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Le premier ministre du Québec et sa Politique d’affirmation

Curieux que le Devoir ait publié ce reportage complaisant de la PC (http://www.ledevoir.com/politique/quebec/503584/constitution-couillard-se-dit-appuye-par-les-autres-provinces), même sous un titre prudent (« Couillard SE DIT appuyé… »).

Tout le texte dit le contraire :

  • Brad Wall a fait savoir que le Québec bénéficiait déjà largement du système de péréquation…
  • « Le désir du Québec de parler de ses valeurs, de sa culture et de sa perspective à l’intérieur de notre Confédération est bienvenu, a affirmé la première ministre de l’Alberta : polie pas très engageante.
  • Kathleen Wynne a dit comprendre qu’il n’était pas question pour l’instant de rouvrir la Constitution, mais plutôt de continuer de bâtir « des relations solides […]. C’est ça qui m’intéresse », a-t-elle précisé.
  • Au premier ministre de la Colombie-Britannique, il aurait dit : « Nous, on voudrait aller vous voir et vice versa, et quand je dis “nous”, ce n’est pas juste le gouvernement, c’est notre milieu universitaire, notre milieu des affaires, notre société civile. » : ça, c’était la vocation du mouvement de Bonne entente, il y a 100 ans. Sans résultat. 

 

 

Les deux visages d’Alfred Perry sur Wikipedia

Wikipedia consacre deux pages à Alfred Perry.

Perry

Dans la version anglaise (https://en.wikipedia.org/wiki/Alfred_Perry), « Alfred Perry was a prominent Montrealer and fire marshal who, with a group of Protestant clergy and Montréal citizens, founded the Douglas Hospital (originally named the « Protestant Hospital for the Insane ») in Montreal, Quebec, Canada on July 19, 1881 ».

En français (https://fr.wikipedia.org/wiki/Alfred_Perry), « Alfred Perry est un incendiaire montréalais. Il est connu pour être l’un des instigateurs de l’incendie de l’Hôtel du Parlement du Canada, en 1849 à Montréal. Il a également été un promoteur de l’Hôpital Douglas ».

« Fire marshal » ne se traduit par vraiment par « incendiaire »… mais ce « prominent Montrealer », qui a donné son nom à un pavillon de l’Hôpital Douglas, a réussi à jouer les deux rôles, en même temps.

Perry était chef d’une brigade de pompiers en 1849. Dans un texte publié par le Montreal Daily Star une quarantaine d’années plus tard (« A Reminiscence of ’49. Who burnt the Parliament Buildings? », février 1887), il a raconté avec une désinvolture certaine et un plaisir visible comment il avait incité la foule à attaquer le Parlement, défoncé la porte avec une échelle (de pompier!) comme bélier, brutalisé quelques officiers de la Chambre, mis « accidentellement » le feu à l’édifice en projetant une brique sur un bec à gaz et participé ensuite activement à du vandalisme contre le cortège du gouverneur Elgin. L’Hôtel du parlement et sa bibliothèque furent détruits, dans l’indifférence des pompiers, majoritairement anglophones, sous le regard bienveillant des soldats britanniques.

2.10 Incendie 1849

Cette émeute marquait la fin d’un débat parlementaire « enflammé » sur la loi indemnisant les victimes des répressions de 1837-1838 et le début d’un été de « terreur jaune » (en référence aux Orangistes) au cours duquel des « angryphones » ont terrorisé la ville (alors majoritairement anglophone), multiplié les actes de vandalisme et attaqué, par deux fois, la maison du premier ministre LaFontaine, qui tient encore debout comme témoin de ces événements.

Une vingtaine de personnes (dont Perry) furent inculpées pour émeute et « démolissement » de maisons mais, en mars 1850, un grand jury décida qu’il n’y avait pas matière à accusation contre les accusés, sauf un. La Minerve du 28 mars rapporta la nouvelle avec ce commentaire : « Dans cette investigation de la grande enquête du district, les témoins ont encore fait défaut, plusieurs qui étaient assignés, ajoute-t-on, n’ont pas comparu et n’ont pu être trouvés à Montréal. Ont-ils agi ainsi par crainte ou par faveur, c’est ce que nous ignorons ».

Blanchi par les tribunaux, Perry fut facilement réhabilité aux yeux du gouvernement. Il fut notamment rémunéré par le Canada pour son travail à l’exposition de Londres dès 1851, de même qu’à celle de Paris, en 1855, où il se serait distingué avec une participation impromptue à la lutte contre un incendie!

