Archives pour la catégorie Lectures récentes

Sœur Jeanne de l’Abbaye, une satire du gouvernement Lesage

 

 À la fin de mai 1967, les Éditions du Jour lançaient un curieux opuscule de 94 pages petit format intitulé Sœur Jeanne à l’Abbaye et signé Jabry.

Soeur Jeanne 1967

L’auteur racontait l’histoire d’une communauté médiévale soumise à des turbulences et finalement dispersée, mais, dès les premiers paragraphes, le lecteur comprenait que cette histoire était cousue de fil blanc et que Jabry se payait une satire du gouvernement de Jean Lesage :

« On raconte qu’il y avait autrefois dans des régions septentrionales une abbaye autour de laquelle vivait une population laborieuse, honnête et heureuse. Une révolution de palais plaça brusquement ce petit royaume sous la férule d’un parti dont l’ambition était de créer un monde meilleur.

[…] Ce matin-là, il y avait remue-ménage à l’abbaye : les Barbares, coiffés d’un chapeau de sorcière, fuyaient de toutes parts […]. Sur la grande place, la foule en délire acclamait ses nouveaux maîtres (ou plutôt ses maîtresses) et célébrait la révolution tranquille sous la direction de l’abbesse Jeanne, élue chef temporel et spirituel. »

On a vite compris que les personnages de ce conte portaient des pseudonymes relativement faciles à décoder. Le cas de l’abbesse était simple : « Sœur Jeanne, papesse des lieux, était belle, légère, et si prétentieuse qu’elle ne portait pas à terre. Ses colères étaient d’ailleurs célèbres. Toutes ces qualités, ajoutées à un don exceptionnel de la parole ampoulée, devaient la conduire en six années de règne au désastre où sombrent presque tous les orgueilleux ».

Le reste était à l’avenant, généralement pas très subtil, mais les lecteurs et les lectrices devaient faire quelques efforts. Ainsi, mon exemplaire aurait appartenu à l’épouse d’un conseiller législatif. Il contient une liste de concordance et on comprend de quelques mots écrits sur la carte d’affaires de « Madame Hector Laferté » qu’elle est incertaine de l’identité de sœur Gigi qui serait George C. Marler.

Soeur Jeanne carte

La liste qu’elle cherche à compléter va comme suit :

  • Sœur Jeanne de l’Abbaye                                        Jean Lesage
  • Sœur Sainte Renée de Cacad’watt                          René Lévesque
  • Sœur Wague-à-l’air                                                   Claude Wagner
  • Sœur Bonne à-tout-faire                                           Bona Arsenault
  • Sœur Marie Pure                                                      Marie-Claire Kirkland
  • Sœur des Palmes                                                     Georges-Émile Lapalme
  • Sœur Modeste                                                          Alphonse Couturier
  • Sœur des Joies enfantines                                       Paul Gérin-Lajoie
  • Sœur Régie de Saint Cacordaire                             Émilien Lafrance
  • Sœur Grand Voyer de Sainte Pinne-de-Lard           Bernard Pinard

Pour créer ces pseudonymes, l’auteur y va de simples jeux de mots (Bonne à… Bona, Palmes… Lapalme, etc.) ou s’inspire des responsabilités ministérielles de ses têtes de Turc (l’Éducation pour Gérin-Lajoie, l’électricité pour Lévesque, la voirie pour Pinard). Moins évident aujourd’hui, le lien entre Lafrance et le mouvement de tempérance Lacordaire ne pouvait échapper aux contemporains.

L’identité de l’auteur de l’ouvrage ne faisait pas problème non plus car il s’est présenté publiquement dès le lancement le 30 mai. Jabry, c’était Jacques Brillant, « homme d’affaires et financier réputé » qui s’intéressait aussi à la peinture et à la littérature.

Soeur Jeanne -brillant jacques

Né en 1924, Brillant détenait un baccalauréat en arts de l’Université de Moncton et une licence en sciences politiques et sociales de l’Université de Louvain. Propriétaire (et directeur) de CJBR (station de radio et de télévision de Rimouski), il était aussi propriétaire de L’Écho du Bas-Saint-Laurent, éditeur au Progrès du Golfe et président de Québec-Téléphone.

Dans son « conte drolatique », l’auteur évoque avec humour les grandes idées de la Révolution tranquille : nationaliser l’électricité (« abbayser les réverbères »), réformer l’éducation (« construire des hospices-du-savoir et des jardins-de-délinquance »), établir l’assurance-hospitalisation (« l’infirmerie gratuite »). Brillant ne manque pas de mettre en évidence les chicanes et les mesquineries qui pourrissent les relations entre les membres du « sacré conseil » de l’abbaye et mènent « au désastre où sombrent presque tous les orgueilleux ».

