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Bilan et rétrospective (Cannes-2007)

Mes cotes : (1) Excellent ; (2) Vaut le déplacement ; (3) Si on rien à faire ; (4) Sans intérêt ; (5) nul.
Zodiac de David Fincher ( Comp.) pas vu.
Sicko de Michael Moore. ( Hors comp.) Par vu.
1- Izgnanie (Le Banissement) Andreï Zviaguintsey, réalisateur russe. Cote du Film français : (5) mauvais ; une palme et le reste, faible. (2)
2- Le Voyage du ballon rouge de Hou Hsiao Hsien. Avec Juliette Binoche, Hippolyte Girardot et un petit garçon qui sauve un peu le film (sans doute Simon Iteanu). Mauvais. (3)
3- Magnus, de Kadri Kousaar, réalisatrice estonienne. (4)
4- L’Avocat de la terreur de Barbet Schroeder. Documentaire exceptionnel sur Jacques Vergès, né de père de la Réunion et de mère vietnamienne. Se fait connaître au moment de la guerre d’Algérie et de la défense de Djamila Bouhired. (1+)
5- No country for old men de Joel & Ethan Coen. Le tueur ( Anton Chigurh), le shérif Belle ( Tommy Lee Jones), le jeune vétéran Llewelyn Moss (Josh Brolin). (1++)
6- Actrices ( Le Rêve de la nuit d’avant) de Valeria Bruni-Tedeschi, réalisatrice italienne. Passable. (2)
7- La Visite de la fanfare ( Bikur Hatizmoret) de Eran Kolorin, réalisateur italien. Amusant. Acheté par Pierre Brousseau. Rôle principal : Sasson Gabai ( Tewfiq). (2)
8- Tehilim, de Raphaël Nadjari, réalisateur de nationalité française. Film se passe en Israël. Père disparu. (4)
9- Moi fratello è Figlio unico ( Mon frère est fils unique) de Daniele Luchetti, réalisateur italien. (1)
10- Mang Shan ( Blind Mountains, Sombres Vallées) de Li Yang, réalisateur chinois. Intreprète principale, Lu Hunag. (1)
11- Import Export de Ulrich Seidl, réalisateur autrichien. Interprètes : Ekateryna Rak (Olga), Paul Hofmann ( Paul). (2)
12- El Bano del papa, de César Charlone et Enrique Fernandez, réalisateurs de nationalité uruguayenne. (1)
13- La Soledad de Jaime Rosales, réalisateur espagnol (4)
14- Death Proof de Quentin Tarantino (Pulp Fiction), réalisateur américain. (1)
15- Mister Lonely, de Harmony Korine, réalisateur américain. (4)
16- Calle Sante Fe de Carmen Castillo, réalisatrice chilienne (2)
17- The Man fron London, de Béla Tarr, réalisateur hongrois
18- Et toi, t’es sur qui de Lola Doillon, réalisatrice française (2)
19- Kuaile Gongchang ( Pleasure Factory) de Ekachai Uekrongtham, réalisateur thaïlandais.(3)
20- Secret Sunshine, Lee Chang-dong, réalisateur coréen (1)
21- We own the night ( La Nuit nous appartient) du réalisateur américain, James Gray.(1)
22- Una Novia errante ( La Fiancée errante) de la réalisatrice argentine, Ana Katz (3)
23- Mogari no mori (La Forêt de Mogari) de la réalisatrice japonaise, Naomi Kawase (3)
24- California dreamin’ (Nesfarsit) du réalisateur roumain Cristian Nemescu (1)
25- L’âge des Ténèbres du Québécois, Denys Arcand.(1)

Parmi les bons films: Arcand

Avant de parler du dernier film de Denys Arcand, je veux indiquer mon accord aux trois prix décernés à Un certain regard. Mon ordre aurait toutefois été : Nemescu, Korilin et Bruni-Tedeschi dont je n’ai pas eu le temps de vous parler.

Arcand. Son film m’a beaucoup plus. Il souligne encore une fois nos travers avec à-propos. Il promène avec habileté son héros du rêve à la réalité. Il tourne en dérision plusieurs de nos excès, depuis les interdits de fumer, les incessants cours de performance et de rendement, le politiquement correct, principalement dans le langage, jusqu’à l’impuissance de la bureaucratie.

Ses références au Moyen-Âge m’ont bien amusé et accompagnent bien les propres phantasmes du héros. Si une scène m’a paru longue et ratée, c’est plutôt celle de Thierry Ardisson et son émission française et non celle des combats médiévaux dont la finale, vraiment cocasse.

Tous les rôles sont magnifiquement joués, tant Marc Labrèche que Sylvie Léonard ou Emma de Caunes. On peut en dire autant de tous les personnages secondaires, y compris Rufus Wainwright.