Mieux encore, en 1874, le Canadian Illustrated News (19 décembre) publia une notice biographique dans laquelle ses états de service en 1849 furent ainsi présentés : « Mr. Perry’s course during the political troubles in Lower Canada in 1837-8, as well as in those of 1849, when the Parliament House in this city was burned, and the carriage of Lord Elgin, the Governor General, attacked by a crowd of incensed citizens, forms one of the most important incidents in his career ».

« …the most important incidents in his career »? De deux choses l’une : ou bien l’hebdomadaire laissait entendre que Perry a protégé consciencieusement le Parlement et le gouverneur Elgin, ou bien il estimait que ses actes de vandalisme lui méritaient la considération de sa communauté. Et du collaborateur anglophone de Wikipedia.

Capitale éphémère

Sœur Jeanne de l’Abbaye, une satire du gouvernement Lesage

 

 À la fin de mai 1967, les Éditions du Jour lançaient un curieux opuscule de 94 pages petit format intitulé Sœur Jeanne à l’Abbaye et signé Jabry.

Soeur Jeanne 1967

L’auteur racontait l’histoire d’une communauté médiévale soumise à des turbulences et finalement dispersée, mais, dès les premiers paragraphes, le lecteur comprenait que cette histoire était cousue de fil blanc et que Jabry se payait une satire du gouvernement de Jean Lesage :

« On raconte qu’il y avait autrefois dans des régions septentrionales une abbaye autour de laquelle vivait une population laborieuse, honnête et heureuse. Une révolution de palais plaça brusquement ce petit royaume sous la férule d’un parti dont l’ambition était de créer un monde meilleur.

[…] Ce matin-là, il y avait remue-ménage à l’abbaye : les Barbares, coiffés d’un chapeau de sorcière, fuyaient de toutes parts […]. Sur la grande place, la foule en délire acclamait ses nouveaux maîtres (ou plutôt ses maîtresses) et célébrait la révolution tranquille sous la direction de l’abbesse Jeanne, élue chef temporel et spirituel. »

On a vite compris que les personnages de ce conte portaient des pseudonymes relativement faciles à décoder. Le cas de l’abbesse était simple : « Sœur Jeanne, papesse des lieux, était belle, légère, et si prétentieuse qu’elle ne portait pas à terre. Ses colères étaient d’ailleurs célèbres. Toutes ces qualités, ajoutées à un don exceptionnel de la parole ampoulée, devaient la conduire en six années de règne au désastre où sombrent presque tous les orgueilleux ».

Le reste était à l’avenant, généralement pas très subtil, mais les lecteurs et les lectrices devaient faire quelques efforts. Ainsi, mon exemplaire aurait appartenu à l’épouse d’un conseiller législatif. Il contient une liste de concordance et on comprend de quelques mots écrits sur la carte d’affaires de « Madame Hector Laferté » qu’elle est incertaine de l’identité de sœur Gigi qui serait George C. Marler.

Soeur Jeanne carte

La liste qu’elle cherche à compléter va comme suit :

  • Sœur Jeanne de l’Abbaye                                        Jean Lesage
  • Sœur Sainte Renée de Cacad’watt                          René Lévesque
  • Sœur Wague-à-l’air                                                   Claude Wagner
  • Sœur Bonne à-tout-faire                                           Bona Arsenault
  • Sœur Marie Pure                                                      Marie-Claire Kirkland
  • Sœur des Palmes                                                     Georges-Émile Lapalme
  • Sœur Modeste                                                          Alphonse Couturier
  • Sœur des Joies enfantines                                       Paul Gérin-Lajoie
  • Sœur Régie de Saint Cacordaire                             Émilien Lafrance
  • Sœur Grand Voyer de Sainte Pinne-de-Lard           Bernard Pinard

Pour créer ces pseudonymes, l’auteur y va de simples jeux de mots (Bonne à… Bona, Palmes… Lapalme, etc.) ou s’inspire des responsabilités ministérielles de ses têtes de Turc (l’Éducation pour Gérin-Lajoie, l’électricité pour Lévesque, la voirie pour Pinard). Moins évident aujourd’hui, le lien entre Lafrance et le mouvement de tempérance Lacordaire ne pouvait échapper aux contemporains.

L’identité de l’auteur de l’ouvrage ne faisait pas problème non plus car il s’est présenté publiquement dès le lancement le 30 mai. Jabry, c’était Jacques Brillant, « homme d’affaires et financier réputé » qui s’intéressait aussi à la peinture et à la littérature.

Soeur Jeanne -brillant jacques

Né en 1924, Brillant détenait un baccalauréat en arts de l’Université de Moncton et une licence en sciences politiques et sociales de l’Université de Louvain. Propriétaire (et directeur) de CJBR (station de radio et de télévision de Rimouski), il était aussi propriétaire de L’Écho du Bas-Saint-Laurent, éditeur au Progrès du Golfe et président de Québec-Téléphone.

