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Lendemains de veille

Vous vous êtes remis des célébrations entourant le Jour du drapeau?
C’était mercredi dernier… Mais vous êtes pardonnés de l’avoir manqué. Ce n’est pas parce que la Loi sur le drapeau et les emblèmes du Québec – que nul n’est censé ignorer, dit-on – prescrit que « le 21 janvier est le jour du drapeau du Québec » (L.R.Q., c. D-12.1, a. 3) qu’il faut abandonner le travail en pleine semaine pour fêter.
La nouvelle ministre responsable de l’application de cette loi a émis un communiqué à 13h44, probablement pour qu’il soit disponible à 15h00 (et rappeler le moment précis où Duplessis a fait hisser le fleurdelisé au sommet de la tour de l’Hôtel du Parlement en 1948), mais un peu tard pour inviter la population à souligner cette journée, surtout que les autorités n’avaient pas prévu de cérémonie et qu’il n’y a eu aucune publicité dans les médias ce jour-là, du moins pas dans les quatre quotidiens que j’ai vus.
Le communiqué était bref et reprenait quelques idées émises antérieurement, dans de nouveaux arrangements : « Au-delà des origines, de la langue et des allégeances politiques, il dit ce que nous sommes et nous rassemble autour d’aspirations communes ». Et « il témoigne toujours de notre appartenance et de notre attachement au Québec ». Au moins, il se démarquait de certains textes précédents qui ne différaient parfois que par la date.
Une phrase semblait nouvelle : « Par son pouvoir évocateur et unificateur, le drapeau figure au premier rang des symboles qui nous représentent ». Ça se manifestera peut-être concrètement l’an prochain.

« …pleurs et grincements de dents » (Mt 13,44-52)

L’expression est de saint Matthieu. Elle évoquait l’enfer dans son évangile, mais elle peut aussi bien décrire ce qu’on a vécu à Québec avec la mort de l’ancien maire Jean Pelletier.
Les éloges ont été quasi unanimes, à juste titre, car ce fut un maire remarquable par ses réalisations et son tempérament. C’était un homme déterminé qui n’y allait pas avec « le dos du gant de velours », pour utiliser un « péronisme » connu. Il savait où il allait et ceux qui venaient en sens inverse n’avaient qu’à s’écarter. Ceci dit, la ville de Québec lui doit beaucoup et il mérite tout ce qu’on a dit de lui sur ce plan.
Les entretiens qu’il a eus avec Gilbert Lavoie et que Le Soleil a publiés cette semaine ont cependant laissé un goût amer à de nombreux Québécois. Louis Bernard y a fait écho dans les médias. L’ancien maire raconte comment, voyant le OUI en avance de sept points, le premier ministre Chrétien a décidé de monter dans le ring en 1995, en se fichant « très franchement du comité du Non ». Et de la loi.
- … vous êtes-vous posé des questions sur le financement, demande le journaliste?
- Je ne m’en souviens pas. Dans la guerre, on ne se demande pas si les munitions sont payées, on les tire.
- Je veux dire le financement par rapport à la Loi référendaire.
- Non. Il y en a peut-être qui se sont posé ces questions-là, mais pas moi. Des ordres de marche, puis salut! Quand on est en guerre, on va-tu perdre le pays à cause d’une virgule dans la loi?
Fin de la citation.
Pour Jean Pelletier, les dispositions législatives régissant les élections et les consultations référendaires au Québec étaient des signes de ponctuation. Au siècle des Lumières, Voltaire appelait ça du « despotisme éclairé » .

Bonne année quand même!

Pour la deuxième année consécutive, le premier ministre du Québec a échangé les vœux du Nouvel An avec les citoyens. Il a souhaité faire une tradition de cet « événement » lancé au début de 2008; d’après le communiqué émis à cette occasion, c’était « la première fois qu’un premier ministre du Québec [ouvrait] les portes de l’Assemblée nationale pour accueillir les citoyens et échanger avec eux ».
Il n’y a pas seulement mon ordinateur qui « manque de mémoire vive »…
De simples sondages dans un quotidien « en ligne », gracieuseté de la Bibliothèque nationale (http://www.banq.qc.ca/portal/dt/collections/collection_numerique/archives/archives.jsp?categorie=6), permettent de retrouver de nombreuses cérémonies semblables dans le passé : Lesage au début des années soixante, Godbout en 1944, Taschereau en 1935… Dans ce dernier cas, on peut lire (L’Action catholique du 3 janvier) que le premier ministre Taschereau et le lieutenant-gouverneur ont reçu les vœux des Québécois au Parlement, le premier de l’An, « suivant la coutume ».
Une autre première à l’eau! Il faudra se contenter de « la relance d’une vieille tradition » délaissée par les premiers ministres « montréalais» depuis les années 1970.