Ce n’est peut-être pas le meilleur Arcand, mais on ne s’ennuie pas et ça fait du bien de pouvoir se moquer un peu de nos dérapages dont celui de la maison cossue à plus d’une heure du bureau, si on peut parler de bureau. On dira ce qu’on voudra, les messages ne manquent pas. La satire est au rendez-vous. J’aime ça.

Malaise et détente

« De quoi parlez-vous », lance Denys Arcand en réaction à une première question de la salle. Maxence Bilodeau, correspondant de Radio-Canada en Europe, se reprend : « Je fais référence aux critiques, à l’accueil assez mièvre que reçoit votre film. D’ailleurs votre conférence de presse n’a pas attiré beaucoup de monde ». « Je ne sais toujours pas de quoi vous parlez », fait Arcand. « Très bien, changeons de sujet, propose Bilodeau, Où situez-vous ce film dans votre démarche ? Y en aura-t-il d’autres ? » « C’est le dernier que j’ai fait et un autre suivra ». Bilodeau posera aussi la dernière question, cette fois à la productrice, Denise Robert, à propos du budget et des ventes de droits. « Les ventes vont très bien, répond-elle. L’Italie a déjà acheté ».
Le coproducteur, Dominique Besnehard, profite d’une question pour dire : « Hallucinant qu’une telle question provienne d’un journaliste canadien ! » Un autre journaliste de Radio-Canada, Hugues Poulain, demande poliment : « Êtes-vous satisfait d’être hors compétition et de clôturer ? ». « Ce n’est pas la première fois et l’expérience antérieure a été positive » et il ajoute qu’une seule raison l’aurait amené à souhaiter être en Compétition, permettre à Marc Labrèche de remporter le prix d’interprétation. « Il l’aurait bien mérité ! » Labrèche est dégagé et souriant. Bilodeau l’attrape à la sortie et l’acteur lui donne un long entretien. Arcand et Robert restent à distance.
L’équipe défile : Diane Kruger, froide, hautaine, Sylvie Léonard, charmante, Caroline Néron, beauté classique autant en personne qu’en photo, Emma de Caunes, mignonne, qui aura bien du mal avec une question posée en anglais à laquelle elle répond, de toute façon, en français.
En fait, peu de questions de la salle : 4 ou 5 tout au plus. L’une porte sur la langue. « Dans le temps, j’avais vu La Maudite Galette avec des sous-titres français. Cette fois, rien de semblable. La langue québécoise a-t-elle changé ? » « L’accent varie selon les classes sociales, explique Arcand. Dans L’âge des ténèbres , l’un est fonctionnaire, l’autre agente immobilière, ce sont des gens d’un certain niveau social qui parle une langue que les Français peuvent comprendre.
« Ce film, est-ce une métaphore sur le Québec ? Voulez-vous montrer une société bloquée ? » L’animateur, Henri Behar, ajoute : « Ou un regard sur le monde occidental ? » « Je parle de la ville et de gens que je connais. Si je le fais bien, sans doute que d’autres peuvent se reconnaître », répond le cinéaste.
Béhar avait ouvert le jeu avec une question sur les références médiévales du film. Celles-ci soulèvent beaucoup de commentaires en effet. Arcand a des réponses toutes prêtes. Il a souvent l’occasion de constater que bien des gens aiment s’imaginer à l’époque médiévale, d’autres à celles des Vikings. Il ne sait pas pourquoi, mais c’est ainsi.
La presse québécoise a été réservée face au film. Nos critiques sont-ils injustes ? Je ne trancherai pas, mais je vais de ce pas me faire une idée.
Comme il arrive souvent, le hasard m’a amené à l’auditorium Debussy, question de tuer le temps avant le film d’Arcand. California Dreamin (Nesfarsit) du cinéaste roumain, Cristian Nemescu, tué dans accident d’auto il y a quelques semaines. Voilà indéniablement, une perte pour le cinéma. Ce film de 2h35 est un délice. On a du mal à croire qu’il est aussi long. Bien joué et bien construit, l’action nous ramène en Roumanie, pendant la guerre du Kosovo. Un train de l’Otan est immobilisé dans un petit village par le chef de gare qui exige des papiers de douane. Quelles sont ses vraies raisons ? Des flashbacks nous fournissent des éléments d’explications mais le personnage reste énigmatique. Il déteste les Américains, sa fille s’en accommode très bien.