Dans son « conte drolatique », l’auteur évoque avec humour les grandes idées de la Révolution tranquille : nationaliser l’électricité (« abbayser les réverbères »), réformer l’éducation (« construire des hospices-du-savoir et des jardins-de-délinquance »), établir l’assurance-hospitalisation (« l’infirmerie gratuite »). Brillant ne manque pas de mettre en évidence les chicanes et les mesquineries qui pourrissent les relations entre les membres du « sacré conseil » de l’abbaye et mènent « au désastre où sombrent presque tous les orgueilleux ».

Jabry ne faisait pas de quartier à Jean Lesage et surtout à René Lévesque dont il caricaturait les idées et même le langage avec « une certaine méchanceté qui, à la longue, ne nous fait plus rire », selon le critique Jean-Yves Théberge (Livres et auteurs canadiens, 1967). « Sœur Renée, écrivait  Jabry, était le spécimen exotique de la nouvelle collection, le bouffon de la spiritualité. Intellectuelle à l’excès, elle ne lisait jamais pour ne pas faire d’erreurs. Et pour mentir plus librement ». Même son nom sentait mauvais (Cacad’watt, caca d’oie).

Théberge se demandait « ce qui se cachait derrière cette critique ». Il fallait savoir que Jabry était le fils du self-made man Jules-A. Brillant (1888-1973), l’un des plus riches Canadiens français de son époque, membre du Conseil législatif du Québec de 1942 jusqu’à 1968, fondateur, propriétaire ou actionnaire de nombreuses entreprises dont la Compagnie de pouvoir du Bas-Saint-Laurent (Lower St. Lawrence Power Company), fondée en 1922 et… nationalisée par René Lévesque en 1963.

Soieur jeanne-Brillant Jules

Jabry était fâché contre le gouvernement libéral, comme il le confirmera dans l’avertissement d’une édition plus soignée de sa satire publiée aux Éditions du Silence en 1999 :

« Sœur Jeanne à l’Abbaye a été écrit pour venger l’honneur.

On pourra donc lui attribuer la virulence dont Jabry fut coupable à l’époque.

Mais le temps guérit les blessures et ce conte, ayant perdu de son impertinence, conserve néanmoins sa portée morale : Le pouvoir corrompt l’esprit.

Les exemples ne manquent point en ce monde de la folie des grandeurs. »

Soeur Jeanne 1999

——–

Girard, Normand, « Les six ans du régime Lesage relatés sous une forme hilarante », Le Soleil, 1er juin 1967. p. 1-2.

Major, André, «  »Sœur Jeanne à l’abbaye », une satire du parti libéral », Le Devoir, 1er juin 1967, p. 3.

[PC], « Un livre assez « curieux »: Sœur Jeanne à l’abbaye », Le Soleil, 1er juin 1967, p. 1-2.

Théberge, Jean-Yves «  »Sœur Jeanne à l’abbaye » de Jabry », Livres et auteurs canadiens, 1967, p. 45.

 

La devise du Québec et sa légende

(texte envoyé à La Presse au début de mai 2016)

Dans une entrevue donnée à La Presse du 25 avril 2016, Robert Lepage fait écho à une légende voulant que la devise du Québec soit tirée « du poème Je me souviens/Que né sous le lys [les Français]/Je croîs sous la rose [donc je me développe sous le régime anglais] » (« La saison Robert Lepage », La Presse, 25 avril 2016).

Il est un peu exaspérant de voir ressortir cette histoire, après l’avoir combattue dans trois textes d’encyclopédies, une demi-douzaine d’articles et quelques conférences, depuis près de 25 ans. Pour les lecteurs de La Presse, résumons donc ce qu’on peut trouver avec plus de détails dans des sources comme l’Encyclopédie du patrimoine culturel de l’Amérique française ou dans celle de l’Agora.

Eugène-Étienne Taché (1837-1912) n’a jamais expliqué clairement son Je me souviens. C’est en se plaçant dans le contexte où il l’a créé, vers 1882, qu’on peut en comprendre la signification. Taché a voulu faire de la façade de l’Hôtel du Parlement un « panthéon » de notre histoire. Des bronzes y représentent les Amérindiens, les explorateurs, les missionnaires, les militaires et les administrateurs publics du régime français, ainsi que quelques figures du régime anglais comme Wolfe, Dorchester et Elgin. La devise gravée au-dessus de la porte principale vers 1885 résume ses intentions: rappeler l’histoire du Québec et ses personnages illustres. À la fin d’un exposé expliquant ses choix, il écrivait en 1883 : « Telle est […] cette partie de l’ensemble des souvenirs que je veux évoquer, tout en laissant à nos descendants l’occasion et le soin de le compléter. » En somme, la devise imaginée par Taché n’a pas de complément précis : une maxime inclusive qui appelle simplement au devoir de mémoire.

