur croyance, l’honorable premier ministre dire qu’il était le fils d’une sainte. Mais une chose m’a étonné. On reproche au premier ministre Anderson, de la Saskatchewan, d’avoir fait disparaître les costumes religieux dans sa province. Comment se fait-il – c’est ce qui m’a étonné – que dans un Parlement catholique, où le premier ministre proclame que sa mère était une sainte, qu’il n’y ait pas de crucifix au-dessus du fauteuil du président ? »
Pendant le débat sur le « discours du trône », le premier ministre Taschereau avait fait une longue profession de foi au cours de laquelle il s’était défendu d’être incroyant et de diriger un parti antireligieux. Taschereau avait longuement énuméré les gestes posés par le Parti libéral en faveur des institutions catholiques ; il était remonté jusqu’à la restitution des biens des jésuites par Honoré Mercier, en passant par sa propre participation aux congrès eucharistiques de Thetford Mines, Montréal et Chicago. Et il n’avait surtout pas manqué de rappeler un geste capital : « On nous a demandé de placer des crucifix dans toutes les salles d’audience des palais de justice et nous en avons mis ». Le docteur Paquette lui-même le soulignera à ses collègues au cours du débat sur le budget « En lisant les Comptes publics, je remarque que le gouvernement a acheté pour 7894$ de crucifix. C’est évidemment un gouvernement chrétien ».
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Le gouvernement Taschereau a donc mis des crucifix dans tous les palais de justice du Québec et Duplessis « a complété l’œuvre » des libéraux, comme l’écrit L’Action catholique le 8 octobre 1936. Le « virage » qu’on lui attribue n’a étourdi personne. Il s’agissait plutôt d’une accélération en ligne droite et « l’événement » est presque passé inaperçu. Le Clairon de Saint-Hyacinthe, qui appartenait à T.-D. Bouchard, alors chef de l’Opposition officielle et présumé chef de file de « l’aile radicale » du Parti libéral, n’a pas réagi. Le crucifix de 1936 ne dérangeait pas et les journaux l’ont traité comme s’il allait de soi : pour utiliser un terme à la mode, il était dans les normes.