Jabry ne faisait pas de quartier à Jean Lesage et surtout à René Lévesque dont il caricaturait les idées et même le langage avec « une certaine méchanceté qui, à la longue, ne nous fait plus rire », selon le critique Jean-Yves Théberge (Livres et auteurs canadiens, 1967). « Sœur Renée, écrivait  Jabry, était le spécimen exotique de la nouvelle collection, le bouffon de la spiritualité. Intellectuelle à l’excès, elle ne lisait jamais pour ne pas faire d’erreurs. Et pour mentir plus librement ». Même son nom sentait mauvais (Cacad’watt, caca d’oie).

Théberge se demandait « ce qui se cachait derrière cette critique ». Il fallait savoir que Jabry était le fils du self-made man Jules-A. Brillant (1888-1973), l’un des plus riches Canadiens français de son époque, membre du Conseil législatif du Québec de 1942 jusqu’à 1968, fondateur, propriétaire ou actionnaire de nombreuses entreprises dont la Compagnie de pouvoir du Bas-Saint-Laurent (Lower St. Lawrence Power Company), fondée en 1922 et… nationalisée par René Lévesque en 1963.

Soieur jeanne-Brillant Jules

Jabry était fâché contre le gouvernement libéral, comme il le confirmera dans l’avertissement d’une édition plus soignée de sa satire publiée aux Éditions du Silence en 1999 :

« Sœur Jeanne à l’Abbaye a été écrit pour venger l’honneur.

On pourra donc lui attribuer la virulence dont Jabry fut coupable à l’époque.

Mais le temps guérit les blessures et ce conte, ayant perdu de son impertinence, conserve néanmoins sa portée morale : Le pouvoir corrompt l’esprit.

Les exemples ne manquent point en ce monde de la folie des grandeurs. »

Soeur Jeanne 1999

——–

Girard, Normand, « Les six ans du régime Lesage relatés sous une forme hilarante », Le Soleil, 1er juin 1967. p. 1-2.

Major, André, «  »Sœur Jeanne à l’abbaye », une satire du parti libéral », Le Devoir, 1er juin 1967, p. 3.

[PC], « Un livre assez « curieux »: Sœur Jeanne à l’abbaye », Le Soleil, 1er juin 1967, p. 1-2.

Théberge, Jean-Yves «  »Sœur Jeanne à l’abbaye » de Jabry », Livres et auteurs canadiens, 1967, p. 45.

 

Jean Garon

La mort de Jean Garon m’a pris de court. Depuis plusieurs mois, son autobiographie  (Pour tout vous dire, Montréal, VLB, 2013, 564 p.) est sur ma table, avec quatre ou cinq autres, en attente de recension.

Garon0001

Comme leurs auteurs, les autobiographies de politiciens sont d’inégale valeur. Je me souviens de l’ouvrage d’un politicien que j’aurais pu écrire avec un dossier de coupures de presse; il mentionnait par exemple la mort de son collègue Pierre Laporte sans dire un mot de ce qu’il avait ressenti ni de ce qu’il avait vécu personnellement à cette occasion. Celle de Jean Garon, à l’image de son auteur, appartient à une autre catégorie : on sait ce qu’il pense.

Plusieurs ont rappelé que sa nomination à l’Agriculture était une surprise et son succès à ce poste, improbable. La première partie de son autobiographie rappelle à ceux qui l’ignoraient qu’il avait d’abord une excellente formation académique et qu’il a commencé à militer à la fin des années 1950, ce qui l’avait amené à parcourir le Québec d’un bord à l’autre pour recruter des indépendantistes. Issu du milieu rural, Jean Garon connaissait ce monde bien avant d’entrer au Conseil des ministres. Il n’avait rien du néophyte et Lévesque le connaissait très bien depuis une bonne dizaine d’années, comme militant souverainiste au RIN puis au RN qui a fusionné avec le MSA pour former le PQ.

La deuxième partie est consacrée au ministre de l’Agriculture et constitue un véritable cours d’économie rurale. Le nom de Jean Garon est lié à la protection du territoire agricole mais c’est là une bien petite partie de ses réalisations. Même pour quelqu’un qui a suivi la politique de près à cette époque, la lecture de cette partie rappelle des éléments oubliés de la politique agricole que Jean Garon a élaborée, mise en place et carrément incarnée pendant près de 10 ans. Si les débuts ont été difficiles, les sceptiques ont ensuite été confondus. Le ministre a étudié, parcouru les campagnes sans relâche, écouté, bousculé ici et là, et gagné la confiance du milieu. Des grandes cultures à l’horticulture, en passant par l’élevage et aussi la pêche, il a poursuivi une politique de souveraineté alimentaire (autosuffisance) qui a contribué à mettre en valeur à la fois les produits et les producteurs.