Deux frères (deux fois), trois soeurs et encore deux frères

À la sortie du film du réalisateur américain, James Gray, j’ai croisé Odile Tremblay du Devoir. Une esthète dont j’apprécie beaucoup les papiers. Je lui ai lancé comme ça : « Tu diras ce que tu voudras… ». Elle a rétorqué : « Ce n’est pas un bon film ! ». On s’était tout dit. La salle a légèrement hué le film à la fin de la projection. Admettons que la toute dernière scène faisait un peu fleur bleue. Ce n’est pas seule d’ailleurs de We own the night (La nuit nous appartient). Mais personne n’est sorti pendant la projection ! C’est un excellent thriller.
New York à la fin des années 1980. La mafia russe fait des siennes. Un policier célèbre prend les choses en main avec un de ses fils, l’autre qui a changé son nom tient l’une des boîtes de nuit bien branchées où le trafic de drogue est florissant. Les deux frères ont tout de différent, mais il reste des frères.
Mon frère est fils unique de Daniele Luchetti.
Le film de Gray nous renvoie à celui de Luchetti, vu quelques jours plus tôt. Je suis un inconditionnel du cinéma italien. J’ai forcément adoré cette histoire de deux frères si différents et si près dans les grands moments. Tout est jeu, fugues, grandes et petites passions. Les deux frères sont d’incorrigibles bagarreurs, engagés dans toutes sortes de combats, même en faveur de la démocratie. Accio, le plus jeune qui fait le désespoir de sa mère qui l’appelle La Teigne, renonce bien vite à la prêtrise et se laisse plutôt initier au fascisme. Son frère, irrésistible séducteur, séduit autant les filles que les ouvriers. Ce sera le choc des idées et des poings jusqu’au jour où Manrico, le beau, en veut davantage. Accio s’est assagi. Il lui reste une mission : faire ouvrir les résidences promises par la bureaucratie. La morale de l’histoire : l’Italie est spéciale, mais sa bureaucratie est normale.
Blind Mountains (Mang Shan traduit aussi par Sourdes Vallées !!!)
du Chinois Li Yang

La Chine est un pays immense. En fait, elle regroupe plusieurs pays d’époques différentes. Li Yang nous entraîne dans une vallée splendide où l’homme a façonné de grandioses paysages, loin de la ville, loin du monde. Pour sacrifier les filles au moment de la naissance, on en vient à manquer de filles au moment du mariage. Restent les grands moyens : le commerce de jeunes filles. L’actrice Lu Hunag interprète magnifiquement le rôle de Bai Xuemei, victime d’un enlèvement. Elle est présente à Cannes et monte bravement sur scène. Elle me paraissait plus jolie à l’écran. C’est presque toujours le cas. Elle porte une robe bizarre en forme de tulipe tournée vers le bas et totalement ouverte à l’avant. Lu Hunag est sans doute fière de ses jambes bien droites.
Otage de sa belle famille au milieu de villageois indifférents, elle ne se résigne pas, contrairement à d’autres. Un jour, c’est le drame total. La salle éclate. De partout, jaillissent spontanément des applaudissements nourris qui me rappellent nos réactions de jeunes quand le méchant se faisait enfin donner une raclée. Le réalisateur n’hésite pas: FIN. Un bien beau film.

La Soledad de l’Espagnol, Jaime Rosales

Film tellement lent que je me suis endormi à plusieurs reprises. En fait le réalisateur a sans doute réussi son but. Ne soyons pas injuste. Le film n’est pas sans mérites. Le réalisateur s’amuse avec un procédé appelé la polyvision. L’écran est régulièrement coupé en deux. Parfois ce procédé donne deux points de vue différents d’une même scène ou tout simplement permet de suivre les déplacements d’un personnage d’une pièce à l’autre, encore que l’on cherche à gauche alors qu’il apparaît à droite. Restons-en là, ce film ne viendra sans doute pas au Québec. Après tout, les distributeurs n’ont-ils pas l’embarras du choix.
No Country for Old Men des frères Joel et Ethan Coen
Non seulement ce film viendra au Québec, mais il fera un malheur. Il est d’ailleurs sur ma liste pour la Palme d’or ou tout au moins un prix de la Compétition. Un autre qui se démarque, c’est le film du roumain Cristian Mungiu (4 mois, 3 semaines et 2 jours).
Comme d’habitude, les frères Coen se mettent à deux pour nous offrir un film remarquable, sans genre bien défini, dont l’action se déroule à la frontière mexicaine. Bush et son père adoreront : il y a plein d’armes à feu et des puissantes. Le tueur a vraiment l’air d’un tueur et les trafiquants de drogue, de tristes paumés. Le hasard place sur leur route un type, venu de nulle part, qui résiste. Et vraiment bien. Il étonne jusqu’à ce qu’on apprenne qu’il s’agit d’un vétéran du Vietnam. Même le douanier s’incline. Il y a du pour et du contre. Le shérif ( Tommy Lee Jones) juge qu’il a fait son temps et se retire pendant qu’il est encore en vie. Pour tenter d’en finir avec le tueur (Javier Bardem), les frères Coen tentent le banal accident de voiture. Vous m’en reparlerez.