Armoiries et Devise

Dans un ouvrage publié 25 ans plus tard (Le fort et le château Saint-Louis, 1908), Ernest Gagnon écrivait qu’on pourrait peut-être lire bientôt « sur un de ses monuments cette autre devise si poétique et si vraie: Née dans les lis, je grandis dans les roses ». Secrétaire des Travaux publics, Gagnon connaissait bien Taché et travaillait d’ailleurs dans le même édifice. Le projet de monument ne s’est toutefois pas concrétisé et Taché a « recyclé » cette « autre devise » sur la médaille commémorative du troisième centenaire de Québec où on peut lire: « Née sous les lis, Dieu aidant, l’œuvre de Champlain a grandi sous les roses ».

Pour démontrer que la devise du Québec ne vient pas du « poème » dont il est encore malheureusement question, le témoignage de David Ross McCord est probablement le plus convaincant. Vers 1900, le fondateur du Musée McCord écrivait ceci dans un cahier de notes, sous le titre « French sentiment in Canada » :

« However mistaken may be this looking towardsFrance – as a disintegrating factor operating against the unification of the nation – it may be perhaps pardonable – no one can gainsay the beauty and simplicity of Eugene Taché’s words “Je me souviens”. He and Siméon Lesage have done more than any two other Canadians towards elevating the architectural taste in the Province. Is Taché not also the author of the other motto, to the sentiment of which we will all drink a toast – “Née dans les lis, je croîs dans les roses”. There is no disintegration there. »

[Traduction : « Sentiment français au Canada – aussi mal avisé que soit cet attachement à la France – un facteur négatif pour l'unité nationale – qui peut être excusable –, personne ne peut nier la beauté et la simplicité du “Je me souviens” d'Eugène Taché. Siméon Lesage et lui ont fait plus que quiconque au Canada pour une architecture de qualité dans la province. D'ailleurs, Taché n'est-il pas aussi l'auteur de l'autre devise, “Née dans les lis, je croîs dans les roses”, à laquelle nous lèverons tous nos verres. Il n'y a rien là pour favoriser la désunion. »]

Ce commentaire établit, sans l’ombre d’un doute, que Je me souviens et Née dans les lis, je croîs [ou grandis] dans les roses étaient, au début du siècle dernier, deux devises distinctes et ne constituaient pas un « poème », comme on le prétend. Mieux encore, pour McCord, les deux devises de Taché ont un sens différent : l’une lui plaît, l’autre, non.

Comment sont-elles alors venues à se coller ensemble pour former un « poème » bancal? Quand, sous quelles influences, et pourquoi? C’est encore un mystère. La note de McCord et l’inconfort qu’elle exprime face à la devise du Québec révèlent que cette dernière dérangeait par l’orientation exclusivement francophile qu’elle semblait avoir; on aurait donc utilisé l’autre devise comme complément, contrepartie ou réplique. C’est ce que laissait entendre une correspondante de Don MacPherson (The Gazette, 19 août1986) qui aurait été témoin d’une sorte de jeu : « When a speech was started, or towards the end of a speech, the speaker started with je me souviens [and] the room would respond with the other [word] » [Traduction : « Quand un discours commençait, ou vers la fin d’un discours, l’orateur lançait Je me souviens, et la salle donnait la réplique »]. Autre légende?

C’est en lisant une chronique d’un autre journal anglophone (« The Pandora’s box known as ‘Je me souviens’ », Globe and Mail, 24 janvier 1991), il y a 25 ans, que j’ai pris conscience qu’une interprétation douteuse de la devise circulait dans le ROC. L’auteur se demandait si les Québécois ne s’étaient pas gourés en inscrivant sur leurs plaques d’immatriculation les premiers mots d’un slogan dont ils ignoraient peut-être le « vrai » sens. « Grammatically, écrivait-il, the principal clause being where it is (« Je me souviens que… je crois [sic] sous la rose »), this would seem to place the emphasis on the growth under the rose » [Traduction : « Grammaticalement, la proposition principale étant là où elle est (« Je me souviens que… je crois [sic] sous la rose »), l’accent serait mis sur la croissance sous la rose »].

Entretenir cette légende ne serait donc pas innocent.

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P.S. du 15 décembre 2019: trouvé par hasard, dans Le Soleil du 18 mai 1907, un article signé « Primaire » qui évoque “Née dans les lis, je grandis dans les roses »  comme une « seconde devise » donnée à la « nation canadienne ».