La troisième partie de l’ouvrage couvre la période « post-ministérielle » et comprend des chapitres consacrés à la vie parlementaire, aux années d’opposition, au bref passage à l’Éducation, à la mairie de Lévis et aux deux référendums. Cette partie ne manque pas de piquant ni de jugements typiques, parfois un peu « carrés », mais toujours aussi francs. Son « histoire » de la « chefferie » péquiste est simple : trois chefs qui n’auraient pas dû partir et trois autres qui n’auraient pas dû être choisis. Une leçon d’histoire facile à retenir! Un jour, il s’en prend à des bonzes du mouvement Desjardins au sujet de la démutualisation de la compagnie d’assurances La Laurentienne, opération qu’il juge contraire aux intérêts des mutualistes et aux principes coopératifs. Un attaché politique de son parti l’invite à se retenir tandis qu’un courriériste parlementaire reconnaît qu’il s’autocensure (les deux se retrouveront plus tard cadres chez Desjardins…); Jean Garon ne démord pas, fut-il seul sur sa position.

La photo de la couverture montre un Jean Garon un peu triste mais les yeux clairs. Cette photo tranche avec l’image du « smiling minister » qui lui était associée au début de son mandat. Certes, le temps a fait son œuvre, et on savait l’homme malade depuis plusieurs années, mais on ne peut séparer cette image du message qu’il a voulu laisser dans sa conclusion. C’est l’image du vétéran déçu du résultat d’un demi-siècle de militantisme. L’état de l’économie, de l’agriculture et du mouvement souverainiste l’inquiète mais il continue d’espérer : « Les plus jeunes d’entre nous ont besoin d’un modèle d’idéal et d’intégrité pour avoir le goût de se battre, parce que ce pays va être bâti par eux, et pour eux. IL faut qu’ils redeviennent fiers du Québec, car la fierté d’un peuple est le plus puissant moteur de sa liberté et de sa prospérité, et sa plus grande richesse ».

Le livre favori

Trouvé, par hasard, ce texte de Gustave Nadaud (Roubaix, 20 février 1820 – Paris, 28 avril 1893), « goguettier » poète et chansonnier français, publié en 1870.
On le dirait inspiré par la menace du numérique sur l’avenir du livre.

nadaud_gustave_2 ter.jpg
Le livre de choix ou d’étude
Qu’on repasse par habitude
Et les yeux fermés à demi,
Celui qui semble de lui-même
Se rouvrir aux pages qu’on aime,
Ce livre-là, c’est un ami.
Un ami qui vous fait visite
Et qui, venant sans qu’on l’invite,
Jamais ne se montre importun,
On le déguste feuille à feuille,
Ainsi qu’un fruit mûr on le cueille,
On le hume comme un parfum.
Il n’exige pas qu’on l’admire ;
Il vous instruit sans vous le dire,
Professeur indulgent et doux,
On sent l’écrivain dans le livre ;
Il semble tout exprès revivre
Pour venir causer avec vous.
Il charme bien plus qu’il n’étonne ;
Son orgueil n’offense personne,
Il vous maintient à sa hauteur.
On finit le vers qu’il commence ;
S’il ne l’avait écrit d’avance,
On croirait en être l’auteur.
D’autres veulent un grand théâtre ;
Il leur faut la foule idolâtre
Et les chaudes ovations.
Ils cherchent les routes nouvelles,
Et vous emportent sur leurs ailes
Vers les hautaines régions.
On veut les suivre dans l’espace ;
Le souffle manque, l’œil se lasse,
On retombe tout haletant.
On rentre au logis habitable,
Et l’on retrouve sur sa table
Le livre ami qui vous attend.
Gustave Nadaud, Chansons, Plon éditeur, 1870.