Deux documentaires inégaux mais importants

L’Avocat de la terreur
de l’Iranien Barbet Schroeder.

Jacques Vergès a 82 ans. Il est au cœur de ce documentaire achevé tout récemment. Au Québec, Vergès est un nom peu connu. La réalité est tout autre en France. Aussi vaniteux qu’intelligent, l’homme dévoile sa logique, celle de l’amertume du colonisé, pour ne pas dire de la haine pour tous les colonisateurs de la planète, la France en tête.
Il est né au Cambodge, d’un père originaire de la Réunion et d’une mère Vietnamienne. Étudiant à Paris, il est de toutes les manifestations anti-colonialistes. Il a connu Pol-Pot. On le soupçonne d’avoir rejoint ce dernier pendant les quelque 7 ou 8 ans où il disparaît. Le film ne nous en apprendra pas davantage à ce sujet. Aurait-il, pendant la même période, fréquenté le célèbre Carlos aujourd’hui emprisonné en France ? Il s’en défend, mais mollement. Il cultive le mystère.
Vergès s’est fait connaître du grand public en prenant la défense de militants du FLN, auteurs d’attentats qui leur valent la peine de mort. Une figure se détache, celle de Rachida Bouhired, en faveur de laquelle il orchestre une campagne quasi internationale. Elle est finalement graciée. Ils s’épousent. Je crois qu’il se fait même musulman pour vaincre la résistance de la belle famille.
De la cause algérienne, il passe à la cause palestinienne puis il disparaît. Il quitte Rachida, apparemment sans la prévenir et sans la contacter par la suite. Quelle cause a-t-il servi alors ? Il nous dit ce qu’il veut et le réalisateur sème les indices mais nous laisse sans piste véritable, sauf peut-être celle d’importantes sommes d’argent.
À son retour, Vergès continue d’assurer, toujours avec succès, la défense de terroristes de toutes provenances. Lorsque Klaus Barbie est retrouvé et traîné devant les tribunaux, Vergès accepte de le défendre. Moment de suprême jouissance alors qu’il affronte 40 avocats. Il le raconte avec une arrogance teintée d’humour. Oui, Vergès réussit presque à devenir sympathique. Pourquoi défendre Barbie ? Pour prendre sa revanche sur les colonisateurs français, ceux de l’Algérie, ceux qui ont agi à l’époque de Rachida. Ce qu’on reproche à Barbie est-il tellement différent ? Vergès profite d’une tribune exceptionnelle. Il n’allait pas laisser passer une semblable occasion.
Ce documentaire, à lui seul, est un réservoir d’histoires qui ont débordé largement le dernier demi-siècle. Il faut plusieurs films pour nous en fournir autant, avec une densité équivalente. Parodiant Sartre aperçu rapidement dans ce film où les documents d’archives ne manquent pas, Vergès lance : « Oui, je défends la violence là où elle est nécessaire ». À un autre moment, il déclenche les applaudissements en rétorquant : « J’ai défendu Barbie, j’accepterais même de défendre Bush ! ».
Calle Santa Fe
de la réalisatrice chilienne Carmen Castillo.

Il me semble approprié de présenter ici ce documentaire politique, même si je l’ai vu quelques jours plus tard. Il avait tout me plaire, du moins pour m’intéresser vivement. J’attendais trop, j’ai été déçu. Je n’ai pas retrouvé ce Santiago de 1973, ce coup d’État dont je fus presque témoin.
Carmen Castillo vit à Paris. Elle fut expulsée du Chili. Compagne de Miguel Enriquez, un des dirigeants de la résistance contre Pinochet, abattu par les carabiniers ; elle fut elle-même blessée. Elle entend raconter. Devoir de mémoire bien compréhensible, mais pénible aussi. Les survivants défilent devant la caméra ; elle fait les entrevues. On la voit sans cesse. Un peu plus, elle tournait un film sur elle-même. Tout de même, elle le fait avec honnêteté. Continuer le combat ? Mais quel combat ? Les jeunes tentent de la convaincre qu’il faut penser à autre chose. Les résistants avaient-il une juste cause ? Certes, oui. Les bons moyens ? Les résultats suggèrent que non. La dictature a duré de 1973 à 1990 dans un des pays les plus dynamiques de l’Amérique latine. Il y a eu quelque chose de faux. Le peuple a décroché non sans avoir lutté. Il y a eu les « disparus » et aussi les enfants « abandonnés » volontairement. Pour la cause. Ils témoignent sévèrement.
Malgré ses lacunes, ce film a été chaleureusement applaudi. La cause évoquée a fait oublier les longueurs et une certaines incohérence. Pourtant tous les ingrédients étaient là. La morale ? Tout comme on ne doit pas s’éditer soi-même, il est difficile de réussir un documentaire sur soi-même.
Vergès a été bien servi par Schroeder, Castillo ne l’a pas été par Castillo.