« Mesdames, messieurs, vous formez notre Conseil des ministres. »

En avril 2007, la prestation de serment des ministres m’avait étonné : les observateurs acceptaient unanimement l’idée qu’un Conseil des ministres composé de 19 personnes (selon la liste officielle diffusée par le bureau du premier ministre et l’Assemblée nationale) puisse se diviser en deux parties égales. Dix-huit mois plus tard, l’arithmétique officielle étonne encore : même si le site Internet du premier ministre en donne une liste de 27, on lit partout que le Conseil des ministres compte 26 membres dont 13 hommes et 13 femmes. Où est le 27e ministre?
Une première hypothèse voudrait que les observateurs aient été confondus par une « comptabilité créatrice » mais on peut y voir aussi l’aboutissement d’une évolution que les politicologues observent depuis des décennies.
Le représentant de la Couronne s’entourait autrefois d’un Conseil exécutif dont il nommait les membres à son gré, sans tenir compte des élus. Puis, il en est venu à confier au chef de la majorité, le premier ministre, le soin de lui proposer un groupe de conseillers exécutifs. Au fil des ans, le rôle du lieutenant-gouverneur est devenu purement formel tandis que le pouvoir réel passait aux mains du premier ministre. Les mécanismes en sont bien connus : le lieutenant-gouverneur assermente automatiquement les ministres choisis par le premier ministre, une majorité disciplinée assure à ce dernier un parlement « efficace » et les nominations dont il a le contrôle lui confèrent une autorité plus grande que les gouverneurs d’antan sur l’appareil de l’État car elle s’étend sur les quatre niveaux du pouvoir (parlementaire, exécutif, administratif et judiciaire).
Progressivement, au cours du XXe siècle, le premier ministre est donc passé de primus inter pares (le premier parmi les pairs, au sein du Conseil exécutif) à une sorte de « monarque élu », un notion abstraite qui maintenant a pris forme. Le « monarque élu » s’est en quelque sorte incarné. La « parité » existe dans la mesure où le premier ministre ne se considère plus comme membre du Conseil (il y avait déjà belle lurette qu’il ne se garde plus de ministère à gérer). Comme les gouverneurs d’autrefois, le chef de l’exécutif s’adjoint maintenant un conseil dont le caractère est plus consultatif et moins collégial. On est donc revenu pas loin du départ.
Signe d’une autre évolution, un détail comme les aimaient autrefois les kremlinologues : sur la photo officielle du Conseil des ministres de 2007, le whip et le président du caucus ministériel occupaient les deux extrémités de la première rangée; cette année, ils figurent immédiatement aux côtés du premier ministre et du lieutenant-gouverneur, repoussant les dames (dont la vice-première ministre et la ministre de Finances) vers les extrémités. Est-ce un hasard si les titulaires (masculins) de ces deux fonctions partisanes, qui assistent aux séances du Conseil sans en être membres, occupent de meilleures places que les vrais ministres? Cette position stratégique en dit peut-être plus que la présumée « parité » sur la vraie nature du pouvoir.

Premier député « élu sous une bannière de gauche » ?

« Jamais un candidat d’un parti de gauche n’a été élu au Québec », pouvait-on lire dans La Presse du 10 décembre (« Les deux têtes de Québec solidaire »). « Amir Khadir est le premier candidat de gauche élu sous une bannière de gauche », précisait un autre texte (« Khadir : une première ou un accident ? »). « À part l’élection d’un communiste au fédéral dans l’après-guerre, c’est la première fois qu’un candidat clairement de gauche qui défend des idées clairement de gauche est élu », renchérissait un politicologue émérite de l’UQAM : « C’est sans précédent dans les élections québécoises ». Vraiment ?
En juin 1944, un organisateur syndical de 29 ans, David Côté, était élu dans Rouyn-Noranda sous étiquette CCF (Co-operative Commonwealth Federation), un parti politique canadien fondé en 1932, à Calgary, par des militants socialistes, des groupes syndicaux, coopératifs, agricoles ainsi que la Ligue pour la reconstruction sociale, un groupe d’intellectuels socialistes. Ancêtre du NPD, ce parti prônait la constitution d’une économie mixte, par la nationalisation d’industries importantes, et la création d’un État providence, par la mise en place de mesures sociales universelles, comme les régimes de pension, les programmes d’assurance maladie et de sécurité sociale, les allocations familiales, l’assurance-chômage, les mesures d’indemnisation des travailleurs et d’autres mesures du même ordre.
Le programme de la CCF peut paraître bien tiède aujourd’hui mais, à l’époque, ses promoteurs étaient souvent qualifiés de « communistes ». Quelques semaines avant les élections québécoises, la CCF avait pris le pouvoir en Saskatchewan sous la direction de T. C. Douglas. Ce premier gouvernement socialiste en Amérique du Nord allait mettre en place des programmes que d’autres adopteront beaucoup plus tard, notamment dans le domaine des services sociaux.
Aux élections de 1944, la CCF présente 24 candidats (il y a aussi un CCF indépendant) et obtient 2,5 % des voix. Côté profite d’une exceptionnelle division des voix ; il en recueille 2100, soit 21 % des suffrages, ses cinq principaux adversaires (bloquiste, unioniste, créditiste, libéral et libéral indépendant) obtenant chacun entre 1100 et 1900 voix.
Né à Saint-Henri, en 1915, Côté avait fréquenté l’école de l’orphelinat de Nicolet et, au moment de son élection, il travaillait dans la région de Rouyn pour des syndicats rattachés au Congress of Industrial Organizations (CIO). Il siège comme indépendant à partir de 1945 et ne se représente pas en 1948. Il meurt à Montréal en 1969.
Ce militant syndical abitibien issu du milieu ouvrier était-il moins « clairement de gauche », dans le contexte de 1944, que le médecin spécialiste de 2008 qui vit dans une « maison cossue de la rue Saint-Hubert, au coeur du Plateau »?