Ringuet, Arcand et le spectre de la disparition

À sa deuxième année d’existence, Septentrion publiait Ringuet en mémoire, 50 ans après Trente arpents, les actes d’un colloque organisé par l’UQTR à l’occasion du cinquantième anniversaire de ce classique de la littérature québécoise. L’ouvrage est naturellement passé « sous le radar », ce qui a eu « l’avantage » de ne pas attirer l’attention sur une bourde originale, une erreur dans le titre même du livre qui est devenu Ringuet en mémoire, 50 ans après Trente après! Le métier d’éditeur n’a-t-il pas pour intérêt marginal de nous apprendre à faire de nouvelles formes d’erreur?
Cette bêtise m’est revenue à la mémoire quand est sorti dernièrement le livre de Denys Arcand, Euchariste Moisan (Leméac) qui constitue en quelque sorte un résumé du Trente Arpents de Ringuet. Moisan est le « héros » du roman, un agriculteur fier et prospère qui, de malchance en faux pas, se retrouve veilleur de nuit dans un entrepôt en Nouvelle-Angleterre, ruiné, déshonoré et menacé d’assimilation comme des milliers d’autres compatriotes exilés. C’est là que le cinéaste le « retrouve » et lui fait raconter sa vie dans un long monologue de 79 pages.
trente.jpg
Si les médias ont évidemment ignoré les actes du colloque de 1988, l’opuscule de Denys Arcand a bénéficié d’une large couverture de presse : une page dans Le Soleil, plus d’une dans La Presse, deux dans le Journal de Québec, pour ne parler que des médias écrits. C’est l’effet de « la vedette qui publie ». La Presse a même titré « Pourquoi Ringuet n’est pas ringard ». Le texte de Chantal Guy rappelait que les étudiants de son époque n’avaient retenu qu’une « grosse déprime » de ce roman, et de la littérature québécois en général, alors qu’ils n’avaient aucun problème avec la noirceur des romans russes, américains ou français :
« On ne peut pas lire ce roman, écrivait-elle, sans ressentir de la pitié pour cet homme et un profond désespoir. Voilà sûrement pourquoi on ne le lit pas. Ça fait trop mal. Mais si ça fait mal, c’est bien parce que ça nous parle, parce que c’est une douleur et une peur qu’on ressent encore. En ce sens, dans son esprit même, Trente arpents est toujours d’actualité. Ce qui est encore plus désespérant… » (http://www.lapresse.ca/arts/livres/chroniques/201301/25/01-4615138-pourquoi-ringuet-nest-pas-ringard.php)
Cinéaste, mais historien de formation, Arcand n’avait pas encore lu ce roman qui évoque « la menace constante d’une disparition du peuple canadien-français ». Au-delà des grandes qualités littéraires de l’ouvrage, il a ressenti un choc :
« C’est terrifiant. Mais le destin du Québec a toujours été très étonnant. Normalement, en 1763, si on regardait ça, on se disait que dans une génération, les Canadiens français auraient disparu. Même chose pendant l’exode aux États-Unis. Eh bien non, ils sont encore là, ça continue. Il y a comme une sorte de miracle québécois, mais qui est toujours horriblement menacé. C’est toujours d’actualité et c’est ça qui est absolument affolant. […]. Un peuple conquis, c’est ça, le grand problème. Nous étions faits pour être français. Mais nous ne le sommes pas. Nous n’avons pas pu l’être. Dans une mer anglophone, ça va toujours être là. Peut-être qu’on n’en sortira jamais » (http://www.lapresse.ca/arts/livres/entrevues/201301/25/01-4615129-denys-arcand-le-spectre-de-la-disparition.php).

Notes de lecture : Les amants de 1837, par Marcel Lefebvre

Chansonnier à la belle époque de ce genre musical, professeur de philosophie (il m’a enseigné la logique en 1966…), parolier pour nos meilleurs interprètes (prix Luc-Plamondon 2007), auteur de jingles (Mon bikini, ma brosse à dents, Sico, les puddings Laura Secord, etc.), scénariste, réalisateur, producteur, metteur en scène et maintenant peintre, Marcel Lefebvre vient d’ajouter une nouvelle section à son c.v. en publiant Les amants de 1837 chez Libre Expression.
Amants.jpg
L’action se situe pendant la première rébellion. L’auteur met en scène un jeune patriote du Bas-Canada qui tombe amoureux de la fille d’un officier britannique de haut niveau. Jean Noland est rejeté par sa famille à cause de son engagement politique tandis que la belle Mary Patinson provoque la fureur de son père en s’amourachant d’un rebelle. Cette situation déjà délicate est compliquée par la présence d’une jeune Amérindienne qui s’éprend à la fois de la cause et du patriote. Les deux femmes ont un autre point commun : Noland leur a toutes les deux sauvé la vie. L’auteur ne manque pas d’imagination.
Cet ouvrage est un roman, et non une monographie historique déguisée en œuvre littéraire. L’auteur a imaginé une histoire plutôt étonnante qu’il situe dans un contexte historique. Auy sujet de la rébellion, il distille l’essentiel, au fil des pages, sans insister sur les arcanes de la politique. Pas de longs débats entre les protagonistes, assez peu de dialogues. Mis à part Wolfred Nelson, on y voit à peu près aucun des chefs patriotes, mais on comprend très bien ce qui se passe.
L’objectif de l’auteur était ailleurs et il atteint son but en créant de l’émotion et de l’intérêt chez le lecteur. Il a fait de sérieuses recherches pour que son contexte historique soit réaliste et ses descriptions, plausibles. Le parcours de son Noland est celui du militant patriote classique : engagement, bataille, fuite, capture, prison. Avec à peine quelques feuillets entre les doigts de la main droite, le lecteur sent que l’« affaire » est sans issue quand, soudainement, l’auteur dénoue l’intrigue de façon peu banale. « La fin de l’histoire surprendra le lecteur » disait l’éditeur. Avec raison.