Piètre départ. Retour sur quelques films

Le Bannissement
(Film du Russe Andreï Zviaguintsev à qui on doit Le Retour, 2003).
Les paysages se succèdent, lentement, cadrage impeccable. À ce point qu’il écrase le jeu des acteurs. Un couple mystérieux et leurs deux enfants s’installent dans la maison paternelle, isolée en campagne. Le paradis terrestre ?
« Je suis enceinte. L’enfant n’est pas de toi », annonce-t-elle à son mari. Déjà, celui-ci est un homme fermé, énigmatique. Le pire est à craindre. Et tout se déroule à peu près comme prévu, en pire même. Alors qu’on croyait avoir tout compris, le mystère surgit. Celui de l’Annonciation, nouvelle manière ?
Des vagues indices se succèdent. En rafale. Qu’y a-t-il d’écrit au dos du test de grossesse ? Comment expliquer le comportement de l’époux ? De son frère ? Du fils ? De l’épouse ? Qui est Robert ? Quel est son rôle ? Plus rien n’est clair. Le spectateur se rend compte qu’il n’avait rien compris. À la sortie, il aura tout le temps pour reconstruire ce message qui se veut biblique.
Délibérément, le cinéaste nous prive de toute référence géographique. Où sommes-nous ? À quelle époque ? Cela n’a pas d’importance. Tout est intérieur et très profondément. Même les dialogues sont impossibles.
La clé est dans le casse-tête qui occupe les enfants. Une scène religieuse de Léonard de Vinci, je crois.. Peut-être L’Annonciation. Le film lui-même n’est-il pas un casse-tête ? Autant de spectateurs, autant de regards, de lectures.
Ce bannissement me conduit à celui, bien mérité de Paul Wolfowitz. La bêtise de ce faucon, ennemi du mal, des méchants, des impurs, l’aura conduit à la plus humiliante des déchéances. La réalité dépasse la fiction. Parfois la justice se fait attendre, mais …
Le Voyage en ballon rouge
du Taïwanais Hou Hsiao Hsien.
Film enfantin au sujet bien mince que Juliette Binoche tente de rescaper. Marionnettiste esseulée et débordée, elle est convaincante, mais cela ne suffit pas. Son fils de 7 ans ( sans doute Simon Iteanu) est magnifique, mais cela ne suffit pas non plus. Présenté en séance d’ouverture à Un certain regard en présence du réalisateur et de ses comédiens (dont Hippolyte Girardot), le film a été poliment applaudi.
Magnus
de l’Estonienne Kadri Kousaar.
Décidément, ce Festival 2007, 60e édition, démarrait péniblement. Magnus, c’est une caricature de la misère. Le « héros » est d’abord condamné à une mort prématurée. La médecine fait des progrès pour tout le monde. Son problème pulmonaire a été réglé malgré les cigarettes fumées en cachette assez tôt remplacées par toutes sortes de mélange. La fin est celle qu’on devine. Le père et la mère sont séparés, si jamais ils ont été unis. Ils sont grotesques et vivent d’expédients.
Il est difficile de faire plus laid, plus sordide. Pourtant Magnus est beau, il est presque intelligent. Si ses parents meurent, il ne les regrettera pas ; si lui-même meurt, personne non plus ne le pleurera. La réalisatrice a-t-elle voulu transmettre sa propre détresse ? Il semble bien que c’est tout ce qu’elle a réussi.
En guise de punition, j’imposerais le visionnement de Magnus aux 2 200 employés d’entretien de la STM entre les périodes réservées au maintien des services essentiels, celles où ils collectent leurs allocations de fonds de grèves.

Films vus et cotes

Cannes 2007. Première semaine.
Mes cotes : (1) Excellent ; (2) Vaut le déplacement ; (3) Si on rien à faire ; (4) Sans intérêt ; (5) nul.
1- Izgnanie (Le Banissement) Andreï Zviaguintsey, réalisateur russe. Cote du Film français : (5) mauvais ; une palme et le reste, faible. (2)
2- Le Voyage du ballon rouge de Hou Hsiao Hsien. Avec Juliette Binoche, Hippolyte Girardot et un petit garçon qui sauve un peu le film (sans doute Simon Iteanu). Mauvais. (3)
3- Magnus, de Kadri Kousaar, réalisatrice estonienne. (4)
4- L’Avocat de la terreur de Barbet Schroeder. Documentaire exceptionnel sur Jacques Vergès, né de père de la Réunion et de mère vietnamienne. Se fait connaître au moment de la guerre d’Algérie et de la défense de Djamila Bouhired. (1+)
5- No country for old men de Joel & Ethan Coen. Le tueur ( Anton Chigurh), le shérif Belle ( Tommy Lee Jones), le jeune vétéran Llewelyn Moss (Josh Brolin). (1++)
6- Actrices ( Le Rêve de la nuit d’avant) de Valeria Bruni-Tedeschi, réalisatrice italienne. Passable. (2)
7- La Visite de la fanfare ( Bikur Hatizmoret) de Eran Kolorin, réalisateur italien. Amusant. Acheté par Pierre Brousseau. Rôle principal : Sasson Gabai ( Tewfiq). (2)
8- Tehilim, de Raphaël Nadjari, réalisateur de nationalité française. Film se passe en Israël. Père disparu. (4)
9- Moi fratello è Figlio unico ( Mon frère est fils unique) de Daniele Luchetti, réalisateur italien. (1)
10- Mang Shan ( Blind Mountains, Sombres Vallées) de Li Yang, réalisateur chinois. Intreprète principale, Lu Hunag. (1)
11- Import Export de Ulrich Seidl, réalisateur autrichien. Interprètes : Ekateryna Rak (Olga), Paul Hofmann ( Paul). (2)
12- El Bano del papa, de César Charlone et Enrique Fernandez, réalisateurs de nationalité uruguayenne. (1)
13- La Soledad de Jaime Rosales, réalisateur espagnol (4)
14- Death Proof de Quentin Tarantino (Pulp Fiction), réalisateur américain. (1)
15- Mister Lonely, de Harmony Korine, réalisateur américain. (4)
16- Calle Sante Fe de Carmen Castillo, réalisatrice chilienne (2)
17- The Man fron London, de Béla Tarr, réalisateur hongrois
18- Et toi, t’es sur qui de Lola Doillon, réalisatrice française (2)
19- Kuaile Gongchang ( Pleasure Factory) de Ekachai Uekrongtham, réalisateur thaïlandais.(3)
20- Secret Sunshine, Lee Chang-dong, réalisateur coréen (1)

Une semaine au festival de Cannes

Arrivée à Cannes, mercredi le 16, par train. Trop tard pour retirer « mon badge » et tout l’attirail nécessaire à la planification.
Jeudi, deux films et, depuis, trois par jour. Autrement dit, une moyenne de 7 à 8 heures en salle. Les films de plus de deux heures sont nombreux. Il faut aussi compter un temps d’attente à l’intérieur et un autre à l’extérieur.
Au total donc, jusqu’à présent 20 films dont la liste suit. Je leur donne une cote de (1) pour les meilleurs, selon mon goût, et (5) pour les films à éviter qui de toute façon ne viendront sans doute pas au Québec.
Cannes est en effet un festival et un marché. Contrairement à l’idée reçue, il n’y a pas que la Compétition officielle qui conduit aux fameux prix dont la Palme d’or. Il existe une sélection parallèle appelée « Un certain regard » où les journalistes munis d’une carte rose (c’est mon cas) ont le privilège d’éviter la queue. Les deux tiers des films que j’ai vus appartiennent à cette sélection.
Autrefois, je partageais mon temps avec La Quinzaine des réalisateurs dont je garde un excellent souvenir grâce au Déclin, Un Zoo la nuit et plus récemment La grande séduction et combien d’autres. Mais il faut accepter entre 30 et 60 minutes d’attente. Aménagée sous l’hôtel Hilton, la salle dite du Noga est un engagement du promoteur de cet hôtel qui a démoli l’ancien palais qui accueillait le festival à la belle époque.
La Quinzaine pour sa part est née dans la controverse et résiste bien aux ans, malgré l’inconfort de cette salle largement fréquentée par des cinéphiles cannois qui se plaignaient d’être exclus de toutes ces projections et qui peuvent dorénavant s’acheter des billets à bas prix.
Il existe aussi une autre sélection dite La Semaine de la critique où j’ai vu jadis les films de Carole Laure et d’Hugo Latulippe.
Les droits de tous ces films des diverses sélections sont à vendre. Donc ils constituent la matière d’un immense marché complété par des centaines, sinon des milliers de films qui font l’objet de projections privées dans des suites d’hôtel, dans de petites salles du Grand Palais, lequel mérite bien son nom, ou dans les nombreux stands situés au sous-sol ou à l’arrière le long de la mer.
La SODEC y a un magnifique emplacement qui donne précisément sur la mer, choix judicieux de Pierre Lampron dans le temps. Aujourd’hui, Christian Verbert y dirige les opérations. On y brasse de grosses affaires. Dès la première journée, j’ai croisé un Roger Frappier en pleine forme, heureux d’une première vente faite à des Coréens, fier de me présenter Félize, sa grande fille, excité par l’idée d’un prochain film dont l’idée lui est venue à la lecture du dernier livre de Graham Fraser, Sorry, I dont speak french.
Ce fut ma seule escapade de la semaine. J’ai renoncé aux diverses réceptions, même celle de la SODEC, évité les conférences de presse que j’affectionnais autrefois, boudé au moins une soixantaine d’heures de beau soleil. De toute façon, je bronze à l’ombre et c’est moins dangereux. Voir les vedettes en chair et en os, ce n’est pas rien, même si je me suis rendu compte avec le temps que les actrices et les acteurs sont mieux à l’écran qu’en personne. Ils ont en commun d’être photogénique.
Je ne m’arrête plus, non plus, pour assister à la montée des marches, d’ailleurs projetée sur de multiples écrans placés ici et là. Bref, le déjeuner et le dîner ne font qu’un et le souper se prend vers 10h, le plus souvent à La Potinière qui ne tire pas son nom des potins qui fourmillent sur la Croisette.

Un souvenir toujours aussi amer

Paru dans La Presse du 17 avril 2007 :
Denis Vaugeois, qui était à cette époque adjoint parlementaire du ministre délégué aux Affaires parlementaires (péquiste), abonde dans le même sens. « Le Québec s’est interposé parce que tant que la Constitution était à Londres, on était relativement protégé », se rappelle-t-il.
« Sur le coup, on l’a vécu sans se rendre compte de ce qui se passait, on ne réalisait pas l’ampleur du geste, soutient M. Vaugeois, aujourd’hui historien et président de la maison d’édition du Septentrion. J’ai ensuite passablement étudié la question pour me rendre compte combien c’est inimaginable les conséquences catastrophiques de 1982 sur le Québec. »
Lire l’article complet.

Le Mystère de Québec pour les nuls

Les médias montréalais, parfois très doués pour fabriquer des raccourcis, ont décrété que la population de la région de Québec avait un comportement politique inexplicable. Vous vous rendez compte ? Les habitants de la veille capitale qui seraient les premiers à bénéficier de l’indépendance du Québec n’ont pas eu jadis le « réflexe » d’appuyer cette option lors de deux référendums sur la question.
Puis, en 2003, ils mettent à la porte leurs députés péquistes, à l’exception d’Agnès Maltais ; en 2006, c’est au tour des bloquistes de se faire montrer la sortie, sauf cette fois Christiane Gagnon. Ils descendent dans la rue pour appuyer Jeff Fillion ; ils élisent un indépendant, André Arthur. Ils portent à la mairie de Québec une candidate qui a combattu la nouvelle ville, s’est présentée seule, à la dernière minute, sans programme, sans argent, sans équipe, sans publicité, sans pancartes. Au lieu de conclure que les gens de Québec sont des « malades », condescendants, les commentateurs prennent acte du « mystère de Québec ».
Le mystère démystifié
Québec est un petit milieu où les injustices sont faciles à observer. Les écarts de salaires et de conditions de travail se vivent au quotidien. Les fonctionnaires provinciaux savent qu’ils gagnent beaucoup moins que leurs homologues municipaux. Les travailleurs du privé n’osent se comparer ni aux uns ni aux autres. Un bon jour, ils constatent tout simplement que leur voisin vient de prendre sa retraite à l’âge de 50 ans et qu’il pourra dorénavant jouer au golf à plein-temps.
À la suite des coupures dans les transferts fédéraux du secteur de la santé, le PQ a cru pouvoir s’en sortir par de nouvelles planifications. On a créé des régies régionales qui ont bouffé une partie de l’argent qui restait. On a fermé des lits ; on a fermé des hôpitaux. Exemple : l’hôpital Saint-Sacrement avait une réputation exceptionnelle dans le traitement des grands brûlés, en hématologie, etc. On a démantelé les équipes. Partout, on a réduit les heures de chirurgie.
En réponse aux incessantes grèves dans le transport en commun, le PQ est resté de marbre. Un gouvernement péquiste en a même enduré une pendant neuf mois. Je n’oublierai jamais le désarroi de la population, depuis les employés des petits commerces, les personnes démunies jusqu’aux étudiants de l’université. J’admirais la résignation de ces derniers, qui devaient bien se douter que la plupart d’entre eux avaient peu de chances d’obtenir un jour des conditions de travail comparables à celles des employés du transport en commun, capables de rester indéfiniment en grève, grâce au… maintien des services essentiels.
À Québec, la cerise sur le gâteau, ce furent les fusions municipales. Pour un parti dont la démarche devrait être essentiellement identitaire, le mépris pour l’attachement des gens à leur ville dépasse l’entendement. Le PQ avait-il vraiment besoin de rayer de la carte autant de villes chargées d’histoire ? La population ne s’est pas résignée. Elle attendait son tour. Agnès Maltais et Christiane Gagnon ont sauvé leurs sièges parce que leurs circonscriptions étaient situées au cœur de la vieille ville de Québec. Elles n’ont pas été affectées par les fusions ou les défusions. Non satisfaits d’avoir éliminé Beauport, Charlesbourg, Sainte-Foy, Sillery, etc., les triomphalistes de l’hôtel de ville ont débaptisé plus de 600 rues. Ils ont allégué une exigence de Postes Canada visant à éviter les doublons, ce qui a été démenti par la suite.
Aujourd’hui, les économies d’échelle se traduisent par des hausses de taxes. Or, le déclenchement des dernières élections coïncidait avec l’arrivée des nouveaux comptes de taxes et, forcément, avec les avis d’augmentation de loyer. Où est le mystère ?
Les péquistes ont payé pour des fusions improvisées et imposées ; les libéraux, pour avoir piégé les gens avec leur mauvais scénario de défusions.
Les uns et les autres ont l’air fou et les gens en ont ras le bol.
Le mystère du Québec ou celui de Montréal ?
Ce qui paraissait être le mystère de Québec a pris les allures d’un feu de brousse. En quelques heures, il est devenu, le 26 mars, le mystère du Québec. Il s’est arrêté aux portes de Montréal. Pourquoi ?
Personne n’ose donner l’heure juste. Montréal est au bout de ses ressources. Elle a l’indice de pauvreté le plus élevé au Canada pour une ville de sa taille ; elle paie ses fonctionnaires plus de 25 % au-dessus de ce que touchent, pour des fonctions équivalentes, les autres employés des divers secteurs publics au Canada. Et il semble bien qu’il y ait en outre passablement trop de fonctionnaires. Que dire de ce mystère de Montréal ?
Le PQ est conscient de la situation. Jadis, M. Lévesque en était fort préoccupé. En 1980, il a provoqué une réforme de la fiscalité municipale qui avait dégagé une importante marge de manœuvre financière pour l’ensemble des municipalités. Celle-ci a fondu le temps de le dire. En effet, le PQ avait oublié de donner aux municipalités de vrais pouvoirs de négociation. Les conventions collectives ont tout avalé. Au départ, il y avait du rattrapage à faire, mais une fois l’élan donné, plus moyen de l’arrêter.
À l’heure actuelle, la grande question est la suivante : que pourront bien inventer les cols bleus, les pompiers, les policiers pour bonifier leurs prochaines conventions collectives, tant à Montréal qu’à Québec ? Pauvres chefs syndicaux ! Que de problèmes !
Cette même réforme de 1980 avait limité le pouvoir de taxation des commissions scolaires à 6 %. Il est aujourd’hui à 35 %, sans compter la hausse vertigineuse de la valeur foncière. Apparemment, il n’y a que l’ADQ qui a vu le ridicule de cette situation.
Exit la souveraineté ?
Faut-il encore parler de souveraineté ? À mon avis, plus que jamais. Les gouvernements successifs se sont installés dans la dépendance. Ils ont perdu l’esprit d’initiative, le sens de l’innovation. Les gens les imitent. Ils revendiquent. Ils protestent. Ils sont devenus passifs. Nos leaders ressortent le bonhomme sept heures et mettent au rancart le discours nationaliste fondé non sur une ethnie, mais sur un passé, une histoire commune.
Le PQ gagnera la prochaine élection si son chef, quel qu’il soit, sait écouter les gens, s’il sait leur parler, leur rappeler le sens des responsabilités et les inciter au partage. S’il leur parle non de référendum, mais de souveraineté. Surtout, s’il renoue avec une approche identitaire.
Le Québec est entré dans une forme de torpeur, de résignation, de paresse. Le moindre effort est devenu la règle. On s’invente des épouvantails à moineaux comme la médecine à deux vitesses ou le paradigme d’Hérouxville.
C’est un mauvais moment à passer. Dans l’immédiat, la balle est dans le camp syndical. Si on ne se bat pas pour une vraie solidarité, une meilleure productivité, si on n’accepte pas de petits sacrifices dans l’intérêt commun, on peut faire une croix sur l’avenir du Québec, faire une croix dans la mesure, bien sûr, où les musulmans et les juifs l’autorisent.